1789[46]
[Note 46: _Sic_. Il faut lire 1791.]
_Journée des poignards.--Démolition de Vincennes._
Il n'était pas échappé aux yeux de La Fayette que j'avais eu une part
suffisante aux événements qui viennent d'être décrits. Aussi prit-il
toujours grand soin de m'écarter et de faire remplir tous les emplois
par des aristocrates et des scélérats. Sans doute, on espérait de me
dégoûter par l'ingratitude. Mais moi, qui n'ai jamais servi la patrie
que pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon zèle
diminuer, comme on en verra les preuves dans le plus grand nombre de
faits qui me restent encore à rapporter.
Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinité qui a
toujours veillé sur le sort de notre liberté a fait échouer comme tant
d'autres, j'eus, quatre jours avant son exécution, des indices de son
existence. Je savais la diversion qu'on devait donner au peuple par la
feinte démolition de Vincennes. Je savais que tout cela était tramé par
les deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais prévenir le coup
dont ils menaçaient la patrie, et pour cela j'allai faire ma
dénonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant alors les
fonctions de président, proposa et fit délibérer une députation aux
Jacobins, pour y transmettre cette dénonciation. Je fus de la
députation.
[Note 47: 28 février 1791.]
Arrivé aux Jacobins, j'eus la parole, et je voulais entreprendre de
dénoncer l'affreux complot, quand je vis ma voix entièrement couverte
par des cris aussi affreux d'épauletiers, de coupe-jarrets et de
mouchards que le traître général et le scélérat maire tenaient toujours
apostés dans ce club respectable.
Malheureusement, les patriotes n'y étaient point en force ce jour-là.
Cependant je ne perdis point courage et après de grands efforts pour
faire percer ma voix à travers toutes celles de ces aboyeurs gagés, je
parvins à pouvoir déclarer à l'assemblée du club et au président que
j'étais si sûr de ce que j'avançais, que je dénonçais particulièrement
pour être de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que
je défiais chacun d'eux d'oser venir m'en demander la preuve.
Peut-être s'étonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de
circonstances où l'on me voit montrer une conduite qui sans doute parait
avoir tenu de la témérité. Je réponds que je ne marchais jamais sans
avoir dans ma poche la résistance à l'oppression et que j'avais juré,
partout où je m'étais présenté, que si l'on avait le malheur de
m'arrêter, je ferais un exemple de justice tiré du seul droit de nature.
Voilà ce qui a toujours arrêté l'exécution de beaucoup de mandats
d'arrêts lancés contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix.