Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a de s’attribuer
tout le bien qu’il a de Dieu?
Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse que nous
avons à nous-mêmes, et qui nous l’a inspirée? Qui nous a, dis-je,
inspiré cette aveugle et malheureuse inclination, cette pitoyable
facilité d’attribuer à nos propres forces et à nos propres efforts, en
un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous par votre libéralité?
Ne sommes-nous pas assez néant, pour être capables d’entendre du moins
que nous sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit de vous?
Et d’où vient que la chose du monde la plus difficile à ce néant, c’est
de dire véritablement: Je suis un néant, je ne suis rien? En voici la
cause première.
Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et avant toute autre
nature, en avait fait une qui devait être la plus belle et la plus
parfaite de toutes; c’était la nature angélique; et dans une nature si
parfaite il s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent, plus
beau et plus parfait que tous les autres: en sorte que sous Dieu et
après Dieu l’Univers ne devait rien avoir d’aussi parfait ni d’aussi
beau. Mais tout ce qui est tiré du néant peut succomber au péché. Une si
belle Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle. Elle
n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps; de sorte que, n’ayant
point à tomber plus bas qu’elle-même par l’inclination aux biens
corporels, toute sa force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à
aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre chose.
Vraiment toute créature n’est rien; et quiconque s’aime soi-même et sa
propre perfection, excepté Dieu, qui est seul parfait, se dégrade, en
pensant s’élever. Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son
entendement était orné? _Il ne demeura pas dans la vérité[150]_, où il
avait été créé. C’est ce qu’a prononcé la Vérité même. Que veut dire
cette parole qu’_il ne demeura pas dans la vérité_? Est-ce qu’il tomba
dans l’erreur et dans l’ignorance? Point du tout: il connaît encore la
vérité dans sa chute même; comme dit l’apôtre saint Jacques, _lui et ses
anges la croient et en tremblent[151]_. Ainsi, ne demeurer pas dans la
vérité, fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même, plutôt
qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant d’en faire sa règle et
de l’aimer, comme elle veut et doit être aimée, c’est-à-dire comme la
maîtresse et la souveraine de tous les esprits.
[150] _Joan._, VIII, 44.
[151] _Jacob._, II, 19.
Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos lumières à l’étoile du
matin, _comment êtes-vous tombé du ciel?_ dit Isaïe[152]. _Vous étiez le
sceau de la ressemblance de Dieu[153]_: nulle créature ne lui était plus
semblable que vous: _vous étiez plein de sa sagesse et parfait dans
votre beauté. Créé dans les délices du paradis de votre Dieu, vous étiez
orné, comme d’autant de pierres précieuses, de toutes les plus belles
connaissances: l’or précieux de la charité vous avait été donné, et dès
votre création vous aviez été préparé à la recevoir. Vous étiez parfait
dans vos voies dès le jour de votre origine, jusqu’à ce que l’iniquité
fût trouvée en vous._ Et quelle est cette iniquité, sinon de vous
regarder vous-même, et de faire votre piège de votre propre excellence?
[152] _Isa._, XIV, 12.
[153] _Ezech._, XXVIII, 12-15.
Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un seul regard, avait
aussi une force dans sa volonté qui, dès sa première détermination,
fixait ses résolutions et les rendait immuables: qui était l’un des plus
beaux traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance.
Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en est trop épris, il pèche et
en même temps il se rend inflexible dans le mal; et sa force, que Dieu
abandonne à elle-même, le perd à jamais.
Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur à la créature
qui ne se voit point en Dieu; et qui, se fixant en elle-même, se sépare
de la source de son être, qui l’est aussi par conséquent de sa
perfection et de son bonheur! Ce superbe, qui s’était fait son dieu à
lui-même, mit la révolte dans le ciel; et Michel, qui se trouva à la
tête de l’Ordre où la rébellion faisait peut-être plus de ravage,
s’écria: _Qui est comme Dieu?_ D’où lui vient le nom de Michel,
c’est-à-dire _Qui est comme Dieu?_ comme s’il eût dit: Quel est celui
qui nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit dans son
orgueil: _Je m’élèverai jusqu’aux cieux_; je dominerai tous les Esprits,
et _j’exalterai mon trône par-dessus les astres de Dieu: je monterai sur
les nuées les plus hautes_, dont Dieu fait son char, _et je serai
semblable au Très-Haut[154]_? Qui est donc ce nouveau Dieu, qui se veut
ainsi élever au-dessus de nous? Mais il n’y a qu’un seul Dieu:
rallions-nous tous à le suivre: disons tous ensemble: _Qui est comme
Dieu?_
[154] _Isa._, XIV, 13, 14.
Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui se voulait faire
adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe avec les Anges ses imitateurs. _Toi
qui t’élevais au plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers,
dans les cachots les plus profonds_: _In infernum detraheris, in
profundum laci[155]._ Dans sa chute il conserve tout son orgueil, parce
que son orgueil doit être son supplice. N’ayant pu gagner tous les
Anges, pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont il est
le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que _Dieu avait mis au
dessous des Anges, mais seulement un peu au dessous_, parce que c’était
après eux la créature la plus excellente, une créature où l’image de
Dieu reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans un degré un peu
inférieur: _Minusti eum paulo_, etc.[156]
[155] _Ibid._, 15.
[156] _Psal._ VIII, 6.
Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le diable, vient donc à
l’homme dans le paradis, où Dieu l’avait fait heureux et saint. Chaque
chose qui touche une autre, la pousse par l’endroit où elle est
elle-même le plus en mouvement. Le mouvement par lequel ce mauvais Ange
est entraîné, c’est l’orgueil; et jamais il n’y en eut, ni il ne peut y
en avoir de plus violent ni de plus rapide que le sien. Il pousse donc
l’homme à l’endroit où il était tombé lui-même; et l’impression qu’il
lui communique est celle qui était en lui la plus puissante,
c’est-à-dire, celle de l’orgueil: _Unde cecidit, inde dejecit[157]._
L’homme se trouva trop faible pour y résister; et l’empire de l’orgueil,
qui avait commencé dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la
terre.
[157] S. August., _Serm._ CLXIV, n. 8.