1792
_Arrivée des Marseillais à Paris.--Premier projet de révolution contre
le pouvoir exécutif: manqué._
Je fus délégué pour aller au-devant d'eux jusqu'à Charenton avec
plusieurs citoyens aujourd'hui membres de la Convention nationale[63].
Tous les Français tant soit peu clairvoyants n'ont pas été jusqu'ici
sans s'apercevoir que cette démarche des Marseillais fut une disposition
concertée entre ces chauds patriotes et les républicains de Paris pour
parvenir à exécuter une seconde révolution dont on avait reconnu la
nécessité. On peut aujourd'hui avouer tout haut ce fait dont on a eu
l'air longtemps de vouloir faire un secret. Les Marseillais ne durent
donc pas être surpris de notre rencontre à Charenton[64]. Eux et nous
étions des révolutionnaires déjà d'accord et qui nous connaissions,
quoique sans nous être vus.
[Note 63: Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de
Fournier dans _le Bataillon du 10 août_, par Pollio et Marcel, p. 179.]
[Note 64: Sur le rôle de Fournier à Charenton, voir aussi Barbaroux,
_Mémoires_, éd. Dauban, p. 348, 350.]
Le dîner que nous fîmes ensemble à Charenton ne fut donc pas
cérémonieux; il fut d'intimité et tel qu'il devait être entre gens qui
avaient de grands plans à suivre de concert.
Ici je joue un grand rôle. C'est moi le négociateur choisi pour
transmettre les projets les plus importants aux principaux du bataillon
qu'on voulait en instruire. Nous nous retirons après le dîner dans une
chambre, et là je confie à ces braves que la grande manoeuvre, par
laquelle la liberté pourrait être sauvée, était dans le meilleur train;
qu'un grand coup préparatoire avait été jeté le 20 juin, et qu'il
n'était plus question que d'achever; qu'il s'agissait pour eux, en
arrivant à Paris, de l'exécution d'un plan où ils seraient les premiers
auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse entière des
Parisiens pour coopérateurs et pour soutiens; que ce plan consistait à
aller s'emparer de l'individu nommé roi, ainsi que de sa famille, et de
chasser du château tous les scélérats et brigands qui conspiraient la
perte totale des Français et leur esclavage: qu'aussitôt eux,
Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de
concert avec la garde nationale parisienne. Ce plan fut très goûté. Les
Marseillais me dirent qu'il ne marcheraient qu'avec un patriote tel que
moi, qui justifiait si bien, ajoutèrent-ils, le récit qu'ils en avaient
déjà entendu faire.
Nous arrêtâmes définitivement l'exécution du plan proposé. Il ne
s'agissait plus que de convenir aussi des moyens. La défiance est tout à
fait de saison dans des circonstances telles que celles où nous nous
trouvions. C'est pourquoi je m'en entourai. Je dis aux Marseillais:
«Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu'il
ne se trouve dans le nombre quelques faux frères, je fais la motion que
nous partions tout de suite pour Paris, afin de préparer les esprits
pour exécuter notre projet, pas plus tard que demain. Je demande de plus
que deux d'entre vous nous gardent partout, mangent et couchent même
avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien disposées, nous
viendrons vous chercher ici (à Charenton) pour suivre aussitôt
l'exécution du plan. S'il vous fallait encore de nouvelles trahisons
pour vous rendre sages, disons franchement le mot, vous ne seriez pas
dignes de la liberté.»
Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir à Paris.
Accompagné de deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre,
alors commandant du bataillon des Quinze-Vingts, pour lui faire part du
plan. Il l'approuve. Je lui ajoute que j'allais de ce pas chez le
citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins,
pour le lui communiquer également. Santerre m'applaudit encore et nous
déclare que nous pouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole
et nous joignons à la section dès Gobelins les citoyens Alexandre et
Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y applaudissent aussi et
nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des Marseillais.
Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du côté de
Saint-Mandé. Nous avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous
comfirma sa parole de la veille qu'il viendrait nous joindre. Cependant
nous eussions compté sur cette parole en vain, car il n'avait pas même
averti son bataillon.
Telle était dans toutes les occasions la franchise et l'énergie de cet
homme, qui a acquis une réputation de sans-culottisme on ne sait
comment.
Au lieu de venir nous joindre, c'est nous qui l'avons joint à peu près
devant sa porte où il se mit à la tête de quelques braves du faubourg
qui l'ont presque fait marcher de force, et il faut bien noter que,
depuis le faubourg jusqu'à la Grève où nous devions, suivant notre plan,
faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis
mieux comparer cette marche qu'à celle que nous fit faire La Fayette
pour Versailles la nuit du 5 au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez
Petion à la mairie où il nous promettait monts et merveilles. Il entre
chez Petion et nous fait faire halte. Sa conférence avec le maire dura
une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes restés à
croquer le marmot. A la fin, il est venu nous dire: «_Marchons aux
Tuileries_.» C'était ce que nous attendions. Nous passons sur le
Pont-Neuf et arrivés sur le quai de l'École, nous voulions, comme on le
conçoit bien, aller au Château. Santerre dit: «_Non, non, nous prendrons
par la rue Saint-Honoré_.» Arrivé dans cette rue, je me mis à faire
défiler du côté du château. Santerre court, gagne la tête, fait faire
halte et dit aux Marseillais et aux troupes que l'intention de M. Petion
était que les Marseillais allassent se caserner, qu'il devait, lui, les
conduire à leur caserne[65], et que de là il était chargé de les emmener
dîner aux Champs-Elysées.... Ces dispositions furent suivies.
[Note 65: Après le mot _caserne_, on lit ici, dans l'original, ces mots
barrés: _de la Courtille_.]
Les masques sont-ils ici dévoilés suffisamment?
Français, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette
circonstance, où une tout autre marche eût pu décider dès cette journée
la révolution salutaire qu'il vous fallait encore pour vous délivrer de
la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien apprécier? Que ces
écoles devraient bien vous avoir guéris pour toujours des enthousiasmes
prématurés!
Eh! sans doute....
La troupe marseillaise, ayant déposé ses armes, se désespérait de voir
le plan manqué. Une grande partie du bataillon est restée à la caserne,
l'autre s'est rendue à ce dîner des Champs-Elysées que, pour produire
une distraction nécessaire aux vues des traîtres, la politique du
cabinet Petion et Santerre avait jugé convenable d'arrêter dans le
conseil particulier du matin.
Tout le monde se rappelle ce dîner, qui fut troublé par cette honteuse
rixe provoquée par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents
de la cabale de la Cour. Là s'est manifestée l'intention bien précise de
massacrer tous les patriotes. J'en ai été quitte en cette occasion pour
échapper au danger d'un coup de pistolet dirigé positivement sur moi, et
dont j'ai eu le bonheur d'être manqué.
On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins
des Marseillais. Ils entrèrent au château où Antoinette pansa elle-même
les blessés.