... JUILLET 1792
_Second projet de révolution contre le pouvoir exécutif: encore manqué._
La duplicité du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que
l'effet de retarder de quelques jours l'époque des grands événements qui
se disposaient. Le peuple français avait juré d'abattre ses tyrans. Il
était tout disposé pour le faire, et l'opposition de quelques traîtres
n'était pas capable de changer ce que la masse souveraine avait si
sérieusement résolu.
Les fédérés de tous les départements, venus à Paris dans les mêmes vues
révolutionnaires que les Marseillais et pour être leurs collaborateurs,
s'assemblaient tous les jours aux Jacobins et ils formèrent chez
Anthoine[66], député à la Législature[67], un comité secret. Ils eurent
la confiance et ils voulurent me témoigner l'amitié de m'y admettre.
Gorsas, Carra et Chabot étaient aussi de ce comité. C'est dans ce comité
que l'on concertait les divers moyens de consommer cette révolution dont
l'exécution avait déjà manqué une fois. Après qu'on fût convenu dans ce
même comité des principaux faits pour une seconde tentative, on convint
aussi pour le lendemain d'un dîner sur la place de la Bastille de tous
les fédérés réunis, qui, là, arrêteraient en définitive la marche
executive de la nouvelle insurrection dont la liberté avait besoin pour
assurer ses principaux succès et compléter son triomphe.
[Note 66: Il n'y avait pas de député de ce nom à la Législative.
Fournier veut peut-être parler de F.-P.-N. Anthoine, ex-constituant,
futur conventionnel.]
[Note 67: C'est ainsi qu'on appelait vulgairement l'Assemblée
législative.]
Tous ceux qui se croyaient destinés à remplir les principaux rôles de
cette fameuse scène devaient en être trop préoccupés pour pouvoir se
livrer à autre chose jusqu'au moment de la faire éclater. Voici
pourquoi, le même jour, nous nous sommes assemblés au nombre de dix à la
_Chasse royale_ et au _Cadran bleu_ sur le boulevard, pour nous affermir
dans nos résolutions. Santerre et Alexandre étaient de notre
conciliabule. Mais, encore là, Santerre prouva bien positivement ce
qu'il était, c'est-à-dire en bon français un vrai lâche.
Voyant que le fer a été chauffé à point, il ne voulut rien manger en
disant qu'il était bien empoisonné. Mais cependant, ou parce qu'il se
voyait toujours courageux dans l'avenir, ou plutôt parce qu'il
apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas être tenu à
ses promesses, cependant dis-je, lorsqu'on reparla de l'arrêté pris pour
le repas du lendemain de tous les fédérés à la Bastille, je ne vis
jamais notre Santerre si brave. Il dit: «Eh bien, comptez sur moi et
agissez en conséquence.» Il partit après avoir prononcé ces paroles,
dont il ne va pas être inutile de conserver la mémoire.
De notre côté, nous retournâmes dans le comité secret, où nous convînmes
qu'après le repas de la Bastille, qui ne serait qu'un morceau pris sur
le pouce, il se formerait quatre divisions d'attaque contre nos ennemis
du château. On arrêta que je commanderais la première et que je
garantirais les batteries de canons sur les ponts, à la Grève et sur la
place d'Henri IV. Je fus aussi chargé de faire faire quatre drapeaux de
ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils
étaient de drap rouge, avec cette inscription: _Résistance à
l'oppression. Loi martiale contre la rébellion du pouvoir exécutif_.
Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la
Bastille. Quel fut mon étonnement d'y voir cinq ou six bals ouverts par
Santerre! Exterminables intrigants, voilà votre ressource banale. Vous
êtes tous consommés dans cet art perfide de savoir distraire, quand vous
le voulez, le Français; vous savez mettre à profit, au gré de vos
coupables desseins, cette frivolité, reste du caractère de la nation
dans le temps de son esclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser
les instruments et violons: «Malheureux, m'écriai-je, en parlant à tout
le peuple, vous voulez danser, tandis que les scélérats rivent vos
chaînes, tandis qu'on veut vous replonger dans le dernier esclavage et
qu'on accapare tous les grains et denrées!» J'avais plus écouté mon zèle
que la prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j'étais
fort connu, car il y avait là des gens qui demandaient déjà à me couper
la tête. Non seulement mon énergie, aidée de l'appui de tous ceux à qui
mes principes n'étaient pas équivoques, les réduisit au silence, mais je
parvins à rétablir l'ordre et à faire cesser ce scandale de danse.
Il s'agissait, après cela, de pousser l'exécution des dispositions de la
veille. J'avais bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si à
contretemps, que notre projet était vendu, mais j'en fus encore plus
certain quand j'entrevis une foule d'autres entraves. Il s'était
introduit là force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les
délibérations et qui les rendaient interminables. Bientôt d'autres
incidents me confirmèrent bien davantage que nous étions trahis. M'étant
trouvé embarrassé de mes quatre drapeaux, j'avais été les déposer chez
un respectable sans-culotte, électeur, mon collègue. On ne tarda pas à
aller dénoncer ce dépôt à Jurie, commissaire de police de la section des
Enfants-Trouvés[68], qui s'empara de l'un de ces drapeaux et le porta
chez Petion. Je dois dire cependant qu'on respecta cette propriété et
que le drapeau fut rapporté en place.
[Note 68: Il s'agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint-
Antoine) qui siégeait dans l'église des Enfants-Trouvés.]
Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu'à une heure après
minuit, rien n'avait l'air de pouvoir se déterminer. Mais, à la même
heure, arrive sur la place de la Bastille, Petion avec Sergent et
.....[69]. Il n'est pas de plus grands hors-d'oeuvre que des magistrats
qui viennent s'entremettre parmi le peuple lorsqu'il est au cours d'une
insurrection reconnue nécessaire pour consolider sa liberté. La démarche
du magistrat pour contrecarrer ses mesures peut et doit être alors
considérée comme un attentat à cette même liberté. Pénétré de ces
maximes, j'avance vers Petion et compagnie, je les accoste doucement, et
leur dis franchement: «_Que venez-vous f.... ici?_» L'un d'eux me
répondit: «_Votre plan est encore manqué; vous êtes trahis, rentrez chez
vous et vous ferez bien_.» Je vis qu'il était de la prudence de céder
encore, et que mes dispositions avaient été présentées de telle sorte à
une partie de nos concitoyens qu'en nous obstinant à les faire suivre,
nous nous exposions peut-être à nous battre les uns contre les autres.
En conséquence, je rendis compte de cet avis à mes collègues, et leur
dis: «Allons chercher les drapeaux, et retirons nous.»
[Note 69: Ici un nom propre illisible.]
En toutes choses, les obstacles ne servent qu'à augmenter l'ardeur des
desseins que nous avons une fois résolus fortement. Irrité de ce nouvel
échec, je restai tant au comité que sur la place de la Bastille jusqu'à
deux heures du matin pour aviser avec mes collègues à des mesures
ultérieures pour l'exécution de notre projet, manqué une seconde fois.
Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout à fait, j'allai chez le
citoyen gardien des drapeaux, dans l'intention de les retirer. Il me dit
qu'il avait ordre du commissaire de police Jurie de me les refuser et de
ne me les livrer que quand il serait présent. Je répliquai qu'_où je
trouvais mon bien, je m'en emparais_. C'est en disant ces mots que je
démontai mes étendards de dessus leurs espontons et que je les emportai.
Il est inutile ici de peser longtemps sur l'observation qu'en nous
retirant, après ce second essai manqué, nous ne nous sommes consolés du
non-succès qu'après nous être bien promis de ne point tarder à tenter de
nouveau le sort, en espérant qu'il pourrait nous être plus favorable.
Sous le régime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix
inquisiteurs et du tartuffe Du Port, on eût traité tout cela de
conjuration atroce contre l'un des premiers pouvoirs constitués, et
j'eusse été faire un tour à la guillotine. Sans doute, il faut beaucoup
aimer sa patrie pour s'exposer pour elle à des risques aussi grands que
tous ceux que j'ai hasardés. Ce qui me reste à présenter aux lecteurs ne
leur offrira pas de ma part un dévouement moins entier pour la cause de
la liberté.