[Note 7: Fournier se fit délivrer, le 30 brumaire an V, aux Archives,
une copie certifiée de cette lettre. Cette copie fait actuellement
partie de la collection d'autographes de M. Étienne Charavay, qui a bien
voulu nous la communiquer.--Ces comptes de Fournier ont d'ailleurs été
déjà publiés par Mortimer-Ternaux, III, 590.]
En même temps, il remit à Roland un état détaillé de ses dépenses.
Roland se déclara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres
à la Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier réclamait une
indemnité pour frais extraordinaires et que toutes les dépenses de
l'expédition n'avaient pas été réglées, la Convention, par décret du 9
décembre suivant, vota les crédits nécessaires. Le général de
l'expédition d'Orléans se trouva ainsi couvert par l'approbation directe
de Roland et par l'approbation indirecte de la Convention.
Malheureusement pour lui, il arriva que le procès-verbal du dépôt qu'il
avait effectué à la Commune de Paris fut égaré. Il ne put obtenir qu'une
attestation du secrétaire greffier Coulombeau qu'il avait rendu ses
comptes[8], mais non un état détaillé. Or, lui-même nous apprend que les
plus précieux objets avaient disparu dans l'intervalle. De là les
soupçons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa
vie.
[Note 8: Cette attestation, en date du 12 août 1793, se trouve aux
Archives, dans les papiers de Fournier.]
Dénoncé et surveillé, il fut l'objet, en mars 1793, d'un rapport de
police où il est traité de chevalier d'industrie associé à une coquine,
la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa maîtresse, et à une prétendue
marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives).
Marat ne pouvait lui pardonner d'avoir été protégé par Roland. Dans la
séance du 12 mars 1793, il le signala comme étant un des instigateurs de
l'insurrection avortée du 10 mars. Fournier fut décrété d'arrestation.
Voici le compte rendu officiel de l'interrogatoire qu'il subit le
lendemain 13 mars, à la barre de la Convention:
Le citoyen Fournier, qui avait été mis en état d'arrestation, est
introduit à la barre. Il demande qu'il lui soit fait part du chef
d'accusation articulé contre lui, afin qu'il puisse répondre sur chaque
article.
Le citoyen Bourdon (de l'Oise), député, dépose sur le bureau une
dénonciation signée, conçue en ces termes: «J'ai entendu Fournier faire
des reproches à deux ou trois inconnus de ne l'avoir pas appuyé; que,
sans cela, il aurait brûlé la cervelle à Petion.--_Signé_: BOURDON.»
Fournier, interrogé, répond que ce fait est faux, que le citoyen Petion
a passé près de lui dans le jardin qui avoisine la salle, qu'il a
entendu qu'on le huait, mais qu'il n'a tenu là-dessus aucun propos.
Interrogé sur la connaissance qu'il a des événements du 9 au 10 [mars
1793], il répond qu'il était aux Jacobins lorsqu'on y fit la motion de
se transporter en foule aux Cordeliers; qu'il s'y rendit de suite pour
faire part de l'arrivée des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu'on
se saisit de tous les ennemis de la patrie, qu'on fermât les barrières,
etc.; que, sur ces entrefaites, il fut question de députer vers la
Commune; qu'il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se nantir des
pouvoirs de la députation, mais qu'il s'en était emparé lui-même pour
éviter qu'ils ne tombassent en mauvaises mains; qu'il avait parlé au
procureur de la Commune et au maire: que ce dernier l'avait engagé à
employer les moyens qu'il croirait les plus efficaces pour tout
pacifier; qu'il était retourné aux Cordeliers pour calmer les esprits;
que, de là, il s'était porté à sa section, qu'il avait trouvée fermée,
et qi'il était rentré chez lui.
Interrogé pour savoir s'il a connaissance d'un Comité d'insurrection, a
dit ne rien savoir sur cet objet[9].
[Note 9: Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala
Fournier, Varlet et Champion parmi les Cordeliers qui tentèrent
d'organiser ce comité d'insurrection. (_Moniteur_, XV, 750.)]
Interpellé, d'après la demande du citoyen Lidon, député, de déclarer
s'il n'a rien à dire qui soit relatif à des effets qui lui ont été remis
par les prisonniers détenus à Orléans, il a répondu que beaucoup de
papiers, d'assignats et d'effets précieux lui avaient été remis par
Delessart et autres prisonniers, qu'il avait fait inventorier le tout
par la municipalité de Versailles et en avait retiré procès-verbal;
qu'arrivé à Paris après le massacre qui fut fait des prisonniers, il
voulait consigner le dépôt entre les mains du citoyen Roland, ministre
de l'intérieur, mais que le citoyen Danton, ministre de la justice, lui
dit de le porter à la Commune; qu'il déclara au Conseil de la Commune
qu'il ne remettrait rien sans un reçu; qu'on lui en fit un des caisses;
que, le lendemain, l'inventaire de vérification fut fait en présence de
témoins; qu'il en demanda une double expédition; qu'on le renvoya au
lendemain, et ensuite de jour en jour; qu'ayant été quelque temps après
en campagne, on décerna un mandat d'arrêt contre lui, sous prétexte
qu'il avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation
n'avait eu d'autre but que de lui enlever les papiers qui étaient
relatifs au dépôt; que l'on avait cru que, par ce moyen, cette affaire
resterait là, mais que le Conseil de la Commune s'occupait de
l'apurement de ce compte et des vérifications nécessaires.
Un membre du Comité de surveillance dit que l'on n'a rien trouvé dans
les papiers de Fournier qui puisse motiver une plus longue arrestation.
Sur la proposition d'un autre membre, l'Assemblée décrète que le citoyen
Fournier sera mis en liberté, sauf à être entendu comme témoin par le
Tribunal extraordinaire[10].
[Note 10: _Procès-verbal de la Convention_, VII, 300-302.]
Mais Marat s'acharna après Fournier. Dans le _Publiciste de la
République française_ du 9 mai 1793, il l'accusa d'être un ambitieux, un
espion, un parasite. Fournier répondit par un factum apologétique[11] où
il y a des renseignements sur sa situation de fortune. Après avoir
rappelé qu'il est venu en France au sujet de la propriété dont il a été
dépouillé à Saint-Domingue: «Un premier jugement par défaut, dit-il,
vient de m'accorder un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette
somme dans peu, si le jugement est confirmé contradictoirement.
Jusque-là, je suis en effet misérable. Mes ressources sont uniquement
fondées sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000
livres, en 22 articles, dont j'ai toutes prêtes les preuves.» Marat
demandait à Fournier de quel argent il avait payé une maison de campagne
récemment achetée par lui. Il reconnut avoir acheté, depuis plus de deux
ans, un jardin à sept lieues de Paris, à Verneuil (Seine-et-Oise): mais
il ne l'a pas payé. «S'assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier,
marchand de vin, rue de Thionville, à côté du club de Cordeliers.»
[Note 11: _A Marat, journaliste_. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.]
On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout à fait à son
honneur.
Cependant, Marat étant mort, la Commune de Paris lui donna une mission
de confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d'aller acheter des
grains dans les départements du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire et autres
circonvoisins. Nous ne savons comment il s'acquitta de cette mission, ni
même s'il la remplit réellement.
Fournier fut un de ceux qui, en août 1793, dénoncèrent la comédie de
_Paméla_ comme étant une apologie séditieuse de la noblesse[12].
[Note 12: _Paméla ou la vertu récompensée_, comédie en cinq actes et en
vers, par François de Neufchâteau, fut représentée pour la première fois
au Théâtre de la Nation, le 1er août 1793. On trouvera dans l'_Histoire
du Théâtre-Français_, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99 à
105), l'histoire des incidents qui troublèrent les représentations de
cette pièce et amenèrent l'arrestation de l'auteur et des comédiens.
Voir aussi E. Biré, _Paris pendant la Terreur_, p. 287.]
A la même époque, il pétitionnait à la Convention pour réclamer la
formation d'une armée révolutionnaire: il se voyait déjà général de
cette armée.
En octobre suivant, il fut un instant emprisonné à Versailles à cause
d'un duel[13].
[Note 13: Séance du club des Jacobins du 15 octobre 1793:
«_Blanchet_: Fournier, qui dénonça, il y a quelque temps, l'incivisme du
Théâtre-Français relativement à _Paméla_, qui a donné depuis la
Révolution des preuves réitérées de patriotisme, est actuellement en
prison à Versailles. Il a été arrêté sous le prétexte d'un duel. La
Société doit son appui à cet officier, connu par son civisme.
«Un membre du Comité de correspondance rend compte des démarches qu'il a
faites à ce sujet; il annonce que Fournier va être mis en liberté.»]
Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait été éliminé du club des
Cordeliers, comme un faux frère, un renégat. Dénoncé par Vincent, il fut
arrêté dans le club même, au moment où il essayait d'y rentrer de force
(22 frimaire an II--12 décembre 1793), comme il ressort du curieux
document inédit qu'on va lire: