5 OCTOBRE 1789

_Voyage de Versailles._

Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait

supplanté pour mettre à ma place un grand scélérat, j'étais resté coi

dans mon asile, après m'être écrié comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc

bonne à rien sur cette terre dépravée!_

Mais le spectacle de mes frères criant la faim, à l'époque du 5 octobre,

ne put plus contenir davantage ma sensibilité. L'exécrable horde

aristocratique et royale avait formé le complot de réduire à

l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par

d'autrès moyens de faire renoncer à son projet de conquérir sa liberté.

J'entends, ce jour-là, dès sept heures du matin[43], les cris d'une

alarme générale et le tocsin qui sonne. Je cours à la Ville. J'y trouve

le peuple qui, à ma vue, s'écrie: «_Fournier, conduisez-nous à

Versailles où nous voulons aller demander du pain_.» Je répondis que

j'irais si je pouvais rassembler une force armée suffisante.

[Note 43: J'avais rendez-vous à la même heure au Comité militaire de la

ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000

hommes. (_Note de Fournier_.)]

Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier

et, de concert avec les femmes, il fut à Versailles où il s'empara, au

milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du

despotisme qui y étaient postées.

Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour

rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens.

Arrivé à Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur,

sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse

de recourir à moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du

salut public; je ne me prêtai pas à d'autres considérations. Je n'eus

besoin que de dire à mes anciens camarades: «_Frères, me

reconnaissez-vous?_» A l'instant, toutes les compagnies furent sous les

armes. Croira-t-on qu'aussitôt d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec

moi à la tête_ de ces mêmes compagnies qui se rendirent à l'Hôtel de

Ville? Là s'engagea un conflit pour savoir à qui, de d'Ogny ou de moi,

resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes

se rangea de mon côté. On observa que nous n'avions point d'étendard

pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau à la fameuse

devise: _Destruction des tyrans_.

De retour à la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes françaises

qui me crient: «A Versailles, Fournier, commandez-nous.» Je fait battre

le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volonté.

Alors d'Ogny descend de la Ville: «Qui vous a donné l'ordre de battre?

demande-t-il aux tambours.--C'est moi, répondis-je en m'avançant.--Qui

vous en a donné l'ordre? réplique-t-il.» Je lui dis du ton le plus

ferme: «Le tocsin et le peuple souverain.» Alors il s'exhala contre moi

en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il

s'enfuit dans l'Hôtel de Ville où je le suivis.

Mais la réflexion me fit abandonner ce lâche pour m'occuper du

sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la

Maison de Ville, occupé à faire de grandes motions qui n'étaient pas les

miennes ni celles du peuple.

Je lui adressai la parole pour lui dire:

«Général, le peuple vous demande en bas, sur la place de Grève; il faut

dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le

voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas

différer.» La Fayette obéit. Je descendis aussitôt. Il se porta sur ma

colonne où, s'adressant à moi avec un petit imprimé à la main, il me

dit: «Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner

des détachements pour aller à quarante et cinquante lieues d'ici,

chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?»

Ce piège grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous

occupait, n'eut pas de prise sur moi. «Oui, général, répliquai-je, je

vous manquerai aujourd'hui. C'est à Versailles qu'il faut aller et il

est temps de partir.» Cette réponse faite, je saisis mon rôle de

commandant: «Attention, à gauche, à Versailles!...» Ausstôt, deux femmes

se portèrent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le

fameux réverbère: «A Versailles ou à la lanterne!» A ces mots, il part;

nous sommes partis.

Mais nos scélérats avaient arrêté entre eux d'employer tous leurs

efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny était devenu le lieutenant

de La Fayette; il marchait à ses côtés. Nous n'étions qu'à la hauteur du

Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une première halte. Alors le général

et d'Ogny vinrent à moi, et me dirent: «Nous ne devons point partir sans

munitions; vous pourriez en aller prendre au district de

Saint-Eustache.» Je soupçonnai bien que cette amorce couvrait encore

quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me précautionnai. Je consentis

d'aller chercher des munitions avec ma première colonne, mais je dis à

ma seconde de m'attendre à la hauteur des Champs-Elysées avec le général

et de ne pas le perdre de vue.

Arrivé à Saint-Eustache, quel fut mon étonnement d'y voir d'Ogny et de

l'entendre crier aux troupes entrées dans l'église et rangées en

bataille: «Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du

général!» Indigné, je m'écrie: «Halte-là, citoyens!» Je prends aussitôt

mes épaulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces

_que c'est ainsi que mérite d'être foulé aux pieds le lâche qui vient

d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes

épaulettes et je dis à ma troupe: «Citoyens, qui m'aimera, me suivra»;

et m'adressant aux femmes: «Vos enfants meurent de faim; si vos époux

sont assez dénaturés et assez lâches pour ne pas vouloir aller leur

chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu'à les égorger.»

L'effet de ce discours fut des plus funestes à d'Ogny. Il ne fut pas

plutôt prononcé que les femmes tombèrent sur lui et lui distribuèrent

tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forcèrent à

marcher et qu'il mourut peu de temps après des suites de ce traitement

qu'il avait trop mérité.

J'allai rejoindre aux Champs-Elysées le corps que j'avais quitté au

Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles.

Lorsque nous fûmes vis-à-vis la manufacture de Sèvres, il vint à passer

une voiture qui s'annonçait sous le titre d'équipages de La Fayette.

Elle était conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de

huit à dix, habillés en grenadiers nationaux, étaient montés sur

l'impériale, sur le siège et derrière. Ils criaient tout le long des

colonnes: «Gare, laissez passer, ce sont les équipages du général.»

A ce mot _du général_, j'arrêtai la voiture et je dis: «Ce serait la

voiture du diable, je l'arrêterais pour savoir ce qui est dedans.»

Aussitôt une nuée de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et

fait échapper la voiture. Je demande si on ne démêle point la

préméditation d'un départ commun du roi et du général, puisque c'est à

la même heure et au même moment que la garde nationale de Versailles,

toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai

dit ci-dessus être partis les premiers et en avant, ont arrêté à

Versailles les équipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et

qu'ils les ont fait rentrer en lieu de sûreté.

Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus

équivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens armés

cinq ou six stations de Paris à Versailles, au milieu d'un déluge de

pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre

minuit et une heure.

C'est ainsi qu'on donnait le temps à d'Estaing de préparer toutes les

manoeuvres criminelles de la Cour et du traître général. Ce d'Estaing

abandonna à dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour

s'occuper plus utilement au château; mais, ayant été instruit de la

trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes françaises

et du parc d'artillerie où j'établis bonne sûreté. La preuve de ce fait

existe par le témoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et

par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui était venu à deux

heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches

en travers et lui dis _qu'il était temps de déguerpir et de f... le

camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour

écrire une lettre à la municipalité de Paris. Je lui dis _qu'il le

pouvait et que je m'en f... encore_. Après une heure de réflexion et

après avoir fumé deux pipes, il fut obligé d'aller fumer la troisième

auprès de son général, qui était allé soupirer auprès de

Marie-Antoinette et réfléchir sur les inconvénients des grandeurs.

Le 6, à cinq heures du matin, j'allai à la découverte, accompagné de

deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du château

du côté de l'Orangerie. Là, je vis toute la terre labourée par la trace

de plusieurs chevaux. Ma curiosité me porta à vouloir découvrir de quel

côté cette cavalerie avait dirigé ses pas. Je tournai du côté de Trianon

et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis-à-vis

les appartements de la ci-devant Madame _Véto_, j'aperçus deux gardes

des Cent-Suisses qui étaient en ligne perpendiculaire de sa fenêtre. Je

voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques

instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et

tous les gentilshommes de la Cour étaient des f...gueux, qu'ils avaient

voulu les soûler la veille, qu'ils avaient accepté un verre de vin sans

vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps

leur avaient dit: «A votre santé, camarades, et à la santé du roi.» L'un

de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous

sommes retirés en leur disant: «_Comment! nous sommes aujourd'hui vos

camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de

porte!_»

Nous fûmes bientôt distraits du récit que ces braves Suisses nous

faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la

cour de marbre une quantité innombrable de peuple qui se porte sur les

gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A

la lanterne!_

J'ai cru qu'il était de mon devoir de ne point préjuger de coupables. Je

voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrêté eut le

ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira à mes pieds. Il fut

démonté de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains,

est encore chez moi.

Je courus aussitôt dans le château et je me trouvai encore à temps de

prévenir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par

suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant

reine de se sauver chez son mari.

Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur

de mon corps pour empêcher le massacre général dans le château. Je

bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction où

j'étais alors que je me livrais à un acte méritoire; on n'avait pas

encore à cette époque la mesure entière de la monstruosité de ces êtres

dont on a connu depuis toute la noirceur de l'âme.

Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitôt un officier de mon

poste pour faire battre la générale. Nous réunîmes toute la force pour

contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient à la

punition instante des chefs des traîtres[44].

[Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat

constatant, que, dans la matinée du 6 octobre 1789, il avait préservé le

château de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses

papiers aux Archives.]

Nous nous présentons dans la cour de marbre; là nous demandons le

ci-devant roi au balcon; il y paraît avec sa femme, ses enfants et La

Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y profère ont l'air de

stupéfier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les chaînes de

l'esclavage et de l'idolâtrie pour les rois avaient empreint chez nous

des marques bien profondes! Je voyais l'heure où tout le monde aurait

repris la route de Paris sans donner plus de suite à cette démarche[45].

[Note 45: _Mémoire justificatif_: «Le 5 octobre dernier, une partie des

volontaires se portèrent à Versailles sous la conduite du sieur

Fournier; arrivés là à une heure après minuit, le sieur Fournier y prit

les ordres de M. de La Fayette. En conséquence, il se rendit, accompagné

de ses volontaires, à l'ancien corps de garde des gardes françaises, où

ils furent accueillis en frères par la garde nationale de Versailles qui

occupait ce poste. Ils y restèrent jusqu'à cinq heures du matin.

«Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement à la

découverte et reconnaître par lui-même ce qui se passait à l'entour du

château. Tout y était, à cette heure-là, calme et tranquille: il

n'aperçut même, chose assez étrange, vu surtout la circonstance,

personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du côté de la

chapelle. Il y trouva sous la voûte, près la porte de l'appartement du

capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien

de ne pas se montrer, s'ils voulaient éviter de devenir victimes d'une

populace immense vivement irritée qui avait juré leur entière

destruction.

«De là, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la

terrasse du côté de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le côté des

appartements de la reine, les gardes du corps avaient passé la nuit avec

leurs chevaux, d'où, à en juger par leurs traces, ils étaient allés vers

Trianon.

«Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et aperçut

au même instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'étaient

approchées d'une croisée, mais d'où elles se retirèrent sitôt qu'elles

eurent vu qu'elles avaient été aperçues. Puis il passa avec les deux

Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face à la cour de Marbre. Il était

alors environ six heures du matin.

«Tout à coup on vit entrer confusément, par la cour des Princes, une

populace en fureur qui courut se saisir des mêmes gardes du corps que le

sieur Fournier avait avertis. Là disparurent deux de ses volontaires qui

l'avaient toujours accompagné. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher

l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en échappa

lui-même qu'en donnant un coup de sabre à l'assassin qui le tenait déjà

_appréhendé au corps_, prétendant qu'étant lui-même un garde du corps

déguisé sous l'habit national, il fallait sans miséricorde le mettre

dans l'instant même à la _lanterne_.

«Échappé de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de

marbre, après avoir été poursuivi dans sa fuite par une grêle de coups

de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les

Suisses, fait fermer les portes du château, gagne l'escalier qui descend

au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre

sa troupe au corps de garde où il avait passé une partie de la nuit. Il

s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la générale

et se rend en hâte au château pour dissiper toute cette populace irritée

et sans frein et empêcher, s'il était possible, le carnage horrible que

quatre cents assassins qu'elle escortait, s'étaient proposé d'y porter

par le fer et le feu.»]

Je m'adresse à cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et

l'enveloppe de poissardes, cachent des qualités morales et surtout un

jugement qui les rend capables de toujours bien apprécier un bon avis.

Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du père

Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: «_Sac...

b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand

ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du

pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous

rendre des fers et la famine. Il faut emmener à Paris toute la sacrée

boutique_...»

Ces paroles ne furent pas plutôt exprimées et je ne les eus pas plutôt

fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en

criant: _A Paris, le roi à Paris_, que cinquante mille voix répètent ce

même cri: _A Paris_, et, de suite, l'on part....

Nous sommes encore partis.

C'est moi qui fus chargé d'aller en avant pour annoncer à la

municipalité de Paris la nouvelle de l'arrivée dans la capitale du

maître de Versailles, et que le peuple, dont tel était le bon plaisir,

l'y conduisait.

Mémoires secrets de Fournier l'Américain · 第 35 / 56 题