Séduction du démon: chute de nos premiers parents: naissance des trois
Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil.
Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire trop véritable de ma
chute, dans celui en qui j’étais avec tous les hommes, en qui j’ai été
tenté, en qui j’ai été vaincu, de qui j’ai tiré[158] toute ma faiblesse
et toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du péché où je suis
né, preuve incontestable, et irréprochable témoin de ma misère! O Dieu,
j’ai écouté, dans ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la
bouche du serpent[159]: _Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne point
manger du fruit de cet arbre?_ Ce n’est qu’une question: ce n’est qu’un
doute qu’il veut introduire dans votre esprit: _Pourquoi Dieu vous
a-t-il commandé?_ Mais qui est capable d’écouter une question contre
Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre doute, est capable
d’avaler tout le poison.
[158] DÉFORIS: de qui j’ai tiré en naissant.
[159] _Gen._, III, 1.
Ève lui répondit la vérité: _Dieu a mis tous les autres fruits en notre
puissance; il n’y a que l’arbre qui est au milieu de ce jardin de
délices dont il nous a commandé de ne point manger le fruit, et même de
ne le point toucher, de peur que nous ne mourions[160]._ Elle répondit
la vérité; mais le premier mal fut de répondre: car il n’y a point à
écouter de _pourquoi_ contre Dieu: et tout ce qui met en doute la
souveraine raison et la souveraine sagesse, devait dès là vous être en
horreur, Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du doute à la
décision: _Vous ne mourrez point_, dit-il, _mais Dieu sait qu’au jour
que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez
comme des dieux, sachant le bien et le mal[161]. Vos yeux seront
ouverts_: vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes, au lieu de vous
voir toujours en Dieu: vous aurez vous-mêmes une excellence divine; et
tout à coup devenus comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le bien
et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou mauvais, heureux ou
malheureux: vous en aurez la clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes
vous serez dans une sorte d’indépendance[162].
[160] _Ibid._, 2, 8.
[161] _Gen._, III, 4.
[162] DÉFORIS: vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement
libres et dans une sorte d’indépendance.
Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait ici le vrai avec
le faux. Car il est vrai qu’en se soulevant contre Dieu, et se faisant
un dieu soi-même, comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît d’une
certaine façon le bien, en le perdant: on connaît le mal, qu’on n’avait
jamais éprouvé: on a les yeux ouverts pour connaître son malheur, et un
désordre en soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce qui
arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi, _leurs yeux
furent ouverts_, dit le Texte sacré, _et ils virent qu’ils étaient
nus[163]_; et leur nudité commença à les confondre. Ce fut d’abord dans
leur cœur[164] une certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était
point permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de leur propre
excellence: et de tout cela un secret plaisir de se goûter eux-mêmes,
avant que de goûter le fruit défendu; de se plaire en eux-mêmes et en
leur propre perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils
n’avaient vue qu’en Dieu seul.
[163] _Gen._, III, 7.
[164] DÉFORIS: Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur.
Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée la première, comme la
plus faible, mais il lui parla pour tous les deux: _Pourquoi Dieu vous
a-t-il défendu? Cur præcepit vobis Deus? Vous ne mourrez point, vous
saurez: Nequaquam moriemini, scientes[165]_: en nombre pluriel. Ève
porta en effet à son mari toute la tentation du malin, qui l’avait
séduite: elle commença par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment
elle n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre de Dieu: elle
vit qu’il était bon à manger, beau à voir: le goût, la vue, elle
considère tout, et se promet en le mangeant un nouveau plaisir, qui
manquait encore à ses sens[166]. Elle en mangea donc, et en donne à
manger à son mari, qui le prenant de sa main avec les mêmes sentiments
qui l’avaient séduite, mit le comble à notre malheur, et fut à toute sa
postérité une source éternelle de péché et de mort[167].
[165] _Gen._, III, 4, 5.
[166] DÉFORIS: elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et
promettant par la seule vue un goût agréable: elle se promit en le
mangeant, etc.
[167] A rapprocher des _Élévations sur les Mystères_ (_Sixième
semaine_, _Élévations_ I à VI).
Comprenons donc tous les degrés de notre perte. Dans une si grande
félicité, dans une si grande facilité de ne pécher pas, n’y ayant dans
le corps nulle faiblesse, nulle révolte dans les sens, nulle sorte de
concupiscence dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal que par
la complaisance pour soi-même, par l’amour de sa propre excellence, et
en un mot, par l’orgueil. C’est donc par là qu’on le tente; obliquement
on lui montre Dieu comme jaloux de son bien: _Pourquoi le Seigneur vous
commande-t-il de ne point toucher à ce fruit? C’est qu’il sait qu’en le
mangeant, vous y trouverez un bonheur[168] qu’il vous envie: Vous serez
comme des dieux_, et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et du
mal, qui est un attribut divin.
[168] DÉFORIS: vous éprouverez.
C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait saint Michel:
_Qui est comme Dieu?_ Qui, comme lui, doit se plaire dans sa propre
volonté? être par lui-même parfait et heureux? savoir tout et n’être
guidé dans tous ses desseins que de sa propre lumière? L’homme, à
l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation, se laisse prendre à
ce vain éclat; et dès là l’amour de soi-même et de sa propre grandeur
pénétra tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour se
produire à toute occasion et infecter toute notre vie; et fit en nous
une empreinte et une plaie si profonde, qu’elle ne se peut jamais
effacer, ni guérir entièrement, tant que nous vivons sur la terre. Tel
fut l’effet de ces paroles: _Vous serez comme des dieux._
Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité infinie au fond de nos
cœurs. Car tout savoir étant le propre de Dieu seul, le tentateur en
nous flattant de la pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette
promesse la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute science; et
enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et mauvaises et tout ce qui
pouvait repaître l’esprit par sa nouveauté, par sa singularité, par son
éclat.
Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des sens: en voyant
avec agrément le fruit défendu, en le dévorant d’abord par les yeux, et
prévenant par son appétit son goût délectable, l’amour du plaisir est
entré, et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans la moelle
des os. Hélas! hélas! le plaisir des sens se fit bientôt sentir par tout
le corps; ce ne fut point seulement le fruit défendu qui plut aux yeux
et au goût: Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus
dangereuse que toutes les autres sensibles; il fallut cacher tout ce que
l’on sentait de désordre; et forcés d’y penser nous-mêmes, il faut que
nous en écartions la pensée[169].
[169] DÉFORIS supprime cette dernière phrase, comme n’étant point dans
l’original. Saint FRANÇOIS DE SALES écrit de même: Je pense avoir
tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire, ce
que je ne voulais pas dire (_Introduction à la Vie dévote_, IIIe
partie, ch. 39).