De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et la Concupiscence
passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement._
Après avoir parlé du monde, et des plaies de la concupiscence, saint
Jean découvre la cause de notre erreur et en même temps le remède[182],
dans ces dernières paroles de notre passage: _Et le Monde passe avec sa
concupiscence; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure
éternellement[183]._ Comme s’il disait: A quoi vous arrêtez-vous,
insensés? Au monde? à son éclat? à ses plaisirs? Ne voyez-vous pas que
le monde passe? Les jours sont tantôt sereins, tantôt nébuleux: les
saisons sont tantôt réglées, tantôt déréglées: les années tantôt
abondantes, tantôt infructueuses: et pour passer du monde naturel au
monde moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante, les
affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses; la fortune toujours
inconstante. Le monde passe: _La figure de ce monde passe[184]._ Le
monde, que vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps:
c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère, que le vent
emporte: et ce qui est encore plus faible, une ombre qui se dissipe
d’elle-même.
[182] DÉFORIS: le remède de tout le désordre.
[183] I _Joan._, II, 17.
[184] I _Cor._, VII, 31.
Le monde passe, et sa concupiscence: non seulement le monde est variable
de soi-même, mais encore sa concupiscence varie elle-même: le changement
est des deux côtés. Souvent le monde change pour vous: ceux qui vous
favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent plus, ne vous aiment
plus: mais souvent même sans qu’ils changent, vous changez: le dégoût
vous prend: une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre; et de
tous côtés vous êtes livrés au changement et à l’inconstance.
Écoutez le Sage: _La vie humaine est une fascination[185]_, une
tromperie des yeux: on croit voir ce qu’on ne voit pas; on voit tout
avec des yeux malades. Mais vous l’aimiez si éperdument, et maintenant
vous ne l’aimez plus? J’étais ébloui; j’avais les yeux fascinés et
troublés[186]. Qui vous avait fasciné les yeux? Une passion insensée: il
me semble que c’est un songe qui s’est dissipé.
[185] _Sapient._, IV, 12.
[186] DÉFORIS: J’avais les yeux fascinés: je les avais troublés.
Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité:
_Fascinatio nugacitatis._ Ajoutez-y l’inconstance de la concupiscence:
_Inconstantia concupiscentiæ_: voilà son propre caractère. Elle va par
des mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse. Non seulement
on veut autre chose malade que sain; autre chose dans la jeunesse que
dans l’enfance; et dans l’âge plus avancé que dans la jeunesse; et dans
la vieillesse que dans la force de l’âge, autre chose dans le beau temps
que dans le mauvais; autre chose pendant la nuit, qui vous représente
des idées sombres, que dans le jour, qui les dissipe; mais encore dans
le même âge, dans le même état on change, sans savoir pourquoi: le sang
s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie: on se trouve aujourd’hui
tout autre qu’hier; on ne sait pourquoi, si ce n’est qu’on aime le
changement: la variété divertit, elle désennuie: on change pour n’être
pas mieux; mais la nouveauté nous charme pour un moment: _Inconstantia
concupiscentiæ._
_Prenez garde_, disait Moïse, _à vos yeux et à vos pensées: ne les
suivez pas: car elles vous souilleront sur divers objets[187].
Sommes-nous_, dit saint Paul, _tels que nous étions autrefois, lorsque
nous vivions dans les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre
chair et de nos pensées[188]?_ Il ne s’élève pas plus de vagues dans la
mer, que de pensées et de désirs dans notre esprit et dans notre cœur:
elles s’effacent mutuellement, et aussi elles nous emportent tour à
tour: nous allons au gré de nos désirs: il n’y a plus de pilote: la
raison dort, et se laisse emporter aux flots et aux vents.
[187] _Num._, XV, 39.
[188] _Ephes._, II, 3.
Saint Augustin compare un homme qui aime le monde, et qui est guidé par
les sens, à un arbre qui, s’élevant au milieu des airs, est poussé
tantôt d’un côté tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le
mène: _Tels_, dit-il, _sont les hommes sensuels et voluptueux: ils
semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain air de liberté,
en promenant çà et là leurs vagues désirs._ Tels sont donc les hommes du
monde: ils vont çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent
liberté leurs changements, comme un enfant qui se croit libre, échappe à
son conducteur; il court, sans savoir où il veut aller[189].
[189] DÉFORIS: Ils appellent liberté leur égarement, comme un enfant
qui se croit libre, lorsqu’échappé à son conducteur, il court deçà
et delà, sans savoir où il veut aller.
O homme! ne verras-tu jamais ton malheur? Tous ces désirs qui
t’entraînent l’un après l’autre, sont autant de fantaisies de malades,
autant de vaines images qui se promènent dans un cerveau creux: il ne
faudrait que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme, c’est de
faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher à sa parole: _Le Monde
passe, la concupiscence passe_, dit saint Jean, _mais celui qui fait la
volonté du Seigneur demeure éternellement[190]_: rien ne passe plus:
tout est fixe, tout est immuable.
[190] _Joan._, II, 17.
O homme! tu étais fait pour cet état immuable, pour cette stabilité,
pour cette éternité: tu étais fait pour être avec Dieu un même esprit,
et participer par ce moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui
passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend: au lieu
d’une éternité pleine de lumière, une éternité ténébreuse et malheureuse
te sera donnée; et l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir
fait mourir en soi un bien qui le devait être: _Et factus est malo
dignus æterno, qui hoc in se peremit quod esse posset æternum_, dit
saint Augustin[191].
[191] _De Civit. Dei_, XXI, XII.
Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, _n’aimez pas le
Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_, parce que tout y passe et s’en
va en pure perte: ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à ce qui
ne se voit pas; parce que ce qui se voit est temporel, mais les choses
qui ne se voient pas sont éternelles. _Ce moment si court et si léger
des afflictions de cette vie_, que nous pleurons tant et qui nous fait
perdre patience, _produira en nous, dans un excès surprenant, l’excès
inespéré, et tout le poids éternel d’une gloire qui ne finira
jamais[192]_.
[192] II _Cor._, IV, 17, 18.