CHAPITRE XXIV

Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a de s’attribuer

tout le bien qu’il a de Dieu?

Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse que nous

avons à nous-mêmes, et qui nous l’a inspirée? Qui nous a, dis-je,

inspiré cette aveugle et malheureuse inclination, cette pitoyable

facilité d’attribuer à nos propres forces et à nos propres efforts, en

un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous par votre libéralité?

Ne sommes-nous pas assez néant, pour être capables d’entendre du moins

que nous sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit de vous?

Et d’où vient que la chose du monde la plus difficile à ce néant, c’est

de dire véritablement: Je suis un néant, je ne suis rien? En voici la

cause première.

Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et avant toute autre

nature, en avait fait une qui devait être la plus belle et la plus

parfaite de toutes; c’était la nature angélique; et dans une nature si

parfaite il s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent, plus

beau et plus parfait que tous les autres: en sorte que sous Dieu et

après Dieu l’Univers ne devait rien avoir d’aussi parfait ni d’aussi

beau. Mais tout ce qui est tiré du néant peut succomber au péché. Une si

belle Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle. Elle

n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps; de sorte que, n’ayant

point à tomber plus bas qu’elle-même par l’inclination aux biens

corporels, toute sa force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à

aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre chose.

Vraiment toute créature n’est rien; et quiconque s’aime soi-même et sa

propre perfection, excepté Dieu, qui est seul parfait, se dégrade, en

pensant s’élever. Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son

entendement était orné? _Il ne demeura pas dans la vérité[150]_, où il

avait été créé. C’est ce qu’a prononcé la Vérité même. Que veut dire

cette parole qu’_il ne demeura pas dans la vérité_? Est-ce qu’il tomba

dans l’erreur et dans l’ignorance? Point du tout: il connaît encore la

vérité dans sa chute même; comme dit l’apôtre saint Jacques, _lui et ses

anges la croient et en tremblent[151]_. Ainsi, ne demeurer pas dans la

vérité, fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même, plutôt

qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant d’en faire sa règle et

de l’aimer, comme elle veut et doit être aimée, c’est-à-dire comme la

maîtresse et la souveraine de tous les esprits.

[150] _Joan._, VIII, 44.

[151] _Jacob._, II, 19.

Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos lumières à l’étoile du

matin, _comment êtes-vous tombé du ciel?_ dit Isaïe[152]. _Vous étiez le

sceau de la ressemblance de Dieu[153]_: nulle créature ne lui était plus

semblable que vous: _vous étiez plein de sa sagesse et parfait dans

votre beauté. Créé dans les délices du paradis de votre Dieu, vous étiez

orné, comme d’autant de pierres précieuses, de toutes les plus belles

connaissances: l’or précieux de la charité vous avait été donné, et dès

votre création vous aviez été préparé à la recevoir. Vous étiez parfait

dans vos voies dès le jour de votre origine, jusqu’à ce que l’iniquité

fût trouvée en vous._ Et quelle est cette iniquité, sinon de vous

regarder vous-même, et de faire votre piège de votre propre excellence?

[152] _Isa._, XIV, 12.

[153] _Ezech._, XXVIII, 12-15.

Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un seul regard, avait

aussi une force dans sa volonté qui, dès sa première détermination,

fixait ses résolutions et les rendait immuables: qui était l’un des plus

beaux traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance.

Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en est trop épris, il pèche et

en même temps il se rend inflexible dans le mal; et sa force, que Dieu

abandonne à elle-même, le perd à jamais.

Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur à la créature

qui ne se voit point en Dieu; et qui, se fixant en elle-même, se sépare

de la source de son être, qui l’est aussi par conséquent de sa

perfection et de son bonheur! Ce superbe, qui s’était fait son dieu à

lui-même, mit la révolte dans le ciel; et Michel, qui se trouva à la

tête de l’Ordre où la rébellion faisait peut-être plus de ravage,

s’écria: _Qui est comme Dieu?_ D’où lui vient le nom de Michel,

c’est-à-dire _Qui est comme Dieu?_ comme s’il eût dit: Quel est celui

qui nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit dans son

orgueil: _Je m’élèverai jusqu’aux cieux_; je dominerai tous les Esprits,

et _j’exalterai mon trône par-dessus les astres de Dieu: je monterai sur

les nuées les plus hautes_, dont Dieu fait son char, _et je serai

semblable au Très-Haut[154]_? Qui est donc ce nouveau Dieu, qui se veut

ainsi élever au-dessus de nous? Mais il n’y a qu’un seul Dieu:

rallions-nous tous à le suivre: disons tous ensemble: _Qui est comme

Dieu?_

[154] _Isa._, XIV, 13, 14.

Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui se voulait faire

adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe avec les Anges ses imitateurs. _Toi

qui t’élevais au plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers,

dans les cachots les plus profonds_: _In infernum detraheris, in

profundum laci[155]._ Dans sa chute il conserve tout son orgueil, parce

que son orgueil doit être son supplice. N’ayant pu gagner tous les

Anges, pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont il est

le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que _Dieu avait mis au

dessous des Anges, mais seulement un peu au dessous_, parce que c’était

après eux la créature la plus excellente, une créature où l’image de

Dieu reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans un degré un peu

inférieur: _Minusti eum paulo_, etc.[156]

[155] _Ibid._, 15.

[156] _Psal._ VIII, 6.

Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le diable, vient donc à

l’homme dans le paradis, où Dieu l’avait fait heureux et saint. Chaque

chose qui touche une autre, la pousse par l’endroit où elle est

elle-même le plus en mouvement. Le mouvement par lequel ce mauvais Ange

est entraîné, c’est l’orgueil; et jamais il n’y en eut, ni il ne peut y

en avoir de plus violent ni de plus rapide que le sien. Il pousse donc

l’homme à l’endroit où il était tombé lui-même; et l’impression qu’il

lui communique est celle qui était en lui la plus puissante,

c’est-à-dire, celle de l’orgueil: _Unde cecidit, inde dejecit[157]._

L’homme se trouva trop faible pour y résister; et l’empire de l’orgueil,

qui avait commencé dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la

terre.

[157] S. August., _Serm._ CLXIV, n. 8.

Traité de la concupiscence · 第 29 / 44 题