CLUB DES CORDELIERS

_Séance du duodi 22 frimaire, l'an second de la République française une

et indivisible._

_Présidence de_ MOMORO.

On faisait lecture de la correspondance lorsqu'un membre fait la

proposition de laisser introduire Dunouy l'aîné et Fournier, dit

l'Américain, dans la Société.

A ces noms, la Société a reconnu d'abord dans Dunouy l'aîné un de ses

membres qui l'avait abandonnée et ne paraissait plus dans son sein

depuis la scission que des scélérats ont tentée en cherchant à détruire

le club des Cordeliers et n'a pas vu sans étonnement le retour de cet

homme dans son sein, à l'instant où il venait d'être éloigné du sein de

la Commune, comme ayant apostrophé et parlé avec dédain et mépris du

peuple[14].

[Note 14: Dunouy avait en effet été exclu de la Commune, le 12 frimaire

an II, comme «exagéré». (_Moniteur_, XVIII, 580.)]

Elle a également vu dans Fournier un individu expulsé de son sein comme

protecteur de la faction liberticide des rolandistes et des girondistes,

un des plus cruels ennemis de Marat, un de ses dénonciateurs perfides.

Après discussion, l'Assemblée a passé à l'ordre du jour sur la

proposition d'introduction dans son sein des nommés Dunouy et Fournier.

Les individus qui avaient déjà mis un pied dans la salle voulurent

réclamer, mais le président fut chargé de maintenir l'exécution de

l'arrêté et les censeurs invitèrent Dunouy et Fournier à se retirer. Ils

semblaient être hors de la salle, les travaux de l'Assemblée reprenaient

leur cours et la porte battante les tenait séparés du local des séances,

lorsque l'on renouvelle la proposition de laisser introduire Fournier,

dit l'Américain, qui, disait-on, voulait être entendu.

A l'instant, la Société manifeste [son] animadversion par un mouvement

spontané de justice (_sic_) et d'indignation de se voir interrompue dans

ses travaux par des hommes auxquels elle était fondée de refuser

l'entrée de ses séances.

On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de

menace.

Un orateur étant monté à là tribune pour y développer, avec l'énergie

dont doit être animé tout Cordelier, les justes motifs du refus de la

Société de laisser introduire dans son sein Fournier, et la Société

ayant maintenu son premier arrêté, à l'instant la porte a été foncée

avec violence, Fournier s'est introduit dans la salle et, montrant au

doigt l'orateur, il lui a dit d'un ton furieux et menaçant, et le bras

levé, qu'il saurait bien le faire traduire au Tribunal révolutionnaire;

cette menace a occasionné une nouvelle scène et un second mouvement

d'indignation.

Considérant que ce citoyen a apporté du trouble dans sa séance,

considérant qu'il a porté atteinte aux droits de la liberté, qui lui

sont garantis par les lois, considérant que cette violence, dans un

moment où elle avait convoqué les membres extraordinairement pour

s'occuper d'un des plus grands intérêts de la République, présentait

quelque chose de suspect, a arrêté que ledit Fournier serait envoyé au

Comité révolutionnaire de la section de l'Unité, qui serait invité à

suivre suivant la rigueur des lois, que le détail de tous les faits

serait inséré au procès-verbal, qu'expédition d'icelui sera envoyée aux

Comités révolutionnaires et au Comité de sûreté générale, invite tous

les citoyens qui auront de justes dénonciations à faire contre ledit

Fournier à se présenter devant les autorités constituées et nomme, pour

porter lesdits procès-verbaux et suivre la dite affaire, les citoyens

Rault, Augé, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme.

_Signé au registre:_

MOMORO, président,

et GUILLAUMIN jeune, secrétaire.

_Délivré conforme au registre par moi, secrétaire soussigné:_

GUILLAUMIN jeune, secrétaire.

Fournier fut enfermé à l'Abbaye. Le 12 germinal an II (1er avril 1794),

il y fut interrogé par la Commission administrative de la police de

Paris au sujet d'une sorte de manifeste royaliste qu'on avait trouvé

dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 août 1794), le Comité

révolutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en

liberté, en disant qu'il était faux qu'il eut calomnié Marat. Un arrêté

du Comité de sûreté générale en date du 1er vendémiaire an III (22

septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y était resté un

peu plus de neuf mois.

Ses tribulations étaient loin d'être finies. Il fut arrêté de nouveau le

19 ventôse an III (9 mars 1795) et conduit à la Force, d'où il écrivit

au Comité de sûreté générale la lettre suivante:

Claude Fournier, cultivateur, aux représentants du peuple membres du

Comité de la sûreté générale de la Convention.

_De la maison d'arrêt de la Force, le 26 messidor, l'an III de la

République une et indivisible._

Citoyens représentants.

J'ai été arrêté par votre ordre le 19 pluviôse (_sic_) dernier et mis en

détention à la maison de la Force, où je suis encore.

J'ignore quels sont les motifs de ma détention. Je n'ai pas encore été

interrogé. Cette nouvelle captivité est la suite d'une première qui a

duré quatorze mois. J'ose assurer, affirmer même, que ni l'une ni

l'autre n'ont été méritées. Cependant ma fortune, déjà altérée par les

malheurs que j'ai éprouvés sous le despotisme royal, se réduit presque à

rien maintenant, tant par les sacrifices que j'ai faits pour ma patrie

pendant la Révolution, dont je suis un des premiers apôtres, que par les

persécutions que j'éprouve depuis près de deux ans.

Une circonstance particulière vient encore ajouter à mes peines. Je

tiens à loyer un appartement situé rue du Doyenné, section des

Tuileries. Le bail vient d'expirer le 1er juillet (_vieux style_). Le

principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les

lieux de mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les

faire jeter sur le carreau.

Il m'est impossible, citoyens représentants, de satisfaire à cette

sommation, puisque je suis privé de ma liberté. Une autre raison m'en

empêche encore: ce sont les scellés apposés par votre ordre chez moi. La

perplexité dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me

poursuit n'est point arrêté dans sa course judiciaire, mes meubles et

effets vont être exposés au pillage et mes papiers perdus.

Je pense, citoyens représentants, que vous exposer ma situation c'est

vous en indiquer le remède. Il est tout entier et uniquement dans votre

justice. Je la réclame, elle m'est due, et vous ne me la refuserez pas.

Si j'avais été à même de connaître les faits que l'on m'impute, je me

serais empressé de les détruire. Mais telle est la conduite tyrannique

de mes ennemis envers moi: ils frappent tous leurs coups dans les

ténèbres, bien convaincus qu'ils sont que, s'ils paraissaient au grand

jour, ils ne tarderaient pas à être couverts de confusion.

Quoi qu'il en soit, citoyens représentants, et quoi qu'il m'en ait déjà

coûté, je supporte mes malheurs avec la fermeté républicaine qui m'est

propre. Mon silence même est peut-être plus accablant pour ceux qui me

persécutent qu'une défense publique, quelque éclatante qu'elle puisse

être.

Je demande, citoyens représentants, que provisoirement vous fassiez

suspendre les poursuites que le citoyen Châtelain ou quoi que ce soit

(_sic_) le citoyen Bligny, son homme d'affaires, demeurant rue

Neuve-Égalité, n° 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre moi,

jusqu'à ce que vous ayez statué sur ma détention.

Je vous demande également, au nom de la justice, que vous vous fassiez

rendre compte des motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu'ils

me seront communiqués afin que j'y puisse répondre et vous mettre à même

de me rendre ma liberté, dont je suis privé depuis si longtemps et avec

tant d'injustice.

Mémoires secrets de Fournier l'Américain · 第 11 / 56 题