Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la gloire du
monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les
autres.
Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez[133] tout homme venant
au monde, vous me découvrez dans votre lumière une autre plus dangereuse
séduction et déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à ce
qui leur semble, au-dessus des louanges humaines, s’admirent eux-mêmes
en secret, se font eux-mêmes leur dieu et leur idole, se repaissant de
l’idée de leur vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre
travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes!
[133] DÉFORIS: qui illuminez.
Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens: _Que Dieu me donne la
beauté et les richesses; pour moi je me donnerai la vertu, et un esprit
équitable et toujours égal_; et qui par là même s’élevaient en quelque
façon au-dessus de leur Dieu, _parce qu’il était_, disaient-ils, _sage
et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur
industrie_. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus des
hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes, qui se louaient et
s’admiraient en cette sorte, eussent été autre chose que des hommes; et
les louanges qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des
louanges humaines; ou que tout cela fût autre chose que de servir la
créature plutôt que le Créateur; puisqu’eux-mêmes bien certainement ils
étaient des créatures, et des créatures d’autant plus faibles et
d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait plus
indépendant et plus épuré; lorsqu’affranchis, s’ils l’étaient, du joug
de la dépendance des opinions et des louanges des autres, ils faisaient
leur félicité et leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de
leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et en même temps
comme le plus bel ouvrage de la raison.
Dieu! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était grossier,
encore qu’ils prissent un tour apparemment plus délicat pour se reposer
en eux-mêmes! O qu’ils étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils
étaient dédaigneux, et qu’ils méprisaient les autres hommes! Ils ne
faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles, et déplorer
leur erreur, réservant toute leur admiration pour eux-mêmes. Tel était
ce Pharisien qui disait à Dieu dans sa prière: _Je ne suis pas comme le
reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques, tel qu’est
aussi ce Publicain[134]._ S’il appliquait à cet homme particulier son
mépris universel pour le genre humain, c’est parce qu’il le trouva le
premier devant ses yeux; et il en eût fait autant à tout autre qui se
serait présenté de même: et ce dédain était l’effet de l’aveugle
admiration dont il était plein pour lui-même.
[134] _Luc._, XVIII, 11.
Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les vertus dont il
était revêtu[135], puisqu’en se mettant au-dessus du reste des hommes,
il disait à Dieu: _Je vous en rends grâces_, et semblait le reconnaître
comme l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais s’il eût
été de ceux qui disent sincèrement avec David: _Mon âme sera louée dans
le Seigneur[136]_, non content de lui rendre grâces, il aurait connu son
besoin et lui aurait fait quelques demandes; il ne se serait pas regardé
comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de se corriger d’aucun
défaut, mais seulement de remercier Dieu de ses vertus; enfin il
n’aurait pas cru que Dieu le regardât seul et qu’il l’honorât seul de
ses dons.
[135] DÉFORIS: dont il se croyait revêtu.
[136] _Psal._ XXXIII, 3.
Quand donc il disait à Dieu: _Je vous rends grâces_, c’était une formule
de prière, plutôt qu’une humilité sincère dans son cœur: et qui eût
pénétré le dedans de ce cœur[137], y eût trouvé qu’en rendant grâces à
Dieu de ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait grâces à
lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et de s’être seul rendu digne
qu’il arrêtât ses yeux sur lui. Par où il retombait nécessairement dans
cette malédiction du Prophète: _Maudit l’homme qui espère en l’homme, et
qui se fait un bras de chair[138]_, puisque lui-même, qui se confiait en
lui-même, était un homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui
mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa vertu. Et son
erreur, c’était, poursuit le Prophète, de retirer son cœur de Dieu, pour
l’occuper de soi-même et de sa vertu: _Maledictus homo qui confidit in
homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino recedit cor ejus._
[137] DÉFORIS: de ce cœur tout à lui-même.
[138] _Jerem._, XVII, 5.