_Voyage de Versailles._
Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait
supplanté pour mettre à ma place un grand scélérat, j'étais resté coi
dans mon asile, après m'être écrié comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc
bonne à rien sur cette terre dépravée!_
Mais le spectacle de mes frères criant la faim, à l'époque du 5 octobre,
ne put plus contenir davantage ma sensibilité. L'exécrable horde
aristocratique et royale avait formé le complot de réduire à
l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par
d'autrès moyens de faire renoncer à son projet de conquérir sa liberté.
J'entends, ce jour-là, dès sept heures du matin[43], les cris d'une
alarme générale et le tocsin qui sonne. Je cours à la Ville. J'y trouve
le peuple qui, à ma vue, s'écrie: «_Fournier, conduisez-nous à
Versailles où nous voulons aller demander du pain_.» Je répondis que
j'irais si je pouvais rassembler une force armée suffisante.
[Note 43: J'avais rendez-vous à la même heure au Comité militaire de la
ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000
hommes. (_Note de Fournier_.)]
Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier
et, de concert avec les femmes, il fut à Versailles où il s'empara, au
milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du
despotisme qui y étaient postées.
Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour
rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens.
Arrivé à Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur,
sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse
de recourir à moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du
salut public; je ne me prêtai pas à d'autres considérations. Je n'eus
besoin que de dire à mes anciens camarades: «_Frères, me
reconnaissez-vous?_» A l'instant, toutes les compagnies furent sous les
armes. Croira-t-on qu'aussitôt d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec
moi à la tête_ de ces mêmes compagnies qui se rendirent à l'Hôtel de
Ville? Là s'engagea un conflit pour savoir à qui, de d'Ogny ou de moi,
resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes
se rangea de mon côté. On observa que nous n'avions point d'étendard
pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau à la fameuse
devise: _Destruction des tyrans_.
De retour à la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes françaises
qui me crient: «A Versailles, Fournier, commandez-nous.» Je fait battre
le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volonté.
Alors d'Ogny descend de la Ville: «Qui vous a donné l'ordre de battre?
demande-t-il aux tambours.--C'est moi, répondis-je en m'avançant.--Qui
vous en a donné l'ordre? réplique-t-il.» Je lui dis du ton le plus
ferme: «Le tocsin et le peuple souverain.» Alors il s'exhala contre moi
en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il
s'enfuit dans l'Hôtel de Ville où je le suivis.
Mais la réflexion me fit abandonner ce lâche pour m'occuper du
sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la
Maison de Ville, occupé à faire de grandes motions qui n'étaient pas les
miennes ni celles du peuple.
Je lui adressai la parole pour lui dire:
«Général, le peuple vous demande en bas, sur la place de Grève; il faut
dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le
voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas
différer.» La Fayette obéit. Je descendis aussitôt. Il se porta sur ma
colonne où, s'adressant à moi avec un petit imprimé à la main, il me
dit: «Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner
des détachements pour aller à quarante et cinquante lieues d'ici,
chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?»
Ce piège grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous
occupait, n'eut pas de prise sur moi. «Oui, général, répliquai-je, je
vous manquerai aujourd'hui. C'est à Versailles qu'il faut aller et il
est temps de partir.» Cette réponse faite, je saisis mon rôle de
commandant: «Attention, à gauche, à Versailles!...» Ausstôt, deux femmes
se portèrent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le
fameux réverbère: «A Versailles ou à la lanterne!» A ces mots, il part;
nous sommes partis.
Mais nos scélérats avaient arrêté entre eux d'employer tous leurs
efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny était devenu le lieutenant
de La Fayette; il marchait à ses côtés. Nous n'étions qu'à la hauteur du
Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une première halte. Alors le général
et d'Ogny vinrent à moi, et me dirent: «Nous ne devons point partir sans
munitions; vous pourriez en aller prendre au district de
Saint-Eustache.» Je soupçonnai bien que cette amorce couvrait encore
quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me précautionnai. Je consentis
d'aller chercher des munitions avec ma première colonne, mais je dis à
ma seconde de m'attendre à la hauteur des Champs-Elysées avec le général
et de ne pas le perdre de vue.
Arrivé à Saint-Eustache, quel fut mon étonnement d'y voir d'Ogny et de
l'entendre crier aux troupes entrées dans l'église et rangées en
bataille: «Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du
général!» Indigné, je m'écrie: «Halte-là, citoyens!» Je prends aussitôt
mes épaulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces
_que c'est ainsi que mérite d'être foulé aux pieds le lâche qui vient
d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes
épaulettes et je dis à ma troupe: «Citoyens, qui m'aimera, me suivra»;
et m'adressant aux femmes: «Vos enfants meurent de faim; si vos époux
sont assez dénaturés et assez lâches pour ne pas vouloir aller leur
chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu'à les égorger.»
L'effet de ce discours fut des plus funestes à d'Ogny. Il ne fut pas
plutôt prononcé que les femmes tombèrent sur lui et lui distribuèrent
tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forcèrent à
marcher et qu'il mourut peu de temps après des suites de ce traitement
qu'il avait trop mérité.
J'allai rejoindre aux Champs-Elysées le corps que j'avais quitté au
Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles.
Lorsque nous fûmes vis-à-vis la manufacture de Sèvres, il vint à passer
une voiture qui s'annonçait sous le titre d'équipages de La Fayette.
Elle était conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de
huit à dix, habillés en grenadiers nationaux, étaient montés sur
l'impériale, sur le siège et derrière. Ils criaient tout le long des
colonnes: «Gare, laissez passer, ce sont les équipages du général.»
A ce mot _du général_, j'arrêtai la voiture et je dis: «Ce serait la
voiture du diable, je l'arrêterais pour savoir ce qui est dedans.»
Aussitôt une nuée de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et
fait échapper la voiture. Je demande si on ne démêle point la
préméditation d'un départ commun du roi et du général, puisque c'est à
la même heure et au même moment que la garde nationale de Versailles,
toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai
dit ci-dessus être partis les premiers et en avant, ont arrêté à
Versailles les équipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et
qu'ils les ont fait rentrer en lieu de sûreté.
Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus
équivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens armés
cinq ou six stations de Paris à Versailles, au milieu d'un déluge de
pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre
minuit et une heure.
C'est ainsi qu'on donnait le temps à d'Estaing de préparer toutes les
manoeuvres criminelles de la Cour et du traître général. Ce d'Estaing
abandonna à dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour
s'occuper plus utilement au château; mais, ayant été instruit de la
trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes françaises
et du parc d'artillerie où j'établis bonne sûreté. La preuve de ce fait
existe par le témoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et
par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui était venu à deux
heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches
en travers et lui dis _qu'il était temps de déguerpir et de f... le
camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour
écrire une lettre à la municipalité de Paris. Je lui dis _qu'il le
pouvait et que je m'en f... encore_. Après une heure de réflexion et
après avoir fumé deux pipes, il fut obligé d'aller fumer la troisième
auprès de son général, qui était allé soupirer auprès de
Marie-Antoinette et réfléchir sur les inconvénients des grandeurs.
Le 6, à cinq heures du matin, j'allai à la découverte, accompagné de
deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du château
du côté de l'Orangerie. Là, je vis toute la terre labourée par la trace
de plusieurs chevaux. Ma curiosité me porta à vouloir découvrir de quel
côté cette cavalerie avait dirigé ses pas. Je tournai du côté de Trianon
et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis-à-vis
les appartements de la ci-devant Madame _Véto_, j'aperçus deux gardes
des Cent-Suisses qui étaient en ligne perpendiculaire de sa fenêtre. Je
voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques
instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et
tous les gentilshommes de la Cour étaient des f...gueux, qu'ils avaient
voulu les soûler la veille, qu'ils avaient accepté un verre de vin sans
vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps
leur avaient dit: «A votre santé, camarades, et à la santé du roi.» L'un
de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous
sommes retirés en leur disant: «_Comment! nous sommes aujourd'hui vos
camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de
porte!_»
Nous fûmes bientôt distraits du récit que ces braves Suisses nous
faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la
cour de marbre une quantité innombrable de peuple qui se porte sur les
gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A
la lanterne!_
J'ai cru qu'il était de mon devoir de ne point préjuger de coupables. Je
voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrêté eut le
ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira à mes pieds. Il fut
démonté de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains,
est encore chez moi.
Je courus aussitôt dans le château et je me trouvai encore à temps de
prévenir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par
suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant
reine de se sauver chez son mari.
Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur
de mon corps pour empêcher le massacre général dans le château. Je
bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction où
j'étais alors que je me livrais à un acte méritoire; on n'avait pas
encore à cette époque la mesure entière de la monstruosité de ces êtres
dont on a connu depuis toute la noirceur de l'âme.
Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitôt un officier de mon
poste pour faire battre la générale. Nous réunîmes toute la force pour
contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient à la
punition instante des chefs des traîtres[44].
[Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat
constatant, que, dans la matinée du 6 octobre 1789, il avait préservé le
château de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses
papiers aux Archives.]
Nous nous présentons dans la cour de marbre; là nous demandons le
ci-devant roi au balcon; il y paraît avec sa femme, ses enfants et La
Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y profère ont l'air de
stupéfier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les chaînes de
l'esclavage et de l'idolâtrie pour les rois avaient empreint chez nous
des marques bien profondes! Je voyais l'heure où tout le monde aurait
repris la route de Paris sans donner plus de suite à cette démarche[45].
[Note 45: _Mémoire justificatif_: «Le 5 octobre dernier, une partie des
volontaires se portèrent à Versailles sous la conduite du sieur
Fournier; arrivés là à une heure après minuit, le sieur Fournier y prit
les ordres de M. de La Fayette. En conséquence, il se rendit, accompagné
de ses volontaires, à l'ancien corps de garde des gardes françaises, où
ils furent accueillis en frères par la garde nationale de Versailles qui
occupait ce poste. Ils y restèrent jusqu'à cinq heures du matin.
«Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement à la
découverte et reconnaître par lui-même ce qui se passait à l'entour du
château. Tout y était, à cette heure-là, calme et tranquille: il
n'aperçut même, chose assez étrange, vu surtout la circonstance,
personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du côté de la
chapelle. Il y trouva sous la voûte, près la porte de l'appartement du
capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien
de ne pas se montrer, s'ils voulaient éviter de devenir victimes d'une
populace immense vivement irritée qui avait juré leur entière
destruction.
«De là, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la
terrasse du côté de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le côté des
appartements de la reine, les gardes du corps avaient passé la nuit avec
leurs chevaux, d'où, à en juger par leurs traces, ils étaient allés vers
Trianon.
«Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et aperçut
au même instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'étaient
approchées d'une croisée, mais d'où elles se retirèrent sitôt qu'elles
eurent vu qu'elles avaient été aperçues. Puis il passa avec les deux
Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face à la cour de Marbre. Il était
alors environ six heures du matin.
«Tout à coup on vit entrer confusément, par la cour des Princes, une
populace en fureur qui courut se saisir des mêmes gardes du corps que le
sieur Fournier avait avertis. Là disparurent deux de ses volontaires qui
l'avaient toujours accompagné. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher
l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en échappa
lui-même qu'en donnant un coup de sabre à l'assassin qui le tenait déjà
_appréhendé au corps_, prétendant qu'étant lui-même un garde du corps
déguisé sous l'habit national, il fallait sans miséricorde le mettre
dans l'instant même à la _lanterne_.
«Échappé de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de
marbre, après avoir été poursuivi dans sa fuite par une grêle de coups
de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les
Suisses, fait fermer les portes du château, gagne l'escalier qui descend
au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre
sa troupe au corps de garde où il avait passé une partie de la nuit. Il
s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la générale
et se rend en hâte au château pour dissiper toute cette populace irritée
et sans frein et empêcher, s'il était possible, le carnage horrible que
quatre cents assassins qu'elle escortait, s'étaient proposé d'y porter
par le fer et le feu.»]
Je m'adresse à cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et
l'enveloppe de poissardes, cachent des qualités morales et surtout un
jugement qui les rend capables de toujours bien apprécier un bon avis.
Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du père
Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: «_Sac...
b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand
ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du
pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous
rendre des fers et la famine. Il faut emmener à Paris toute la sacrée
boutique_...»
Ces paroles ne furent pas plutôt exprimées et je ne les eus pas plutôt
fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en
criant: _A Paris, le roi à Paris_, que cinquante mille voix répètent ce
même cri: _A Paris_, et, de suite, l'on part....
Nous sommes encore partis.
C'est moi qui fus chargé d'aller en avant pour annoncer à la
municipalité de Paris la nouvelle de l'arrivée dans la capitale du
maître de Versailles, et que le peuple, dont tel était le bon plaisir,
l'y conduisait.