CHAPITRE XXI

Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la gloire du

monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les

autres.

Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez[133] tout homme venant

au monde, vous me découvrez dans votre lumière une autre plus dangereuse

séduction et déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à ce

qui leur semble, au-dessus des louanges humaines, s’admirent eux-mêmes

en secret, se font eux-mêmes leur dieu et leur idole, se repaissant de

l’idée de leur vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre

travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes!

[133] DÉFORIS: qui illuminez.

Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens: _Que Dieu me donne la

beauté et les richesses; pour moi je me donnerai la vertu, et un esprit

équitable et toujours égal_; et qui par là même s’élevaient en quelque

façon au-dessus de leur Dieu, _parce qu’il était_, disaient-ils, _sage

et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur

industrie_. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus des

hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes, qui se louaient et

s’admiraient en cette sorte, eussent été autre chose que des hommes; et

les louanges qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des

louanges humaines; ou que tout cela fût autre chose que de servir la

créature plutôt que le Créateur; puisqu’eux-mêmes bien certainement ils

étaient des créatures, et des créatures d’autant plus faibles et

d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait plus

indépendant et plus épuré; lorsqu’affranchis, s’ils l’étaient, du joug

de la dépendance des opinions et des louanges des autres, ils faisaient

leur félicité et leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de

leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et en même temps

comme le plus bel ouvrage de la raison.

Dieu! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était grossier,

encore qu’ils prissent un tour apparemment plus délicat pour se reposer

en eux-mêmes! O qu’ils étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils

étaient dédaigneux, et qu’ils méprisaient les autres hommes! Ils ne

faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles, et déplorer

leur erreur, réservant toute leur admiration pour eux-mêmes. Tel était

ce Pharisien qui disait à Dieu dans sa prière: _Je ne suis pas comme le

reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques, tel qu’est

aussi ce Publicain[134]._ S’il appliquait à cet homme particulier son

mépris universel pour le genre humain, c’est parce qu’il le trouva le

premier devant ses yeux; et il en eût fait autant à tout autre qui se

serait présenté de même: et ce dédain était l’effet de l’aveugle

admiration dont il était plein pour lui-même.

[134] _Luc._, XVIII, 11.

Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les vertus dont il

était revêtu[135], puisqu’en se mettant au-dessus du reste des hommes,

il disait à Dieu: _Je vous en rends grâces_, et semblait le reconnaître

comme l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais s’il eût

été de ceux qui disent sincèrement avec David: _Mon âme sera louée dans

le Seigneur[136]_, non content de lui rendre grâces, il aurait connu son

besoin et lui aurait fait quelques demandes; il ne se serait pas regardé

comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de se corriger d’aucun

défaut, mais seulement de remercier Dieu de ses vertus; enfin il

n’aurait pas cru que Dieu le regardât seul et qu’il l’honorât seul de

ses dons.

[135] DÉFORIS: dont il se croyait revêtu.

[136] _Psal._ XXXIII, 3.

Quand donc il disait à Dieu: _Je vous rends grâces_, c’était une formule

de prière, plutôt qu’une humilité sincère dans son cœur: et qui eût

pénétré le dedans de ce cœur[137], y eût trouvé qu’en rendant grâces à

Dieu de ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait grâces à

lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et de s’être seul rendu digne

qu’il arrêtât ses yeux sur lui. Par où il retombait nécessairement dans

cette malédiction du Prophète: _Maudit l’homme qui espère en l’homme, et

qui se fait un bras de chair[138]_, puisque lui-même, qui se confiait en

lui-même, était un homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui

mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa vertu. Et son

erreur, c’était, poursuit le Prophète, de retirer son cœur de Dieu, pour

l’occuper de soi-même et de sa vertu: _Maledictus homo qui confidit in

homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino recedit cor ejus._

[137] DÉFORIS: de ce cœur tout à lui-même.

[138] _Jerem._, XVII, 5.

Traité de la concupiscence · 第 26 / 44 题