I
Claude Fournier l'Héritier, dit l'_Américain_ à cause de son long séjour
à Saint-Domingue, naquit à Auzon (Haute-Loire), le 21 décembre 1745[1].
Il était fils d'un tisserand. Vers l'âge de quinze ans[2], il alla
chercher fortune aux colonies et passa vingt et une années à
Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons
des milices bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de
tafia, qui, dit-il, prospéra; mais, elle fut détruite par un incendie
que Fournier attribua à la malveillance de ses voisins. Ruiné, il revint
en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets.
En 1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres
par mois, mais elle ne lui fut jamais payée.
[Note 1: Voici son acte de naissance: «Claude Fournier, fils à autre
Claude, cadissier de cette ville, et à Jeanne Lhéritier, ses père et
mère, mariés, né hier, et a été baptisé par moi, curé, soussigné, le 22
décembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine:
Elisabeth Pruneyres, de cette ville. Ont été présents: Joseph Fournier
et Antoine de Mathieu, boulanger, oncles. Ils ont signé à la minute, à
l'exception de la marraine qui a déclaré ne savoir signer. MARTINON,
curé chanoine.»--Nous devons communication de cet extrait du registre de
la paroisse de Saint-Laurent d'Auzon à l'obligeance d'un érudit habitant
de Brioude, M. Paul Le Blanc.]
[Note 2: D'après un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait été, avant
son départ, domestique chez un officier de marine à Auzon, puis chez un
officier de cavalerie à Clermont. (_L'Art et l'Archéologie en province_,
t. IX, p. 72.)]
Quand la Révolution éclata, il y joua un rôle actif auquel il avoue
avoir été déterminé autant par mécontentement que par conviction.
Il fut certainement un des premiers qui, à la veille de la prise de la
Bastille, organisèrent une force armée révolutionnaire. On le vit parmi
les acteurs les plus énergiques des journées des 5 et 6 octobre 1789, du
17 juillet 1791, du 20 juin et du 10 août 1792. Il commanda la troupe de
Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui servit d'escorte aux
prisonniers détenus à Orléans et les mena à Versailles, où ils furent
massacrés le 8 septembre 1792.
Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789 à septembre 1792) fait
l'objet de ses mémoires: nous n'avons donc pas à la raconter.
La conduite tenue par Fournier dans l'affaire des prisonniers d'Orléans
lui attira les accusations les plus graves. On l'accusa à la fois
d'assassinat et de vol.
Il semble pourtant qu'il fut étranger aux massacres dont ces prisonniers
furent victimes à Versailles. Ceux-ci avaient été séparés de leur
escorte par la foule, et Fournier n'était pas à leurs côtés quand ils
périrent. D'autre part, les éloges publics et écrits que Roland donna à
Fournier semblent le disculper à tous les points de vue. En effet, le 6
octobre 1792, Roland écrivait à la Convention pour lui signaler la
conduite _édifiante_ de Fournier et demander «un dédommagement pour ce
citoyen, qui a montré beaucoup de zèle et de patriotisme[3]»; et, le 14,
il adressait au même personnage une lettre de félicitations[4].
[Note 3: Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, III, 594.]
[Note 4: Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.]
Il est fort possible que Fournier ait traité durement les prisonniers
confiés à sa garde, mais la _septembrisade_ de Versailles ne doit pas
lui être imputée.
Fournier eut plus de mal à se disculper de l'accusation d'improbité. Il
passait pour avoir dilapidé l'argent qui lui avait été confié par la
Commune en vue de son expédition et pour avoir soustrait à son profit
une partie des effets des prisonniers. Il fut même arrêté quelques jours
après son retour d'Orléans; mais la Commune ordonna sa mise en liberté,
par arrêté du 20 septembre 1792[5].
[Note 5: Mortimer-Ternaux, III, 588.--Cet auteur a consulté les
registres de la Commune de Paris, aujourd'hui détruits.]
Il est certain qu'une partie des effets des prisonniers disparut. Mais
Fournier affirma que cette disparition avait eu lieu depuis qu'il
n'était plus responsable de ce dépôt. Voici d'ailleurs le compte qu'il
rendit au ministre de l'intérieur:
1° Il a pris à Étampes, en allant à Orléans, deux pièces de canon avec
leurs affûts et trois caissons d'artillerie, le tout bien conditionné,
et les a remis à l'Hôtel de Ville, dont le général Santerre doit en
rendre compte.
2° A Orléans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux
prisonniers d'État, ainsi que plusieurs autres effets, tant argenterie
qu'autres objets, trouvés dans les prisons. Le tout a été renfermé dans
chaque chambre des prisonniers dont il a lui-même fermé les portes et
remis les clefs au geôlier, en présence de MM. Garran de Coulon et
Bourdon [de] la Crosnière, commissaire du pouvoir exécutif, pour le tout
être remis à qui de droit.
3° Arrivé à Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs
effets et bagages ont été remis entre les mains de la Commune de
Versailles[6]. Ces mêmes effets m'ont été remis pour être déposés entre
les mains du ministre de la justice, ce que j'ai fait en arrivant à
Paris. M. Danton m'a observé qu'il fallait déposer le tout à l'Hôtel de
Ville; et j'ai rempli cette mission et ai fait faire un inventaire du
tout, ainsi que d'une cassette qui m'avait été confiée, de même qu'un
paquet que M. Delessart m'avait remis en secret, contenant plusieurs
lettres de change et d'autres papiers importants, dont je me suis cru
obligé de faire le dépôt plutôt que de le remettre à l'adresse qu'il
m'avait indiqué.
[Note 6: Le procès-verbal qui fut dressé à cette occasion (10 septembre
1792) se trouve dans les papiers de Fournier.]
4° Il a été remis, par les volontaires du détachement, de l'or monnayé
et autre argent, ainsi que des billets nationaux, montres et autres
effets à la Commune de Versailles en dépôt pour en rendre compte.
Je certifie le tout sincère et véritable.
A Paris, le 5 octobre, l'an 1er de la République française.