Préface Une des choses les plus burlesques...
Préface Non, imbéciles, non, crétins et goitreux ...
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11 Beaucoup de choses sont ennuyeuses...
Chapitre 11 Les hommes de génie sont très bornés...
Chapitre 12 Je t'ai promis la suite de mes aventures...
Chapitre 12 Rosette témoigna, pour apaiser sa soif...
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
_Préface
__Une des choses les plus burlesques..._
Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous
avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation
de la vertu entreprise par tous les journaux, de quelque couleur
qu'ils soient, rouges, verts ou tricolores.
La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous
n'avons pas envie de lui manquer, Dieu nous en préserve! La bonne
et digne femme! -- Nous trouvons que ses yeux ont assez de
brillant à travers leurs bésicles, que son bas n'est pas trop mal
tiré, qu'elle prend son tabac dans sa boîte d'or avec toute la
grâce imaginable, que son petit chien fait la révérence comme un
maître à danser. -- Nous trouvons tout cela. -- Nous conviendrons
même que pour son âge elle n'est pas trop mal en point, et qu'elle
porte ses années on ne peut mieux. -- C'est une grand-mère très
agréable, mais c'est une grand-mère... -- Il me semble naturel de
lui préférer, surtout quand on a vingt ans, quelque petite
immoralité bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les
cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte que longue, le pied
et l'oeil agaçants, la joue légèrement allumée, le rire à la
bouche et le coeur sur la main. -- Les journalistes les plus
monstrueusement vertueux ne sauraient être d'un avis différent;
et, s'ils disent le contraire, il est très probable qu'ils ne le
pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive
tous les jours, surtout aux gens vertueux.
Je me souviens des quolibets lancés avant la révolution (c'est de
celle de juillet que je parle) contre ce malheureux et virginal
vicomte Sosthène de La Rochefoucauld qui allongea les robes des
danseuses de l'Opéra, et appliqua de ses mains patriciennes un
pudique emplâtre sur le milieu de toutes les statues. -- M. le
vicomte Sosthène de La Rochefoucauld est dépassé de bien loin. --
La pudeur a été très perfectionnée depuis ce temps, et l'on entre
en des raffinements qu'il n'aurait pas imaginés.
Moi qui n'ai pas l'habitude de regarder les statues à de certains
endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille de vigne,
découpée par les ciseaux de M. le chargé des beaux-arts, la chose
la plus ridicule du monde. Il parait que j'avais tort, et que la
feuille de vigne est une institution des plus méritoires.
On m'a dit, j'ai refusé d'y ajouter foi, tant cela me semblait
singulier, qu'il existait des gens qui, devant la fresque du
_Jugement dernier _de Michel-Ange, n'y avaient rien vu autre chose
que l'épisode des prélats libertins, et s'étaient voilé la face en
criant à l'abomination de la désolation!
Ces gens-là ne savent aussi de la romance de Rodrigue que le
couplet de la couleuvre. -- S'il y a quelque nudité dans un
tableau ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc à la
fange, et ne s'inquiètent pas des fleurs épanouies ni des beaux
fruits dorés qui pendent de toutes parts.
J'avoue que je ne suis pas assez vertueux pour cela. Dorine, la
soubrette effrontée, peut très bien étaler devant moi sa gorge
rebondie, certainement je ne tirerai pas mon mouchoir de ma poche
pour couvrir ce sein que l'on ne saurait voir. -- Je regarderai sa
gorge comme sa figure, et, si elle l'a blanche et bien formée, j'y
prendrai plaisir. -- Mais je ne tâterai pas si la robe d'Elmire
est moelleuse, et je ne la pousserai pas saintement sur le bord de
la table, comme faisait ce pauvre homme de Tartuffe.
Cette grande affectation de morale qui règne maintenant serait
fort risible, si elle n'était fort ennuyeuse. -- Chaque feuilleton
devient une chaire; chaque journaliste, un prédicateur; il n'y
manque que la tonsure et le petit collet. Le temps est à la pluie
et à l'homélie; on se défend de l'une et de l'autre en ne sortant
qu'en voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa
pipe.
Mon doux Jésus! quel déchaînement! quelle furie!
-- Qui vous a mordu? qui vous a piqué? que diable avez-vous donc
pour crier si haut, et que vous a fait ce pauvre vice pour lui en
tant vouloir, lui qui est si bon homme, si facile à vivre, et qui
ne demande qu'à s'amuser lui-même et à ne pas ennuyer les autres,
si faire se peut? -- Agissez avec le vice comme Serre avec le
gendarme: embrassez-vous, et que tout cela finisse. -- Croyez-
m'en, vous vous en trouverez bien. -- Eh! mon Dieu! messieurs les
prédicateurs, que feriez-vous donc sans le vice? -- Vous seriez
réduits, dès demain, à la mendicité, si l'on devenait vertueux
aujourd'hui.
Les théâtres seraient fermés ce soir. -- Sur quoi feriez-vous
votre feuilleton? -- Plus de bals de l'Opéra pour remplir vos
colonnes, -- plus de romans à disséquer; car bals, romans,
comédies, sont les vraies pompes de Satan, si l'on en croit notre
sainte Mère l'Église. -- L'actrice renverrait son entreteneur, et
ne pourrait plus vous payer son éloge. -- On ne s'abonnerait plus
à vos journaux; on lirait saint Augustin, on irait à l'église, on
dirait son rosaire. Cela serait peut-être très bien; mais, à coup
sûr, vous n'y gagneriez pas. -- Si l'on était vertueux, où
placeriez-vous vos articles sur l'immoralité du siècle? Vous voyez
bien que le vice est bon à quelque chose.
Mais c'est la mode maintenant d'être vertueux et chrétien, c'est
une tournure qu'on se donne; on se pose en saint Jérôme, comme
autrefois en don Juan; l'on est pâle et macéré, l'on porte les
cheveux à l'apôtre, l'on marche les mains jointes et les yeux
fichés en terre; on prend un petit air confit en perfection; on a
une Bible ouverte sur sa cheminée, un crucifix et du buis bénit à
son lit; l'on ne jure plus, l'on fume peu, et l'on chique à peine.
-- Alors on est chrétien, l'on parle de la sainteté de l'art, de
la haute mission de l'artiste, de la poésie du catholicisme, de
M. de Lamennais, des peintres de l'école angélique, du concile de
Trente, de l'humanité progressive et de mille autres belles
choses. -- Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de
républicanisme; ce ne sont pas les moins curieux. Ils accouplent
Robespierre et Jésus-Christ de la façon la plus joviale, et
amalgament avec un sérieux digne d'éloges les Actes des Apôtres et
les décrets de la _sainte _convention, c'est l'épithète
sacramentelle; d'autres y ajoutent, pour dernier ingrédient,
quelques idées saint-simoniennes. -- Ceux-là sont complets et
carrés par la base; après eux, il faut tirer l'échelle. Il n'est
pas donné au ridicule humain d'aller plus loin, -- _has ultra
metas..., _etc. Ce sont les colonnes d'Hercule du burlesque.
Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui
court que le néo-christianisme lui-même jouit d'une certaine
faveur. On dit qu'il compte jusqu'à un adepte, y compris
M. Drouineau.
Une variété extrêmement curieuse du journaliste proprement dit
moral, c'est le journaliste à famille féminine.
Celui-là pousse la susceptibilité pudique jusqu'à
l'anthropophagie, ou peu s'en faut.
Sa manière de procéder, pour être simple et facile au premier coup
d'oeil, n'en est pas moins bouffonne et superlativement
récréative, et je crois qu'elle vaut qu'on la conserve à la
postérité, -- à nos derniers neveux, comme disaient les perruques
du prétendu grand siècle.
D'abord pour se poser en journaliste de cette espèce, il faut
quelques petits ustensiles préparatoires, -- tels que deux ou
trois femmes légitimes, quelques mères, le plus de soeurs
possible, un assortiment de filles complet et des cousines
innombrablement. -- Ensuite il faut une pièce de théâtre ou un
roman quelconque, une plume, de l'encre, du papier et un
imprimeur. Il faudrait peut-être bien une idée et plusieurs
abonnés; mais on s'en passe avec beaucoup de philosophie et
l'argent des actionnaires.
Quand on a tout cela, l'on peut s'établir journaliste moral. Les
deux recettes suivantes, convenablement variées, suffisent à la
rédaction.
Modèles d'articles vertueux
sur une première représentation.
«Après la littérature de sang, la littérature de fange; après la
Morgue et le bagne, l'alcôve et le lupanar; après les guenilles
tachées par le meurtre, les guenilles tachées par la débauche;
après, etc. (selon le besoin et l'espace, on peut continuer sur ce
ton depuis six lignes jusqu'à cinquante et au-delà), -- c'est
justice. -- Voilà où mènent l'oubli des saines doctrines et le
dévergondage romantique: le théâtre est devenu une école de
prostitution où l'on n'ose se hasarder qu'en tremblant avec une
femme qu'on respecte. Vous venez sur la foi d'un nom illustre, et
vous êtes obligé de vous retirer au troisième acte avec votre
jeune fille toute troublée et toute décontenancée. Votre femme
cache sa rougeur derrière son éventail; votre soeur, votre
cousine, etc.» (On peut diversifier les titres de parenté; il
suffit que ce soient des femelles.)
Nota. -- Il y en a un qui a poussé la moralité jusqu'à dire: Je
n'irai pas voir ce drame avec ma maîtresse. -- Celui-là, je
l'admire et je l'aime; je le porte dans mon coeur, comme Louis
XVIII portait toute la France dans le sien; car il a eu l'idée la
plus triomphante, la plus pyramidale, la plus ébouriffée, la plus
luxorienne qui soit tombée dans une cervelle d'homme, en ce benoît
dix-neuvième siècle où il en est tombé tant et de si drôles.
La méthode pour rendre compte d'un livre est très expéditive et à
la portée de toutes les intelligences:
«Si vous voulez lire ce livre, enfermez-vous soigneusement chez
vous; ne le laissez pas traîner sur la table. Si votre femme et
votre fille venaient à l'ouvrir, elles seraient perdues. -- Ce
livre est dangereux, ce livre conseille le vice. Il aurait peut-
être eu un grand succès, au temps de Crébillon, dans les petites
maisons, aux soupers fins des duchesses; mais maintenant que les
moeurs se sont épurées, maintenant que la main du peuple a fait
crouler l'édifice vermoulu de l'aristocratie, etc., etc., que...
que... que... -- il faut, dans toute oeuvre, une idée, une idée...
là, une idée morale et religieuse qui... une vue haute et profonde
répondant aux besoins de l'humanité; car il est déplorable que de
jeunes écrivains sacrifient au succès les choses les plus saintes,
et usent un talent, estimable d'ailleurs, à des peintures
lubriques qui feraient rougir des capitaines de dragons (la
virginité du capitaine de dragons est, après la découverte de
l'Amérique, la plus belle découverte que l'on ait faite depuis
longtemps). -- Le roman dont nous faisons la critique rappelle
Thérèse philosophe, Félicia, le Compère Mathieu, les Contes de
Grécourt.» -- Le journaliste vertueux est d'une érudition immense
en fait de romans orduriers; -- je serais curieux de savoir
pourquoi.
Il est effrayant de songer qu'il y a, de par les journaux,
beaucoup d'honnêtes industriels qui n'ont que ces deux recettes
pour subsister, eux et la nombreuse famille qu'ils emploient.
Apparemment que je suis le personnage le plus énormément immoral
qu'il se puisse trouver en Europe et ailleurs; car je ne vois rien
de plus licencieux dans les romans et les comédies de maintenant
que dans les romans et les comédies d'autrefois, et je ne
comprends guère pourquoi les oreilles de messieurs des journaux
sont devenues tout à coup si janséniquement chatouilleuses.
Je ne pense pas que le journaliste le plus innocent ose dire que
Pigault-Lebrun, Crébillon fils, Louvet, Voisenon, Marmontel et
tous autres faiseurs de romans et de nouvelles ne dépassent en
immoralité, puisque immoralité il y a, les productions les plus
échevelées et les plus dévergondées de MM. tels et tels, que je ne
nomme pas, par égard pour leur pudeur.
Il faudrait la plus insigne mauvaise foi pour n'en pas convenir.
Qu'on ne m'objecte pas que j'ai allégué ici des noms peu ou mal
connus. Si je n'ai pas touché aux noms éclatants et monumentaux,
ce n'est pas qu'ils ne puissent appuyer mon assertion de leur
grande autorité.
Les Romans et les Contes de Voltaire ne sont assurément pas, à la
différence de mérite près, beaucoup plus susceptibles d'être
donnés en prix aux petites tartines des pensionnats que les Contes
immoraux de notre ami le lycanthrope, ou même que les Contes
moraux du doucereux Marmontel.
Que voit-on dans les comédies du grand Molière? La sainte
institution du mariage (style de catéchisme et de journaliste)
bafouée et tournée en ridicule à chaque scène.
Le mari est vieux et laid et cacochyme; il met sa perruque de
travers; son habit n'est plus à la mode; il a une canne à bec-de-
corbin, le nez barbouillé de tabac, les jambes courtes, l'abdomen
gros comme un budget. -- Il bredouille, et ne dit que des
sottises; il en fait autant qu'il en dit; il ne voit rien, il
n'entend rien; on embrasse sa femme à sa barbe; il ne sait pas de
quoi il est question: cela dure ainsi jusqu'à ce qu'il soit bien
et dûment constaté cocu à ses yeux et aux yeux de toute la salle
on ne peut plus édifiée, et qui applaudit à tout rompre.
Ceux qui applaudissent le plus sont ceux qui sont le plus mariés.
Le mariage s'appelle, chez Molière, George Dandin ou Sganarelle.
L'adultère, Damis ou Clitandre; il n'y a pas de nom assez
doucereux et charmant pour lui.
L'adultère est toujours jeune, beau, bien fait et marquis pour le
moins. Il entre en chantonnant à la cantonade la courante la plus
nouvelle; il fait un ou deux pas en scène de l'air le plus
délibéré et le plus triomphant du monde; il se gratte l'oreille
avec l'ongle rose de son petit doigt coquettement écarquillé; il
peigne avec son peigne d'écaille sa belle chevelure blondine, et
rajuste ses canons qui sont du grand volume. Son pourpoint et son
haut-de-chausses disparaissent sous les aiguillettes et les noeuds
de ruban, son rabat est de la bonne faiseuse; ses gants flairent
mieux que benjoin et civette; ses plumes ont coûté un louis le
brin.
Comme son oeil est en feu et sa joue en fleur! que sa bouche est
souriante! que ses dents sont blanches! comme sa main est douce et
bien lavée.
Il parle, ce ne sont que madrigaux, galanteries parfumées en beau
style précieux et du meilleur air; il a lu les romans et sait la
poésie, il est vaillant et prompt à dégainer, il sème l'or à
pleines mains. -- Aussi Angélique, Agnès, Isabelle se peuvent à
peine tenir de lui sauter au cou, si bien élevées et si grandes
dames qu'elles soient; aussi le mari est-il régulièrement trompé
au cinquième acte, bien heureux quand ce n'est pas dès le premier.
Voilà comme le mariage est traité par Molière, l'un des plus hauts
et des plus graves génies qui jamais aient été. -- Croit-on qu'il
y ait rien de plus fort dans les réquisitoires d'_Indiana _et de
_Valentine?_
La paternité est encore moins respectée, s'il est possible. Voyez
Orgon, voyez Géronte, voyez-les tous.
Comme ils sont volés par leurs fils, battus par leurs valets!
Comme on met à nu, sans pitié pour leur âge, et leur avarice, et
leur entêtement, et leur imbécillité! -- Quelles plaisanteries!
quelles mystifications!
Comme on les pousse par les épaules hors de la vie, ces pauvres
vieux qui sont longs à mourir, et qui ne veulent point donner leur
argent! comme on parle de l'éternité des parents! quels plaidoyers
contre l'hérédité, et comme cela est plus convaincant que toutes
les déclamations saint-simoniennes!
Un père, c'est un ogre, c'est un Argus, c'est un geôlier, un
tyran, quelque chose qui n'est bon tout au plus qu'à retarder un
mariage pendant trois jusqu'à la reconnaissance finale. -- Un père
est le mari ridicule au grand complet. -- Jamais un fils n'est
ridicule dans Molière; car Molière, comme tous les auteurs de tous
les temps possibles, faisait sa cour à la jeune génération aux
dépens de l'ancienne.
Et les Scapins, avec leur cape rayée à la napolitaine, et leur
bonnet sur l'oreille, et leur plume balayant les bandes d'air, ne
sont-ils pas des gens bien pieux, bien chastes et bien dignes
d'être canonisés? -- Les bagnes sont pleins d'honnêtes gens qui
n'ont pas fait le quart de ce qu'ils font. Les roueries de Trialph
sont de pauvres roueries en comparaison des leurs. Et les Lisettes
et les Martons, quelles gaillardes, tudieu! -- Les courtisanes des
rues sont loin d'être aussi délurées, aussi promptes à la riposte
grivoise. Comme elles s'entendent à remettre un billet! comme
elles font bien la garde pendant les rendez-vous! -- Ce sont, sur
ma parole, de précieuses filles, serviables et de bon conseil.
C'est une charmante société qui s'agite et se promène à travers
ces comédies et ces imbroglios. -- Tuteurs dupés, maris cocus,
suivantes libertines, valets aigrefins, demoiselles folles
d'amour, fils débauchés, femmes adultères; cela ne vaut-il pas
bien les jeunes beaux mélancoliques et les pauvres faibles femmes
opprimées et passionnées des drames et des romans de nos faiseurs
en vogue?
Et tout cela, moins le coup de dague final, moins la tasse de
poison obligée: les dénouements sont aussi heureux que les
dénouements des contes de fées, et tout le monde, jusqu'au mari,
est on ne peut plus satisfait. Dans Molière, la vertu est toujours
honnie et rossée; c'est elle qui porte les cornes, et tend le dos
à Mascarille; à peine si la moralité apparaît une fois à la fin de
la pièce sous la personnification un peu bourgeoise de l'exempt
Loyal.
Tout ce que nous venons de dire ici n'est pas pour écorner le
piédestal de Molière; nous ne sommes pas assez fou pour aller
secouer ce colosse de bronze avec nos petits bras; nous voulions
simplement démontrer aux pieux feuilletonistes, qu'effarouchent
les ouvrages nouveaux et romantiques, que les classiques anciens,
dont ils recommandent chaque jour la lecture et l'imitation, les
surpassent de beaucoup en gaillardise et en immoralité.
À Molière nous pourrions aisément joindre et Marivaux et La
Fontaine, ces deux expressions si opposées de l'esprit français,
et Régnier, et Rabelais, et Marot, et bien d'autres. Mais notre
intention n'est pas de faire ici, à propos de morale, un cours de
littérature à l'usage des vierges du feuilleton.
Il me semble que l'on ne devrait pas faire tant de tapage à propos
de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps d'Ève la
blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience, être aussi
primitifs et aussi patriarcaux que l'on était dans l'arche. Nous
ne sommes pas des petites filles se préparant à leur première
communion; et, quand nous jouons au corbillon, nous ne répondons
pas _tarte à la crème. _Notre naïveté est assez passablement
savante, et il y a longtemps que notre virginité court la ville;
ce sont là de ces choses que l'on n'a pas deux fois; et, quoi que
nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il n'y a rien au
monde qui coure plus vite qu'une virginité qui s'en va et qu'une
illusion qui s'envole.
Après tout, il n'y a peut-être pas grand mal, et la science de
toutes choses est-elle préférable à l'ignorance de toutes choses.
C'est une question que je laisse à débattre à de plus savants que
moi. Toujours est-il que le monde a passé l'âge où l'on peut jouer
la modestie et la pudeur, et je le crois trop vieux barbon pour
faire l'enfantin et le virginal sans se rendre ridicule.
Depuis son hymen avec la civilisation, la société a perdu le droit
d'être ingénue et pudibonde. Il est de certaines rougeurs qui sont
encore de mise au coucher de la mariée, et qui ne peuvent plus
servir le lendemain; car la jeune femme ne se souvient peut-être
plus de la jeune fille, ou, si elle s'en souvient, c'est une chose
très indécente, et qui compromet gravement la réputation du mari.
Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont remplacé
dans les feuilles publiques la critique littéraire, il me prend
quelquefois de grands remords et de grandes appréhensions, à moi
qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop
fortement épicées, comme un jeune homme qui a du feu et de
l'entrain peut en avoir à se reprocher.
À côté de ces Bossuets du Café de Paris, de ces Bourdaloues du
balcon de l'Opéra, de ces Catons à tant la ligne qui gourmandent
le siècle d'une si belle façon, je me trouve en effet le plus
épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face de la terre;
et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes péchés, tant
capitaux que véniels, avec les blancs et interlignes de rigueur,
pourrait à peine, entre les mains du plus habile libraire, former
un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour
quelqu'un qui n'a pas la prétention d'aller en paradis dans
l'autre monde, et de gagner le prix Montyon ou d'être rosière en
celui-ci.
Puis quand je pense que j'ai rencontré sous la table, et même
ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je
reviens à une meilleure opinion de moi-même, et j'estime qu'avec
tous les défauts que je puisse avoir ils en ont un autre qui est
bien, à mes yeux, le plus grand et le pire de tous: -- c'est
l'hypocrisie que je veux dire.
En cherchant bien, on trouverait peut-être un autre petit vice à
ajouter; mais celui-ci est tellement hideux qu'en vérité je n'ose
presque pas le nommer. Approchez-vous, et je m'en vais vous couler
son nom dans l'oreille: -- c'est l'envie.
L'envie, et pas autre chose.
C'est elle qui s'en va rampant et serpentant à travers toutes ces
paternes homélies: quelque soin qu'elle prenne de se cacher, on
voit briller de temps en temps, au-dessus des métaphores et des
figures de rhétorique, sa petite tête plate de vipère; on la
surprend à lécher de sa langue fourchue ses lèvres toutes bleues
de venin, on l'entend siffloter tout doucettement à l'ombre d'une
épithète insidieuse.
Je sais bien que c'est une insupportable fatuité de prétendre
qu'on vous envie, et que cela est presque aussi nauséabond qu'un
merveilleux qui se vante d'une bonne fortune. -- Je n'ai pas la
forfanterie de me croire des ennemis et des envieux; c'est un
bonheur qui n'est pas donné à tout le monde, et je ne l'aurai
probablement pas de longtemps: aussi je parlerai librement et sans
arrière-pensée, comme quelqu'un de très désintéressé dans cette
question.
Une chose certaine et facile à démontrer à ceux qui pourraient en
douter, c'est l'antipathie naturelle du critique contre le poète,
-- de celui qui ne fait rien contre celui qui fait, -- du frelon
contre l'abeille -- du cheval hongre contre l'étalon.
Vous ne vous faites critique qu'après qu'il est bien constaté à
vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous
réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les
coups comme un garçon de billard ou un valet de jeu de paume, vous
avez longtemps courtisé la Muse, vous avez essayé de la
dévirginer; mais vous n'avez pas assez de vigueur pour cela;
l'haleine vous a manqué, et vous êtes retombé pâle et efflanqué au
pied de la sainte montagne.
Je conçois cette haine. Il est douloureux de voir un autre
s'asseoir au banquet où l'on n'est pas invité, et coucher avec la
femme qui n'a pas voulu de vous. Je plains de tout mon coeur le
pauvre eunuque obligé d'assister aux ébats du Grand Seigneur.
Il est admis dans les profondeurs les plus secrètes de l'Oda; il
mène les sultanes au bain; il voit luire sous l'eau d'argent des
grands réservoirs ces beaux corps tout ruisselants de perles et
plus polis que des agates; les beautés les plus cachées lui
apparaissent sans voiles. On ne se gêne pas devant lui. -- C'est
un eunuque. -- Le sultan caresse sa favorite en sa présence, et la
baise sur sa bouche de grenade. -- En vérité, c'est une bien
fausse situation que la sienne, et il doit être bien embarrassé de
sa contenance.
Il en est de même pour le critique qui voit le poète se promener
dans le jardin de poésie avec ses neuf belles odalisques, et
s'ébattre paresseusement à l'ombre de grands lauriers verts. Il
est bien difficile qu'il ne ramasse pas les pierres du grand
chemin pour les lui jeter et le blesser derrière son mur, s'il est
assez adroit pour cela.
Le critique qui n'a rien produit est un lâche; c'est comme un abbé
qui courtise la femme d'un laïque: celui-ci ne peut lui rendre la
pareille ni se battre avec lui.
Je crois que ce serait une histoire au moins aussi curieuse que
celle de Teglath-Phalasar ou de Gemmagog qui inventa les souliers
à poulaine, que l'histoire des différentes manières de déprécier
un ouvrage quelconque depuis un mois jusqu'à nos jours.
Il y a assez de matières pour quinze ou seize volumes in-folio;
mais nous aurons pitié du lecteurs, et nous nous bornerons à
quelques lignes, -- bienfait pour lequel nous demandons une
reconnaissance plus qu'éternelle. -- À une époque très reculée,
qui se perd dans la nuit des âges, il y a bien tantôt trois
semaines de cela, le roman moyen âge florissait principalement à
Paris et dans la banlieue. La cotte armoriée était en grand
honneur; on ne méprisait pas les coiffures à la hennin, on
estimait fort le pantalon mi-parti; la dague était hors de prix;
le soulier à poulaine était adoré comme un fétiche. -- Ce
n'étaient qu'ogives, tourelles, colonnettes, verrières coloriées,
cathédrales et châteaux forts; -- ce n'étaient que demoiselles et
damoiseaux, pages et valets, truands et soudards, galants
chevaliers et châtelains féroces; -- toutes choses certainement
plus innocentes que les jeux innocents, et qui ne faisaient de mal
à personne.
Le critique n'avait pas attendu au second roman pour commencer son
oeuvre de dépréciation; dès le premier qui avait paru, il s'était
enveloppé de son cilice de poil de chameau, et s'était répandu un
boisseau de cendre sur la tête: puis, prenant sa grande voix
dolente, il s'était mis à crier:
-- Encore du moyen âge, toujours du moyen âge! qui me délivrera du
moyen âge, de ce moyen âge qui n'est pas le moyen âge? -- Moyen
âge de carton et de terre cuite qui n'a du moyen âge que le nom. -
- Oh! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur coeur
de fer, dans leur poitrine de fer! -- Oh! les cathédrales avec
leurs rosaces toujours épanouies et leurs verrières en fleurs,
avec leurs dentelles de granit, avec leurs trèfles découpés à
jour, leurs pignons tailladés en scie, avec leur chasuble de
pierre brodée comme un voile de mariée, avec leurs cierges, avec
leurs chants, avec leurs prêtres étincelants, avec leur peuple à
genoux, avec leur orgue qui bourdonne et leurs anges planant et
battant de l'aile sous les voûtes! -- comme ils m'ont gâté mon
moyen âge, mon moyen âge si fin et si coloré! comme ils l'ont fait
disparaître sous une couche de grossier badigeon! quelles criardes
enluminures! -- Ah! barbouilleurs ignorants, qui croyez avoir fait
de la couleur pour avoir plaqué rouge sur bleu, blanc sur noir et
vert sur jaune, vous n'avez vu du moyen âge que l'écorce, vous
n'avez pas deviné l'âme du moyen âge, le sang ne circule pas dans
la peau dont vous revêtez vos fantômes, il n'y a pas de coeur dans
vos corselets d'acier, il n'y a pas de jambes dans vos pantalons
de tricot, pas de ventre ni de gorge derrière vos jupes armoriées:
ce sont des habits qui ont la forme d'hommes, et voilà tout. --
Donc, à bas le moyen âge tel que nous l'ont fait les faiseurs (le
grand mot est lâché! les faiseurs)! Le moyen âge ne répond à rien
maintenant, nous voulons autre chose.
Et le public, voyant que les feuilletonistes aboyaient au moyen
âge, se prit d'une belle passion pour ce pauvre moyen âge, qu'ils
prétendaient avoir tué du coup. Le moyen âge envahit tout, aidé
par l'empêchement des journaux: -- drames, mélodrames, romances,
nouvelles, poésies, il y eut jusqu'à des vaudevilles moyen âge, et
Momus répéta des flonflons féodaux.
À côté du roman moyen âge verdissait le roman charogne, genre de
roman très agréable, et dont les petites-maîtresses nerveuses et
les cuisinières blasées faisaient une très grande consommation.
Les feuilletonistes sont bien vite arrivés à l'odeur comme des
corbeaux à la curée, et ils ont dépecé du bec de leurs plumes et
méchamment mis à mort ce pauvre genre de roman qui ne demandait
qu'à prospérer et à se putréfier paisiblement sur les rayons
graisseux des cabinets de lecture. Que n'ont-ils pas dit? que
n'ont-ils pas écrit? -- Littérature de morgue ou de bagne,
cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et d'argousin
qui a la fièvre chaude! Ils donnaient bénignement à entendre que
les auteurs étaient des assassins et des vampires, qu'ils avaient
contracté la vicieuse habitude de tuer leur père et leur mère,
qu'ils buvaient du sang dans des crânes, qu'ils se servaient de
tibias pour fourchette et coupaient leur pain avec une guillotine.
Et pourtant ils savaient mieux que personne, pour avoir souvent
déjeuné avec eux, que les auteurs de ces charmantes tueries
étaient de braves fils de famille, très débonnaires et de bonne
société, gantés de blanc, _fashionablement_ myopes, -- se
nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de côtelettes
d'homme, et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du
sang de jeune fille ou d'enfant nouveau-né. -- Pour avoir vu et
touché leurs manuscrits, ils savaient parfaitement qu'ils étaient
écrits avec de l'encre de la grande vertu, sur du papier anglais,
et non avec sang de guillotine sur peau de chrétien écorché vif.
Mais, quoi qu'ils dissent ou qu'ils fissent, le siècle était à la
charogne, et le charnier lui plaisait mieux que le boudoir; le
lecteur ne se prenait qu'à un hameçon amorcé d'un petit cadavre
déjà bleuissant. -- Chose très concevable; mettez une rose au bout
de votre ligne, les araignées auront le temps de faire leur toile
dans le pli de votre coude, vous ne prendrez pas le moindre petit
fretin; accrochez-y un ver ou un morceau de Deux fromage, carpes,
barbillons, perches, anguilles sauteront à trois pieds hors de
l'eau pour le happer. -- Les hommes ne sont pas aussi différents
des poissons qu'on a l'air de le croire généralement.
On aurait dit que les journalistes étaient devenus quakers,
brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il leur avait pris
une subite horreur du rouge et du sang. -- Jamais on ne les avait
vus si fondants, si émollients; -- c'était de la crème et du petit
lait. -- Ils n'admettaient que deux couleurs, le bleu de ciel ou
le vert pomme. Le rose n'était que souffert, et, si le public les
eût laissés faire, ils l'eussent mené paître des épinards sur les
rives du Lignon, côte à côte avec les moutons d'Amaryllis. Ils
avaient changé leur frac noir contre la veste tourterelle de
Céladon ou de Silvandre, et entouré leurs plumes d'oie de roses
pompons et de faveurs en manière de houlette pastorale. Ils
laissaient flotter leurs cheveux à l'enfant, et s'étaient fait des
virginités d'après la recette de Marion Delorme, à quoi ils
avaient aussi bien réussi qu'elle.
Ils appliquaient à la littérature l'article du Décalogue:
Homicide point ne seras.
On ne pouvait plus se permettre le plus petit meurtre dramatique,
et le cinquième acte était devenu impossible.
Ils trouvaient le poignard exorbitant, le poison monstrueux, la
hache inqualifiable. Ils auraient voulu que les héros dramatiques
vécussent jusqu'à l'âge de Melchisédech; et cependant il est
reconnu, depuis un temps immémorial, que le but de toute tragédie
est de faire assommer à la dernière scène un pauvre diable de
grand homme qui n'en peut mais, comme le but de toute comédie est
de conjoindre matrimonialement deux imbéciles de jeunes premiers
d'environ soixante ans chacun.
C'est vers ce temps que j'ai jeté au feu (après en avoir tiré un
double, ainsi que cela se fait toujours) deux superbes et
magnifiques drames moyen âge, l'un en vers et l'autre en prose,
dont les héros étaient écartelés et bouillis en plein théâtre, ce
qui eût été très jovial et assez inédit.
Pour me conformer à leurs idées, j'ai composé depuis une tragédie
antique en cinq actes, nommée _Héliogabale, _dont le héros se
jette dans les latrines, situation extrêmement neuve et qui a
l'avantage d'amener une décoration non encore vue au théâtre. --
J'ai fait aussi un drame moderne extrêmement supérieur à _Antony,
Arthur ou l'Homme fatal_, où _l'idée providentielle arrive sous la
forme d'un pâté de foie gras de Strasbourg, que le héros mange
jusqu'à la dernière miette après avoir consommé plusieurs viols,
ce qui, joint à ses remords, lui donne une abominable indigestion
dont il meurt. -- Fin morale s'il en fut, qui prouve que Dieu est
juste et que le vice est toujours puni et la vertu récompensée._
_Quant au genre monstre, vous savez comme ils l'ont traité, comme
ils ont arrangé Han d'Islande, ce mangeur d'hommes, __Habibrah
l'obi, Quasimodo le sonneur, et Triboulet, qui n'est que bossu, --
toute cette famille si étrangement fourmillante, -- toutes ces
crapauderies gigantesques que mon cher voisin fait grouiller et
sauteler à travers les forêts vierges et les cathédrales de ses
romans. Ni les grands traits à la Michel-Ange, ni les curiosités
dignes de Callot, ni les effets d'Ombre et de Pair à la façon de
Goya, rien n'a pu trouver grâce devant eux; ils l'ont renvoyé à
ses odes, quand il a fait des romans; à ses romans, quand il a
fait des drames: tactique ordinaire des journalistes qui aiment
toujours mieux ce qu'on a fait que ce qu'on fait. Heureux homme,
toutefois, que celui qui est reconnu supérieur même par les
feuilletonistes dans tous ses ouvrages, excepté, bien entendu,
celui dont ils rendent compte, et qui n'aurait qu'à écrire un
traité de théologie ou un manuel de cuisine pour faire trouver son
théâtre admirable!_
_Pour le roman de coeur, le roman ardent et passionné, qui a pour
père Werther l'Allemand, et pour mère Manon Lescaut la Française,
nous avons touché, au commencement de cette préface, quelques mots
de la teigne morale qui s'y est désespérément attachée sous
prétexte de religion et de bonnes moeurs. Les poux critiques sont
comme les poux de corps qui abandonnent les cadavres pour aller
aux vivants. Du cadavre du roman moyen âge les critiques sont
passés au corps de celui-ci, qui a la peau dure et vivace et leur
__pourrait bien ébrécher les dents._
_Nous pensons, malgré tout le respect que nous avons pour les
modernes apôtres, que les auteurs de ces romans appelés immoraux,
sans être aussi mariés que les journalistes vertueux, ont assez
généralement une mère, et que plusieurs d'entre eux ont des soeurs
et sont pourvus d'une abondante famille féminine; mais leurs mères
et leurs soeurs ne lisent pas de romans, même de romans immoraux;
elles cousent, brodent et s'occupent des choses de la maison. --
Leurs bas, comme dirait M. Planard, sont d'une entière blancheur:
vous les pouvez regarder aux jambes, -- elles ne sont pas bleues,
et le bonhomme Chrysale, lui qui haïssait tant les femmes
savantes, les proposerait pour exemple à la docte Philaminte._
_Quant aux épouses de ces messieurs, puisqu'ils en ont tant, si
virginaux que soient leurs maris, il me semble, à moi, qu'il est
de certaines choses qu'elles doivent savoir. -- Au fait, il se
peut bien qu'ils ne leur aient rien montré. Alors je comprends
qu'ils tiennent à les maintenir dans cette précieuse et benoîte
ignorance. Dieu est grand et Mahomet est son prophète! -- Les
femmes sont curieuses; fassent le ciel et la morale qu'elles
contentent leur curiosité d'une manière plus légitime qu'Ève, leur
grand-mère, et n'aillent pas faire des questions au serpent!_
_Pour leurs filles, si elles ont été en pension, je ne vois
__pas ce que les livres pourraient leur apprendre._
_Il est aussi absurde de dire qu'un homme est un ivrogne parce
qu'il décrit une orgie, un débauché parce qu'il raconte une
débauche que de prétendre qu'un homme est vertueux parce qu'il a
fait un livre de morale; tous les jours on voit le contraire. --
C'est le personnage qui parle et non l'auteur; son héros est
athée, cela ne veut pas dire qu'il soit athée; il fait agir et
parler les brigands en brigands, il n'est pas pour cela un
brigand. À ce compte, il faudrait guillotiner Shakespeare,
Corneille et tous les tragiques; ils ont plus commis de meurtres
que Mandrin et Cartouche; on ne l'a pas fait cependant, et je ne
crois même pas qu'on le fasse de longtemps, si vertueuse et si
morale que puisse devenir la critique. C'est une des manies de ces
petits grimauds à cervelle étroite que de substituer toujours
l'auteur à l'ouvrage et de recourir à la personnalité pour donner
quelque pauvre intérêt de scandale à leurs misérables rapsodies,
qu'ils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient
que leur opinion individuelle._
_Nous ne concevons guère à quoi tendent toutes ces criailleries,
à quoi bon toutes ces colères et tous ces abois, -- et qui pousse
messieurs les Geoffroy au petit pied à se faire les don Quichotte
de la morale, et, vrais sergents de ville littéraires, à empoigner
et à bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se promène dans
un livre __la cornette posée de travers ou la jupe troussée un
peu trop haut. -- C'est fort singulier._
_L'époque, quoi qu'ils en disent, est immorale (si ce mot-là
signifie quelque chose, ce dont nous doutons fort), et nous n'en
voulons pas d'autre preuve que la quantité de livres immoraux
qu'elle produit et le succès qu'ils ont. -- Les livres suivent les
moeurs et les moeurs ne suivent pas les livres. -- La Régence a
fait Crébillon, ce n'est pas Crébillon qui a fait la Régence. Les
petites bergères de Boucher étaient fardées et débraillées, parce
que les petites marquises étaient fardées et débraillées. -- Les
tableaux se font d'après les modèles et non les modèles d'après
les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais où que la
littérature et les arts influaient sur les moeurs. Qui que ce
soit, c'est indubitablement un grand sot. -- C'est comme si l'on
disait: Les petits pois font pousser le printemps; les petits pois
poussent au contraire parce que c'est le printemps, et les cerises
parce que c'est l'été. Les arbres portent les fruits, et ce ne
sont pas les fruits qui portent les arbres assurément, loi
éternelle et invariable dans sa variété; les siècles se succèdent,
et chacun porte son fruit qui n'est pas celui du siècle précédent;
les livres sont les fruits des moeurs._
_À côté des journalistes moraux, sous cette pluie d'homélies
comme sous une pluie d'été dans quelque parc, il a surgi, entre
les planches du tréteau saint-simonien, une théorie __de petits
champignons d'une nouvelle espèce assez curieuse, dont nous allons
faire l'histoire naturelle._
_Ce sont les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le
nez court à ne le pouvoir chausser de lunettes, et cependant n'y
voyaient pas aussi loin que leur nez._
_Quand un auteur jetait sur leur bureau un volume quelconque,
roman ou poésie, -- ces messieurs se renversaient nonchalamment
sur leur fauteuil, le mettaient en équilibre sur ses pieds de
derrière, et, se balançant d'un air capable, ils se rengorgeaient
et disaient:_
--_ À quoi sert ce livre? Comment peut-on l'appliquer à la
moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la
plus pauvre? Quoi! pas un mot des besoins de la société, rien de
civilisant et de progressif! Comment, au lieu de faire la grande
synthèse de l'humanité, et de suivre, à travers les événements de
l'histoire, les phases de l'idée régénératrice et providentielle,
peut-on faire des poésies et des romans qui ne mènent à rien, et
qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l'avenir?
Comment peut-on s'occuper de la forme, du style, de la rime en
présence de si graves intérêts? -- Que nous font, à nous, et le
style et la rime, et la forme? c'est bien de cela qu'il s'agit
(pauvres renards, ils sont trop verts)! -- La société soufre, elle
est en proie à un grand déchirement intérieur (traduisez: personne
ne veut s'abonner aux journaux utiles). C'est au poète à chercher
la cause de ce __malaise et à le guérir. Le moyen, il le trouvera
en sympathisant de coeur et d'âme avec l'humanité (des poètes
philanthropes! ce serait quelque chose de rare et de charmant). Ce
poète, nous l'attendons, nous l'appelons de tous nos voeux. Quand
il paraîtra, à lui les acclamations de la foule, à lui les palmes,
à lui les couronnes, à lui le Prytanée..._
_À la bonne heure; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur
se tienne éveillé jusqu'à la fin de cette bienheureuse Préface,
nous ne continuerons pas cette imitation très fidèle du style
utilitaire, qui, de sa nature, est passablement soporifique, et
pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours
d'académie._
_Préface
__Non, imbéciles, non, crétins et goitreux ..._
Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que vous êtes, un livre
ne fait pas de la soupe à la gélatine; -- un roman n'est pas une
paire de bottes sans couture; un sonnet, une seringue à jet
continu; un drame n'est pas un chemin de fer, toutes choses
essentiellement civilisantes, et faisant marcher l'humanité dans
la voie du progrès.
De par les boyaux de tous les papes passés, présents et futurs,
non et deux cent mille fois non.
On ne se fait pas un bonnet de coton d'une métonymie, on ne
chausse pas une comparaison en guise de pantoufle; on ne se peut
servir d'une antithèse pour parapluie; malheureusement, on ne
saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes bariolées en
manière de gilet. J'ai la conviction intime qu'une ode est un
vêtement trop léger pour l'hiver, et qu'on ne serait pas mieux
habillé avec la strophe, l'antistrophe et l'épode que cette femme
du cynique qui se contentait de sa seule vertu pour chemise, et
allait nue comme la main, à ce que raconte l'histoire.
Cependant le célèbre M. de La Calprenède eut une fois un habit,
et, comme on lui demandait quelle étoffe c'était, il répondit: Du
Silvandre. -- _Silvandre _était une pièce qu'il venait de faire
représenter avec succès.
De pareils raisonnements font hausser les épaules par-dessus la
tête, et plus haut que le duc de Glocester.
Des gens qui ont la prétention d'être des économistes, et qui
veulent rebâtir la société de fond en comble, avancent
sérieusement de semblables billevesées.
Un roman a deux utilités: -- l'une matérielle, l'autre
spirituelle, si l'on peut se servir d'une pareille expression à
l'endroit d'un roman. -- L'utilité matérielle, ce sont d'abord les
quelques mille francs qui entrent dans la poche de l'auteur, et le
lestent de façon que le diable ou le vent ne l'emportent; pour le
libraire, c'est un beau cheval de race qui piaffe et saute avec
son cabriolet d'ébène et d'acier, comme dit Figaro; pour le
marchand de papier, une usine de plus sur un ruisseau quelconque,
et souvent le moyen de gâter un beau site; pour les imprimeurs,
quelques tonnes de bois de campêche pour se mettre
hebdomadairement le gosier en couleur; pour le cabinet de lecture,
des tas de gros sous très prolétairement vert-de-grisés, et une
quantité de graisse, qui, si elle était convenablement recueillie
et utilisée, rendrait superflue la pêche de la baleine. --
L'utilité spirituelle est que, pendant qu'on lit des romans, on
dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et
progressifs, ou telles autres drogues indigestes et abrutissantes.
Qu'on dise après cela que les romans ne contribuent pas à la
civilisation. -- Je ne parlerai pas des débitants de tabac, des
épiciers et des marchands de pommes de terre frites, qui ont un
intérêt très grand dans cette branche de littérature, le papier
qu'elle emploie étant, en général, de qualité supérieure à celui
des journaux.
En vérité, il y a de quoi rire d'un pied en carré, en entendant
disserter messieurs les utilitaires républicains ou saint-
simoniens. -- Je voudrais bien savoir d'abord ce que veut dire
précisément ce grand flandrin de substantif dont ils truffent
quotidiennement le vide de leurs colonnes, et qui leur sert de
schibroleth et de terme sacramentel. -- Utilité: quel est ce mot,
et à quoi s'applique-t-il?
Il y a deux sortes d'utilité, et le sens de ce vocable n'est
jamais que relatif. Ce qui est utile pour l'un ne l'est pas pour
l'autre. Vous êtes savetier, je suis poète. -- Il est utile pour
moi que mon premier vers rime avec mon second. -- Un dictionnaire
de rimes m'est d'une grande utilité; vous n'en avez que faire pour
carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire
qu'un tranchet ne me servirait pas à grand-chose pour faire une
ode. -- Après cela, vous objecterez qu'un savetier est bien au-
dessus d'un poète, et que l'on se passe mieux de l'un que de
l'autre. Sans prétendre rabaisser l'illustre profession de
savetier, que j'honore à l'égal de la profession de monarque
constitutionnel, j'avouerai humblement que j'aimerais mieux avoir
mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais
plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais
et marchant plus habilement par la tête que par les pieds, j'use
moins de chaussures qu'un républicain vertueux qui ne fait que
courir d'un ministère à l'autre pour se faire jeter quelque place.
Je sais qu'il y en a qui préfèrent les moulins aux églises, et le
pain du corps à celui de l'âme. À ceux-là, je n'ai rien à leur
dire. Ils méritent d'être économistes dans ce monde, et aussi dans
l'autre.
Y a-t-il quelque chose d'absolument utile sur cette terre et dans
cette vie où nous sommes? D'abord, il est très peu utile que nous
soyons sur terre et que nous vivions. Je défie le plus savant de
la bande de dire à quoi nous servons, si ce n'est à ne pas nous
abonner au _Constitutionnel _ni à aucune espèce de journal
quelconque.
Ensuite, l'utilité de notre existence admise _a priori, _quelles
sont les choses réellement utiles pour la soutenir? De la soupe et
un morceau de viande deux fois par jour, c'est tout ce qu'il faut
pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot.
L'homme, à qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long
suffit et au-delà après sa mort, n'a pas besoin dans sa vie de
beaucoup plus de place. Un cube creux de sept à huit pieds dans
tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvéole de la
ruche, il n'en faut pas plus pour le loger et empêcher qu'il ne
lui pleuve sur le dos. Une couverture, roulée convenablement
autour du corps, le détendra aussi bien et mieux contre le froid
que le frac de Staub le plus élégant et le mieux coupé.
Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit bien qu'on peut
vivre avec 25 sous par jour; mais s'empêcher de mourir, ce n'est
pas vivre; et je ne vois pas en quoi une ville organisée
utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-la-
Chaise.
Rien de ce qui est beau n'est indispensable à la vie. -- On
supprimerait les fleurs, le monde n'en souffrirait pas
matériellement; qui voudrait cependant qu'il n'y eût plus de
fleurs? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu'aux roses, et
je crois qu'il n'y a qu'un utilitaire au monde capable d'arracher
une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.
À quoi sert la beauté des femmes? Pourvu qu'une femme soit
médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle
sera toujours assez bonne pour des économistes.
À quoi bon la musique? à quoi bon la peinture? Qui aurait la folie
de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l'inventeur de la
moutarde blanche?
Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout
ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque
besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa
pauvre et infirme nature. -- L'endroit le plus utile d'une maison,
ce sont les latrines.
Moi, n'en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le
superflu est le nécessaire, -- et j'aime mieux les choses et les
gens en raison inverse des services qu'ils me rendent. Je préfère
à certain vase qui me sert un vase chinois, semé de dragons et de
mandarins, qui ne me sert pas du tout, et celui de mes talents que
j'estime le plus est de ne pas deviner les logogriphes et les
charades. Je renoncerais très joyeusement à mes droits de Français
et de citoyen pour voir un tableau authentique de Raphaël, ou une
belle femme nue: -- la princesse Borghèse, par exemple, quand elle
a posé pour Canova, ou la Julia Grisi quand elle entre au bain. Je
consentirais très volontiers, pour ma part, au retour de cet
anthropophage de Charles X, s'il me rapportait, de son château de
Bohême, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je trouverais
les lois électorales assez larges, si quelques rues l'étaient
plus, et d'autres choses moins. Quoique je ne sois pas un
dilettante, j'aime mieux le bruit des crincrins et des tambours de
basque que celui de la sonnette de M. le président. Je vendrais ma
culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des
confitures. -- L'occupation la plus séante à un homme policé me
paraît de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son
cigare. J'estime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et
aussi ceux qui font bien les vers. Vous voyez que les principes
utilitaires sont bien loin d'être les miens, et que je ne serai
jamais rédacteur dans un journal vertueux, à moins que je ne me
convertisse, ce qui serait assez drolatique.
Au lieu de faire un prix Montyon pour la récompense de la vertu,
j'aimerais mieux donner, comme Sardanapale, ce grand philosophe
que l'on a si mal compris, une forte prime à celui qui inventerait
un nouveau plaisir; car la jouissance me paraît le but de la vie,
et la seule chose utile au monde. Dieu l'a voulu ainsi, lui qui a
fait les femmes, les parfums!a lumière, les belles fleurs, les
bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats
angoras; lui qui n'a pas dit à ses anges: Ayez de la vertu, mais:
Ayez de l'amour, et qui nous a donné une bouche plus sensible que
le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux levés en
haut pour voir la lumière, un odorat subtil pour respirer l'âme
des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des
étalons, et voler aussi vite que la pensée sans chemin de fer ni
chaudière à vapeur, des mains délicates pour les passer sur la
tête longue des levrettes, sur le dos velouté des chats, et sur
l'épaule polie des créatures peu vertueuses, et qui, enfin, n'a
accordé qu'à nous seuls ce triple et glorieux privilège de boire
sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire l'amour en
toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus
que l'usage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.
Mon Dieu! que c'est une sotte chose que cette prétendue
perfectibilité du genre humain dont on nous rebat les oreilles! On
dirait en vérité que l'homme est une machine susceptible
d'améliorations, et qu'un rouage mieux engrené, un contrepoids
plus convenablement placé peuvent faire fonctionner d'une manière
plus commode et plus facile. Quand on sera parvenu à donner un
estomac double à l'homme, de façon à ce qu'il puisse ruminer comme
un boeuf, des yeux de l'autre côté de la tête, afin qu'il puisse
voir, comme Janus, ceux qui lui tirent la langue par-derrière, et
contempler son _indignité _dans une position moins gênante que
celle de la Vénus Callipyge d'Athènes, à lui planter des ailes sur
les omoplates afin qu'il ne soit pas obligé de payer six sous pour
aller en omnibus; quand on lui aura créé un nouvel organe, à la
bonne heure: le mot _perfectibilité _commencera à signifier
quelque chose. Depuis tous ces beaux perfectionnements, qu'a-t-on
fait qu'on ne fît aussi bien et mieux avant le déluge?
Est-on parvenu à boire plus qu'on ne buvait au temps de
l'ignorance et de la barbarie (vieux style)? Alexandre,
l'équivoque ami du bel Ephestion, ne buvait pas trop mal quoiqu'il
n'y eût pas de son temps de _Journal des Connaissances utiles, _et
je ne sais pas quel utilitaire serait capable de tarir, sans
devenir oïnopique et plus enflé que Lepeintre jeune ou qu'un
hippopotame, la grande coupe qu'il appelait la tasse d'Hercule. Le
maréchal de Bassompierre, qui vida sa grande batte à entonnoir à
la santé des treize cantons, me paraît singulièrement estimable
dans son genre et très difficile à perfectionner.
Quel économiste nous élargira l'estomac de manière à contenir
autant de beefsteaks que feu Milon le Crotoniate qui mangeait un
boeuf? La carte du Café Anglais, de Véfour, ou de telle autre
célébrité culinaire que vous voudrez, me paraît bien maigre et
bien oecuménique, comparée à la carte du dîner de Trimalcion. -- À
quelle table sert-on maintenant une truie et ses douze marcassins
dans un seul plat? Qui a mangé des murènes et des lamproies
engraissées avec de l'homme? Croyez-vous en vérité que Brillat-
Savarin ait perfectionné Apicius? -- Est-ce chez Chevet que le
gros tripier de Vitellius trouverait à remplir son fameux bouclier
de Minerve de cervelles de faisans et de paons, de langues de
phénicoptères et de foies de scarrus? -- Vos huîtres du Rocher de
Cancale sent vraiment quelque chose de bien recherché à côté des
huîtres de Lucrin, à qui l'on avait fait une mer tout exprès. --
Les petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Régence
sont de misérables vide-bouteilles, si on les compare aux villas
des patriciens romains, à Baïes, à Caprée et à Tibur. Les
magnificences cyclopéennes de ces grands voluptueux lui
bâtissaient des monuments éternels pour des plaisirs d'un jour ne
devraient-elles pas nous faire tomber à plat ventre devant le
génie antique, et rayer à tout jamais de nos dictionnaires le mot
_perfectibilité?_
A-t-on inventé un seul péché capital de plus? Il n'y en a
malheureusement que sept comme devant, le nombre de chutes du
juste pour un jour, ce qui est bien médiocre. -- Je ne pense même
pas qu'après un siège de progrès, au train dont nous y allons,
aucun amoureux soit capable de renouveler le treizième travail
d'Hercule. -- Peut-on être agréable une seule fois de plus à sa
divinité qu'au temps de Salomon? Beaucoup de savants très
illustres et de dames très respectables soutiennent l'opinion tout
à fait contraire, et prétendent que l'amabilité va décroissant. Eh
bien! alors, que nous parlez-vous de progrès? -- Je sais bien que
vous me direz que l'on a une chambre haute et une chambre basse,
qu'on espère que bientôt tout le monde sera électeur, et le nombre
des représentants doublé ou triplé. Est-ce que vous trouvez qu'il
ne se commet pas assez de fautes de français comme cela à la
tribune nationale, et qu'ils ne sont pas assez pour la méchante
besogne qu'ils ont à brasser? Je ne comprends guère l'utilité
qu'il y a de parquer deux ou trois cents provinciaux dans une
baraque de bois, avec un plafond peint par M. Fragonard, pour leur
faire tripoter et gâcher je ne sais combien de petites lois
absurdes ou atroces. -- Qu'importe que ce soit un sabre, un
goupillon ou un parapluie qui vous gouverne! -- C'est toujours un
bâton, et je m'étonne que des hommes de progrès en soient à
disputer sur le choix du gourdin qui leur doit chatouiller
l'épaule, tandis qu'il serait beaucoup plus progressif et moins
dispendieux de le casser et d'en jeter les morceaux à tous les
diables.
Le seul de vous qui ait le sens commun, c'est un fou, un grand
génie, un imbécile, un divin poète bien au-dessus de Lamartine, de
Hugo et de Byron; c'est Charles Fourier le phalanstérien qui est à
lui seul tout cela: lui seul a eu de la logique, et a l'audace de
pousser ses conséquences jusqu'au bout. -- Il affirme, sans
hésiter, que les hommes ne tarderaient pas à avoir une queue de
quinze pieds de long avec un oeil au bout; ce qui, assurément, est
un progrès, et permet de faire mille belles choses qu'on ne
pouvait faire auparavant, telles que d'assommer les éléphants sans
coup férir, de se balancer aux arbres sans escarpolettes, aussi
commodément que le macaque le mieux conditionné, de se passer de
parapluie ou d'ombrelle, en déployant la queue par-dessus sa tête
en guise de panache, comme font les écureuils qui se privent de
riflards très agréablement, et autres prérogatives qu'il serait
trop long d'énumérer. Plusieurs phalanstériens prétendent même
qu'ils en ont déjà une petite qui ne demande qu'à devenir plus
grande, pour peu que Dieu leur prête vie.
Charles Fourier a inventé autant d'espèces d'animaux que Georges
Cuvier, le grand naturaliste. Il a inventé des chevaux qui seront
trois fois gros comme des éléphants, des chiens grands comme des
tigres, des poissons capables de rassasier plus de monde que les
trois poissons de Jésus-Christ que les incrédules voltairiens
pensent être des poissons d'avril, et moi une magnifique parabole.
Il a bâti des villes auprès de qui Rome, Babylone et Tyr ne sont
que des taupinières; il a entassé des Babels l'une sur l'autre, et
fait monter dans les rifles des spirales plus infinies que celles
de toutes les gravures de John Martinn; il a imaginé je ne sais
combien d'ordres d'architecture et de nouveaux assaisonnements; il
a fait un projet de théâtre qui paraîtrait grandiose même à des
Romains de l'empire, et dressé un menu de dîner que Lucius ou
Nomentanus eussent peut-être trouvé suffisant pour un dîner
d'amis; il promet de créer des plaisirs nouveaux, et de développer
les organes et les sens; il doit rendre les femmes plus belles et
plus voluptueuses, les hommes plus robustes et plus vigoureux; il
vous garantit des enfants, et se propose de réduire le nombre des
habitants du monde de façon que chacun y soit à son aise; ce qui
est plus raisonnable que de pousser les prolétaires à en faire
d'autres, sauf à les canonner ensuite dans les rues quand ils
pullulent trop, et à leur envoyer des boulets au lieu de pain.
Le progrès est possible de cette façon seulement. -- Tout le reste
est une dérision amère, une pantalonnade sans esprit, qui n'est
pas même bonne à duper des gobe-mouches idiots.
Le phalanstère est vraiment un progrès sur l'abbaye de Thélème, et
relègue définitivement le paradis terrestre au nombre des choses
tout à fait surannées et perruques. Les Mille et une Nuits et les
Contes de madame d'Aulnay peuvent seuls lutter avantageusement
avec le phalanstère. Quelle fécondité! quelle invention! Il y a là
de quoi défrayer de merveilleux trois mille charretées de poèmes
romantiques ou classiques; et nos versificateurs, académiciens ou
non, sont de bien piètres trouveurs, si on les compare à
M. Charles Fourier, l'inventeur des attractions passionnées. --
Cette idée de se servir de mouvements que l'on a jusqu'ici cherché
à réprimer est très assurément une haute et puissante idée.
Ah! vous dites que nous sommes en progrès! -- Si, demain, un
volcan ouvrait sa gueule à Montmartre, et faisait à Paris un
linceul de cendre et un tombeau de lave, comme fit autrefois le
Vésuve à Stabia, à Pompéi et à Herculanum, et que, dans quelque
mille ans, les antiquaires de ce temps-là fissent des fouilles et
exhumassent le cadavre de la ville morte, dites quel monument
serait resté debout pour témoigner de la splendeur de la grande
enterrée, Notre-Dame la gothique? -- On aurait vraiment une belle
idée de nos arts en déblayant les Tuileries retouchées par
M. Fontaine! Les statues du pont Louis XV feraient un bel effet,
transportées dans les musées d'alors! Et, n'étaient les tableaux
des anciennes écoles et les statues de l'antiquité ou de la
Renaissance entassés dans la galerie du Louvre, ce long boyau
informe; n'était le plafond d'Ingres, qui empêcherait de croire
que Paris ne fût qu'un campement de Barbares, un village de
Welches ou de Topinamboux, ce qu'on retirerait des fouilles serait
quelque chose de bien curieux. -- Des briquets de gardes nationaux
et des casques de sapeurs pompiers, des écus frappés d'un coin
informe, voilà ce qu'on trouverait au lieu de ces belles armes, si
curieusement ciselées, que le moyen âge laisse au fond de ses
tours et de ses tombeaux en ruine, de ces médailles qui
remplissent les vases étrusques et pavent les fondements de toutes
les constructions romaines. Quant à nos misérables meubles de bois
plaqué, à tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins
que l'on appelle commodes ou secrétaires, tous ces ustensiles
informes et fragiles, j'espère que le temps en aurait assez pitié
pour en détruire jusqu'au moindre vestige.
Une belle fois cette fantaisie nous a pris de faire un monument
grandiose et magnifique. Nous avons d'abord été obligés d'en
emprunter le plan aux vieux Romains; et, avant même d'être achevé,
notre Panthéon a fléchi sur ses jambes comme un enfant rachitique,
et a titubé comme un invalide ivre-mort, si bien qu'il nous a
fallu lui mettre des béquilles de pierre, sans quoi il serait chu
piteusement tout de son long, devant tout le monde, et aurait
apprêté aux nations à rire pour plus de cent ans. -- Nous avons
voulu planter un obélisque sur une de nos places; il nous fallut
l'aller filouter à Luxor, et nous avons été deux ans à l'amener
chez nous. La vieille Égypte bordait ses routes d'obélisques,
comme nous les nôtres de peupliers; elle en portait des bottes
sous ses bras, comme un maraîcher porte ses bottes d'asperges, et
taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de granit
plus facilement que nous un cure-dents ou un cure-oreilles. Il y a
quelques siècles, on avait Raphaël, on avait Michel-Ange;
maintenant l'on a M. Paul Delaroche, le tout parce que l'on est en
progrès. -- Vous vantez votre Opéra; dix Opéras comme les vôtres
danseraient la sarabande dans un cirque romain. M. Martin lui-même
avec son tigre apprivoisé et son pauvre lion goutteux et endormi
comme un abonné de la _Gazette, _est quelque chose de bien
misérable à côté d'un gladiateur de l'antiquité. Vos
représentations à bénéfice qui durent jusqu'à deux heures du
matin, qu'est-ce que cela quand on pense à ces jeux qui duraient
cent jours, à ces représentations où de véritables vaisseaux se
battaient véritablement dans une véritable mer; où des milliers
d'hommes se taillaient consciencieusement en pièces; -- pâlis, Ô
héroïque Franconi! -- où, la mer retirée, le désert arrivait avec
ses tigres et ses lions rugissants, terribles comparses qui ne
servaient qu'une fois, où le premier rôle était rempli par quelque
robuste athlète Dace ou Pannonien que l'on eût été bien souvent
embarrassé de faire revenir à la fin de la pièce, dont l'amoureuse
était quelque belle et friande lionne de Numidie à jeun depuis
trois jours? -- L'éléphant funambule ne vous parait-il pas
supérieur à mademoiselle George? Croyez-vous que mademoiselle
Taglioni danse mieux qu'Arbuscula, et Perrot mieux que Bathylle?
Je suis persuadé que Roscins eût rendu des points à Bocage, tout
excellent qu'il soit. -- Galéria Coppiola remplit un rôle
d'ingénue à cent ans passés. Il est juste de dire que la plus
vieille de nos jeunes premières n'a guère plus de soixante ans, et
que mademoiselle Mars n'est pas même en progrès de ce côté-là: ils
avaient trois ou quatre mille dieux auxquels ils croyaient, et
nous n'en avons qu'un auquel nous ne croyons guère; c'est
progresser d'une étrange sorte. -- Jupiter n'est-il pas plus fort
que Don Juan, et un bien autre séducteur? En vérité, je ne sais ce
que nous avons inventé ou seulement perfectionné.
Après les journalistes progressifs, et comme pour leur servir
d'antithèse, il y a les journalistes blasés, qui ont
habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis
de leur quartier et n'ont encore couché qu'avec leur femme de
ménage. Ceux-là, tout les ennuie, tout les excède, tout les
assomme; ils sont rassasiés, blasés, usés, inaccessibles. Ils
connaissent d'avance ce que vous allez leur dire; ils ont vu,
senti, éprouvé, entendu tout ce qu'il est possible de voir, de
sentir, d'éprouver et d'entendre; le coeur humain n'a pas de
recoin si inconnu qu'ils n'y aient porté la lanterne. Ils vous
disent avec un aplomb merveilleux: Le coeur humain n'est pas comme
cela; les femmes ne sont pas faites ainsi; ce caractère est faux;
-- ou bien: -- Eh quoi! toujours des amours ou des haines!
toujours des hommes et des femmes! Ne peut-on nous parler d'autre
chose? Mais l'homme est usé jusqu'à la corde, et la femme encore
plus, depuis que M. de Balzac s'en mêle.
Qui nous délivrera des hommes et des femmes?
-- Vous croyez, monsieur, que votre fable est neuve? elle est
neuve à la façon du Pont-Neuf: rien au monde n'est plus commun;
j'ai lu cela je ne sais où, quand j'étais en nourrice ou ailleurs;
on m'en rebat les oreilles depuis dix ans. -- Au reste, apprenez,
monsieur, qu'il n'y a rien que je ne sache, que tout est usé pour
moi, et que votre idée, fût-elle vierge comme la vierge Marie, je
n'affirmerais pas moins l'avoir vue se prostituer sur les bornes
aux moindres grimauds et aux plus minces cuistres.
Ces journalistes ont été cause de Jocko, du Monstre Vert, des
Lions de Mysore et de mille autres belles inventions.
Ceux-là se plaignent continuellement d'être obligés de lire des
livres et de voir des pièces de théâtre. À propos d'un méchant
vaudeville, ils vous parlent des amandiers en fleurs, de tilleuls
qui embaument, de la brise du printemps, de l'odeur du jeune
feuillage; ils se font amants de la nature à la façon du jeune
Werther, et cependant n'ont jamais mis le pied hors de Paris, et
ne distingueraient pas un chou d'avec une betterave. -- Si c'est
l'hiver, ils vous diront les agréments du foyer domestique, et le
feu qui pétille et les chenets, et les pantoufles, et la rêverie,
et le demi-sommeil; ils ne manqueront pas de citer le fameux vers
de Tibulle:
_Quam juvat immites ventos audire cubantem_
moyennant quoi ils se donneront une petite tournure à la fois
désillusionnée et naïve la plus charmante du monde. Ils se
poseront en hommes sur qui l'oeuvre des hommes ne peut plus rien,
que les émotions dramatiques laissent aussi froids et aussi secs
que le canif dont ils taillent leur plume, et qui crient
cependant, comme J.-J. Rousseau: Voilà la pervenche! Ceux-là
professent une antipathie féroce pour les colonels du Gymnase, les
oncles d'Amérique, les cousins, les cousines, les vieux grognards
sensibles, les veuves romanesques, et tâchent de nous guérir du
vaudeville en prouvant chaque jour, par leurs feuilletons, que
tous les Français ne sont pas nés malins -- En vérité, nous ne
trouvons pas grand mal à cela; bien au contraire, et nous nous
plaisons à reconnaître que l'extinction du vaudeville ou de
l'opéra-comique en France (genre national) serait un des plus
grands bienfaits du ciel. -- Mais je voudrais bien savoir quelle
espèce de littérature ces messieurs laisseraient s'établir à la
place de celle-là. Il est vrai que ce ne pourrait être pis.
D'autres prêchent contre le faux goût et traduisent Sénèque le
tragique. Dernièrement, et pour clore la marche, il s'est formé un
nouveau bataillon de critiques d'une espèce non encore vue.
Leur formule d'appréciation est la plus commode, la plus
extensible, la plus malléable, la plus péremptoire, la plus
superlative et la plus triomphante qu'un critique ait jamais pu
imaginer. Zoïle n'y eût certainement pas perdu.
Jusqu'ici, lorsqu'on avait voulu déprécier un ouvrage quelconque,
ou le déconsidérer aux yeux de l'abonné patriarcal et naïf, on
avait fait des citations fausses ou perfidement isolées; on avait
tronqué des phrases et mutilé des vers, de façon que l'auteur lui-
même se fût trouvé le plus ridicule du monde; on lui avait intenté
des plagiats imaginaires; on rapprochait des passages de son livre
avec des passages d'auteurs anciens ou modernes, qui n'y avaient
pas le moindre rapport; on l'accusait, en style de cuisinière, et
avec force solécismes, de ne pas savoir sa langue, et de dénaturer
le français de Racine et de Voltaire; on assurait sérieusement que
son ouvrage poussait à l'anthropophagie, et que les lecteurs
devenaient immanquablement cannibales ou hydrophobes dans le
courant de la semaine; mais tout cela était pauvre, retardataire,
faux toupet et fossile au possible À force d'avoir traîné le long
des feuilletons et des articles _Variétés, _l'accusation
d'immoralité devenait insuffisante, et tellement hors de service
qu'il n'y avait plus guère que _le Constitutionnel, _journal
pudique et progressif, comme on sait, qui eût ce désespéré courage
de l'employer encore.
L'on a donc inventé la critique d'avenir, la critique prospective.
Concevez-vous, du premier coup, comme cela est charmant et
provient d'une belle imagination? La recette est simple, et l'on
peut vous la dire -- Le livre qui sera beau et qu'on louera est le
livre qui n'a pas encore paru. Celui qui paraît est
infailliblement détestable. Celui de demain sera superbe; mais
c'est toujours aujourd'hui.
Il en est de cette critique comme de ce barbier qui avait pour
enseigne ces mots écrits en gros caractères: