CHAPITRE XXIX

De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et la Concupiscence

passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement._

Après avoir parlé du monde, et des plaies de la concupiscence, saint

Jean découvre la cause de notre erreur et en même temps le remède[182],

dans ces dernières paroles de notre passage: _Et le Monde passe avec sa

concupiscence; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure

éternellement[183]._ Comme s’il disait: A quoi vous arrêtez-vous,

insensés? Au monde? à son éclat? à ses plaisirs? Ne voyez-vous pas que

le monde passe? Les jours sont tantôt sereins, tantôt nébuleux: les

saisons sont tantôt réglées, tantôt déréglées: les années tantôt

abondantes, tantôt infructueuses: et pour passer du monde naturel au

monde moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante, les

affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses; la fortune toujours

inconstante. Le monde passe: _La figure de ce monde passe[184]._ Le

monde, que vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps:

c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère, que le vent

emporte: et ce qui est encore plus faible, une ombre qui se dissipe

d’elle-même.

[182] DÉFORIS: le remède de tout le désordre.

[183] I _Joan._, II, 17.

[184] I _Cor._, VII, 31.

Le monde passe, et sa concupiscence: non seulement le monde est variable

de soi-même, mais encore sa concupiscence varie elle-même: le changement

est des deux côtés. Souvent le monde change pour vous: ceux qui vous

favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent plus, ne vous aiment

plus: mais souvent même sans qu’ils changent, vous changez: le dégoût

vous prend: une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre; et de

tous côtés vous êtes livrés au changement et à l’inconstance.

Écoutez le Sage: _La vie humaine est une fascination[185]_, une

tromperie des yeux: on croit voir ce qu’on ne voit pas; on voit tout

avec des yeux malades. Mais vous l’aimiez si éperdument, et maintenant

vous ne l’aimez plus? J’étais ébloui; j’avais les yeux fascinés et

troublés[186]. Qui vous avait fasciné les yeux? Une passion insensée: il

me semble que c’est un songe qui s’est dissipé.

[185] _Sapient._, IV, 12.

[186] DÉFORIS: J’avais les yeux fascinés: je les avais troublés.

Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité:

_Fascinatio nugacitatis._ Ajoutez-y l’inconstance de la concupiscence:

_Inconstantia concupiscentiæ_: voilà son propre caractère. Elle va par

des mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse. Non seulement

on veut autre chose malade que sain; autre chose dans la jeunesse que

dans l’enfance; et dans l’âge plus avancé que dans la jeunesse; et dans

la vieillesse que dans la force de l’âge, autre chose dans le beau temps

que dans le mauvais; autre chose pendant la nuit, qui vous représente

des idées sombres, que dans le jour, qui les dissipe; mais encore dans

le même âge, dans le même état on change, sans savoir pourquoi: le sang

s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie: on se trouve aujourd’hui

tout autre qu’hier; on ne sait pourquoi, si ce n’est qu’on aime le

changement: la variété divertit, elle désennuie: on change pour n’être

pas mieux; mais la nouveauté nous charme pour un moment: _Inconstantia

concupiscentiæ._

_Prenez garde_, disait Moïse, _à vos yeux et à vos pensées: ne les

suivez pas: car elles vous souilleront sur divers objets[187].

Sommes-nous_, dit saint Paul, _tels que nous étions autrefois, lorsque

nous vivions dans les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre

chair et de nos pensées[188]?_ Il ne s’élève pas plus de vagues dans la

mer, que de pensées et de désirs dans notre esprit et dans notre cœur:

elles s’effacent mutuellement, et aussi elles nous emportent tour à

tour: nous allons au gré de nos désirs: il n’y a plus de pilote: la

raison dort, et se laisse emporter aux flots et aux vents.

[187] _Num._, XV, 39.

[188] _Ephes._, II, 3.

Saint Augustin compare un homme qui aime le monde, et qui est guidé par

les sens, à un arbre qui, s’élevant au milieu des airs, est poussé

tantôt d’un côté tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le

mène: _Tels_, dit-il, _sont les hommes sensuels et voluptueux: ils

semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain air de liberté,

en promenant çà et là leurs vagues désirs._ Tels sont donc les hommes du

monde: ils vont çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent

liberté leurs changements, comme un enfant qui se croit libre, échappe à

son conducteur; il court, sans savoir où il veut aller[189].

[189] DÉFORIS: Ils appellent liberté leur égarement, comme un enfant

qui se croit libre, lorsqu’échappé à son conducteur, il court deçà

et delà, sans savoir où il veut aller.

O homme! ne verras-tu jamais ton malheur? Tous ces désirs qui

t’entraînent l’un après l’autre, sont autant de fantaisies de malades,

autant de vaines images qui se promènent dans un cerveau creux: il ne

faudrait que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme, c’est de

faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher à sa parole: _Le Monde

passe, la concupiscence passe_, dit saint Jean, _mais celui qui fait la

volonté du Seigneur demeure éternellement[190]_: rien ne passe plus:

tout est fixe, tout est immuable.

[190] _Joan._, II, 17.

O homme! tu étais fait pour cet état immuable, pour cette stabilité,

pour cette éternité: tu étais fait pour être avec Dieu un même esprit,

et participer par ce moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui

passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend: au lieu

d’une éternité pleine de lumière, une éternité ténébreuse et malheureuse

te sera donnée; et l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir

fait mourir en soi un bien qui le devait être: _Et factus est malo

dignus æterno, qui hoc in se peremit quod esse posset æternum_, dit

saint Augustin[191].

[191] _De Civit. Dei_, XXI, XII.

Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, _n’aimez pas le

Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_, parce que tout y passe et s’en

va en pure perte: ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à ce qui

ne se voit pas; parce que ce qui se voit est temporel, mais les choses

qui ne se voient pas sont éternelles. _Ce moment si court et si léger

des afflictions de cette vie_, que nous pleurons tant et qui nous fait

perdre patience, _produira en nous, dans un excès surprenant, l’excès

inespéré, et tout le poids éternel d’une gloire qui ne finira

jamais[192]_.

[192] II _Cor._, IV, 17, 18.

Traité de la concupiscence · 第 34 / 44 题