_Licenciement des troupes patriotes._
C'était une suite du système conspirateur dont on ne perdait jamais
l'espoir de recueillir un plein succès. La Fayette et Bailly,
ordinairement en tête de tous les complots, se trouvaient encore dans
celui-ci. Déjà La Fayette avait congédié les compagnies et les corps
entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait porté
ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et
donna le jour à la fameuse pétition, dite des 30,000, que je fus encore
choisi pour porter à l'Assemblée constituante.
Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les
arrestations et les emprisonnements illégaux des soldats du régiment
ci-devant du Roi, qui avaient mérité l'animadversion de La Fayette pour
leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouillé, aux journées
sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en
grande opposition avec cette pétition. On doit s'attendre de nous voir
vivement combattre ensemble.
En effet, pour empêcher la pétition et moi de parvenir à l'Assemblée
constituante, notre général hérisse de canons tous les environs, de
cette Assemblée, garde tous les débouchés, ferme toutes les portes de
l'Assemblée, des Feuillants et des Tuileries: tout était permis à ce
plénipotentiaire.
Je pénètre malgré tous ces obstacles. L'Assemblée est si étourdie
d'apprendre que les pétitionnaires des 30,000 sont là, malgré l'appareil
formidable du général, qu'elle lève sa séance et qu'elle arrête que tous
les Comités resteront assemblés. Je somme Beauharnais, lors
président[50], d'inviter l'Assemblée à entendre ma députation. On
l'entend en effet; on sait quel fut le succès de cette éclatante
démarche.
[Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois président de
l'Assemblée constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du
31 juillet 1791 au 14 août suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit
produit pendant ses deux présidences aucun incident analogue à celui que
raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu
trouver nulle part.]
Mais je ne quittai pas prise pour la défense des opprimés de ce genre,
c'est-à-dire des soldats chassés de leurs régiments pour cause de
patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans
les bras du club des Cordeliers, et c'était presque toujours moi qu'on
honorait du soin d'être leur introducteur, soit auprès de l'Assemblée
nationale, soit auprès des ministres. Je ne peux que me rappeler un
souvenir bien délicieux en me remettant que j'ai été successivement le
patron des malheureux carabiniers, des gardes françaises, des chasseurs
de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes frères du club ne les
abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice éclatante.
Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir à présent qu'ils
combattent généreusement pour nous aux frontières.