La vérité de cette histoire trop constante par ses effets.
Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de l’Écriture, et se
perdent dans sa profondeur, traitent cette histoire de vaine et presque
de puérile. Un serpent qui parle, un arbre dont l’on espère la science
du bien et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant d’un fruit,
la perte du genre humain attachée à une action si peu importante: quelle
fable moins croyable trouvent-ils dans les Poètes? C’est ainsi que
parlent les impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond
au contraire: Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu quelque chose à
l’homme, pour lui faire sentir qu’il avait un Souverain? Et n’était-il
pas de la félicité de l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement
qu’il lui ferait fût facile?
Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance de toute sorte
de fruits, que de n’en réserver qu’un seul! Quel inconvénient que Dieu,
qui avait fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux objets
sensibles des grâces intellectuelles, et fît de l’arbre interdit une
espèce de sacrement de la science du bien et du mal? Qui sait si le
dessein de sa sagesse n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers
parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance, après avoir durant
quelque temps éprouvé leur fidélité? Quoi qu’il en soit, était-il
indigne de Dieu de les mettre à cette épreuve, et de leur laisser
attendre de sa seule bonté la connaissance si désirée du bien et du mal?
Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en eût horreur, comme
nous en avons à présent, dans un temps où tous les animaux étaient
obéissants à l’homme, sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent
l’effrayer? Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes eussent un
langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu, des mains de qui elle
sortait, et dont la toute-puissance lui était si bien connue[170] par la
création de tant de choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres
créatures intelligentes que l’homme; ou que ces créatures invisibles lui
apparussent et se rendissent sensibles sous la forme des animaux? Dieu
même, qui avait fait les sens, prenait bien, pour rendre heureux l’homme
tout entier, une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On
entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et s’avancer vers Adam
dans le Paradis. Pourquoi donc les autres Esprits, différents de celui
de l’homme, ne se seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures
que Dieu permettait? Le serpent alors innocent, mais qui devait dans la
suite devenir si odieux, comme si nuisible à notre nature, devait servir
en son temps à nous rendre la séduction du démon plus odieuse; et les
autres qualités de cet animal étaient propres à nous figurer le juste
supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main de Dieu, et devenu
si rampant par son orgueil.
[170] DÉFORIS: lui était sensible.
Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture sainte, dans sa
merveilleuse et profonde brièveté. Mais, sans tous ces raisonnements,
l’histoire de notre perte ne nous est devenue que trop sensible et trop
croyable, par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous fait
aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un mot aussi corrompus
en toutes manières que nous le sommes?
Mon Dieu, n’entends-je pas encore[171] le sifflement du serpent, quand
j’hésite si je suivrai votre volonté, ou mes appétits? N’est-ce pas lui
qui me dit secrètement: _Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu?_ quand je
m’admire moi-même, dès que je sens en moi la moindre lumière, ou le
moindre commencement de vertu, et que je m’y attache plus qu’à Dieu
même, qui me l’a donné, jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni
ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas retenir mon cœur, qui
se l’attribue, comme si j’étais moi-même ma règle.
[171] DÉFORIS: n’entends-je pas encore tous les jours.
Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce pas ce serpent qui me dit
encore: _Vous serez comme des dieux?_ Toutes les adresses par lesquelles
il m’insinue l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa
subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux? Mais quelle
source de curiosité ne me met-il pas dans l’esprit[172] en me promettant
de m’ouvrir les yeux, et de me faire trouver dans le fruit qu’il me
montre la science du bien et du mal? Et lorsqu’à la moindre atteinte du
plaisir des sens je me sens si faible, et que mes résolutions, que je
croyais si fermes dans l’amour de Dieu, tout d’un coup se perdent dans
l’air, sans que ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment[173]
contre cet attrait: hélas! qu’est-ce autre chose que le serpent qui me
montre ce fruit séducteur[174]? Je ne le voyais encore que de loin, et
déjà mes yeux en sont épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne
se coule pas dans mes veines! Et combien serai-je perdu, si je le mange!
Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme ait péri dans son origine,
par ce qui me rend encore si malade, ou plutôt par ce qui me montre que
je suis vraiment mort par le péché?
[172] DÉFORIS: ne m’ouvre-t-il pas dans le sein.
[173] DÉFORIS: puisse tenir un moment.
[174] DÉFORIS: ce fruit décevant.