Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la triple
Concupiscence que nous avons héritée d’Adam.
Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu l’avait fait heureux et
saint; ce bien de sa nature était immuable; car Dieu de lui-même ne le
retire jamais[193], parce qu’il est Dieu, et ne change pas: _Ego Dominus
et non mutor[194]._ L’homme donc n’avait qu’à ne changer pas et il
serait demeuré dans un état immuable. Il a changé volontairement, et la
triple concupiscence est venue[195]: il est devenu superbe, il est
devenu curieux: il est devenu sensuel. Mais pour nous guérir de ces
maux, Dieu nous a envoyé un Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux
que du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine, et qui est un
homme de douleurs.
[193] DÉFORIS: car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire
jamais.
[194] _Malach._, III, 6.
[195] DÉFORIS: s’en est ensuivie.
L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et Jésus-Christ, qui fait de
si grandes choses, dont la doctrine est si sublime et les œuvres si
admirables, ne s’attribue rien à lui-même: _Ma doctrine n’est pas ma
doctrine, mais de celui qui m’a envoyé[196]: mon Père, qui demeure en
mot, y fait les œuvres que vous admirez[197]: ma nourriture, c’est de
faire la volonté de mon Père[198]._ Il a des élus, et c’est sa gloire;
mais _son Père les lui a donnés; et si on ne peut les lui ôter, c’est
que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand que tout, et que rien
ne peut être ôté de ses mains_ toutes puissantes[199]. _Toute puissance
m’est donnée dans le ciel et dans la terre[200]_: je l’ai, mais comme
donnée: j’ai en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle; mais
c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en moi-même: _Vous boirez
bien mon calice, mais pour être assis à ma droite ou à ma gauche, ce
n’est pas à moi de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a
préparé[201]_: c’est lui qui dispose et de moi-même et des places qu’on
aura autour de moi: il a mis tous les temps en sa puissance, et je ne
suis que le ministre de ses conseils.
[196] _Joan._, VII, 16.
[197] _Joan._, XIV, 10.
[198] _Joan._, IV, 4.
[199] _Joan._, X, 28.
[200] _Matth._, XXVIII, 18.
[201] _Id._, XX, 28
Chrétien, écoute, ne sois point superbe; ne fais point ta volonté, ne
t’attribue rien: tu es le disciple de Jésus-Christ, qui ne fait que la
volonté de son Père, qui lui rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il
fait.
Jésus-Christ était _la science et la sagesse de Dieu[202]_: quelle
doctrine ne pouvait-il pas étaler? Mais il ne montre aucune science, que
celle du salut. A la vérité, de ce côté-là sa science est haute au delà
de toute hauteur; mais, dans les choses humaines, il n’est curieux ni de
doctrine ni d’éloquence. Il ne montre aucune étude recherchée; ses
similitudes sont tirées des choses communes, de l’agriculture, de la
pêche, du trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les plus
communes et les plus connues, de la royauté, et ainsi du reste. Il voile
les secrets de Dieu sous cette apparence vulgaire, sans aucune
ostentation[203]; il ne veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples
plusieurs sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants,
plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la science qu’il faut avoir
dans son École, _est de connaître Jésus-Christ_ et encore _Jésus-Christ
crucifié[204]_: le plus docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut
savoir autre chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie.
[202] I _Cor._, I, 30; _Coloss._, II, 3.
[203] DÉFORIS: sans aucune ostentation: il dit seulement ce que son
Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain.
[204] I _Cor._, II, 2.
Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le monde, ou des
desseins des politiques? Non: il se laisse raconter, à la vérité, ce qui
était arrivé à ceux dont Pilate mêla le sang à leur sacrifice; mais sans
s’arrêter à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë,
dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut de là seulement à
profiter de cet exemple[205]. Et pour ce qui est de la politique, il
montre qu’il connaît bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait
secrètement contre lui, mais seulement pour le mépriser; et il lui fait
dire: _Allez, dites à ce renard que, malgré lui et ses finesses, je
chasserai les démons, et que je guérirai les malades aujourd’hui et
demain; et quoi qu’il fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour[206]_:
par où il entend le troisième an, parce que c’est le moment de son Père.
C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du monde: que Dieu en
dispose, et qu’elles roulent selon ses ordres. C’est pourquoi, étant
renvoyé au même Hérode, loin de contenter le vain désir qu’il avait de
voir des miracles, il ne daigne pas même lui dire une parole; et pour
confondre la vanité et la curiosité des Politiques du monde, il se
laisse traiter de fou par ce Prince et par sa Cour curieuse. Ils lui
mettent[207] par mépris un habit blanc, comme à un insensé: il ne les
reprend ni ne les punit: c’est à la Sagesse divine assez punir et assez
convaincre les fous, que de se retirer du milieu d’eux, sans daigner
s’en faire connaître, et les laisser dans leur aveuglement.
[205] _Luc._, XIII, 1, 3-5.
[206] _Ibid._, 32.
[207] DÉFORIS: il se laisse traiter de fou par Hérode et par sa Cour
curieuse, qui lui mettent.
S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du monde, il l’est
encore moins des riches habits et des riches ameublements: _Les renards
ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids; mais le Fils de l’homme
n’a pas où reposer sa tête[208]._ Il dort dans un bateau, sur un coussin
étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux sur des édifices éclatants:
quand on lui montre ces belles pierres et ces belles structures du
Temple, il ne les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt
détruit[209]. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe et si
belle, que sa ruine qui viendra bientôt; et au lieu de regards curieux,
ses yeux ne lui fournissent pour elle que des larmes.
[208] _Matth._, VII, 20; _Marc_, IV, 38.
[209] _Matth._, XXIV, 2.
Enfin pour combattre la concupiscence de la chair, il oppose au plaisir
des sens un corps tout plongé dans la douleur, des épaules toutes
déchirées par des fouets, une tête couronnée d’épines et frappée avec
une canne par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats, des
yeux meurtris, des joues flétries et livides à force de soufflets, une
langue abreuvée de fiel et de vinaigre, et par dessus tout cela une âme
triste jusqu’à la mort; des frayeurs, des désolations, et une détresse
inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels: voilà votre Maître
abîmé, corps et âme, dans la douleur[210].
[210] A rapprocher de l’admirable peinture du _Sermon sur la Passion
de Notre-Seigneur_ (1660): Contemplez cette face, autrefois les
délices, maintenant l’horreur des yeux... est-ce un homme vivant, ou
bien une victime écorchée?... O plaies, que je vous adore!
flétrissures sacrées, que je vous baise...