CHAPITRE X

_Licenciement des troupes patriotes._

C'était une suite du système conspirateur dont on ne perdait jamais

l'espoir de recueillir un plein succès. La Fayette et Bailly,

ordinairement en tête de tous les complots, se trouvaient encore dans

celui-ci. Déjà La Fayette avait congédié les compagnies et les corps

entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait porté

ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et

donna le jour à la fameuse pétition, dite des 30,000, que je fus encore

choisi pour porter à l'Assemblée constituante.

Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les

arrestations et les emprisonnements illégaux des soldats du régiment

ci-devant du Roi, qui avaient mérité l'animadversion de La Fayette pour

leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouillé, aux journées

sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en

grande opposition avec cette pétition. On doit s'attendre de nous voir

vivement combattre ensemble.

En effet, pour empêcher la pétition et moi de parvenir à l'Assemblée

constituante, notre général hérisse de canons tous les environs, de

cette Assemblée, garde tous les débouchés, ferme toutes les portes de

l'Assemblée, des Feuillants et des Tuileries: tout était permis à ce

plénipotentiaire.

Je pénètre malgré tous ces obstacles. L'Assemblée est si étourdie

d'apprendre que les pétitionnaires des 30,000 sont là, malgré l'appareil

formidable du général, qu'elle lève sa séance et qu'elle arrête que tous

les Comités resteront assemblés. Je somme Beauharnais, lors

président[50], d'inviter l'Assemblée à entendre ma députation. On

l'entend en effet; on sait quel fut le succès de cette éclatante

démarche.

[Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois président de

l'Assemblée constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du

31 juillet 1791 au 14 août suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit

produit pendant ses deux présidences aucun incident analogue à celui que

raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu

trouver nulle part.]

Mais je ne quittai pas prise pour la défense des opprimés de ce genre,

c'est-à-dire des soldats chassés de leurs régiments pour cause de

patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans

les bras du club des Cordeliers, et c'était presque toujours moi qu'on

honorait du soin d'être leur introducteur, soit auprès de l'Assemblée

nationale, soit auprès des ministres. Je ne peux que me rappeler un

souvenir bien délicieux en me remettant que j'ai été successivement le

patron des malheureux carabiniers, des gardes françaises, des chasseurs

de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes frères du club ne les

abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice éclatante.

Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir à présent qu'ils

combattent généreusement pour nous aux frontières.

Mémoires secrets de Fournier l'Américain · 第 38 / 56 题