Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux: il est
traité du premier.
Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire, comme nous
l’avons défini, l’amour et l’opinion de sa grandeur propre, a deux
effets principaux, dont l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus
des autres; l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre excellence.
Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se trouve que dans
les gens savants, ou riches; et qu’il n’est guère dans le bas peuple,
accoutumé au travail, à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui
regardent les choses de plus près, voient que ce vice règne dans tous
les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à voir la peine qu’on a à
réconcilier les esprits dans les conditions les plus viles, lorsqu’il
s’élève des querelles et des procès pour cause d’injures. On trouve les
cœurs ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance, qui est
le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité. Ceux qui voient
tous les jours les emportements des Paysans pour des bancs dans les
paroisses, et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à dire
qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait, sans écouter
aucune raison ni céder à aucune autorité, ne reconnaissent que trop dans
ces âmes basses la plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les
guerres parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout remuer pour se
distinguer des autres. Il ne faut pas beaucoup étudier les dispositions
de ceux qui dominent dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté
et un ascendant sur leurs compagnons, pour reconnaître que l’orgueil et
le désir d’exceller les transportent avec la même force, et plus de
brutalité que les autres hommes.
Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus épurées, combien
a-t-il fallu prendre de précautions pour empêcher dans les élections,
même ecclésiastiques et religieuses, l’ambition, les cabales, les
brigues, les secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les
plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres dérèglements
trop communs en cette matière[111], sans qu’on se puisse vanter d’avoir
peut-être fait autre chose que de couvrir ou pallier ces vices, loin de
les avoir entièrement déracinés? Malheur donc, malheur à la terre
infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil!
[111] DÉFORIS: et les autres dérèglements trop connus.--ÉD.
VERSAILLES: et toutes les autres ordures trop connues.
Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits par ces paroles: _Les
fruits de la chair_, dit-il[112], et sous ce nom il comprend l’orgueil,
_sont les inimitiés, les disputes, les jalousies, les colères, les
querelles_, sous lesquelles il faut comprendre les guerres, _les
dissensions, les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les
meurtres_, dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus grande
partie, _les médisances_, où l’on enfonce jusqu’au vif une dent aussi
venimeuse que celle des vipères, dans la réputation, qui est une seconde
vie du prochain: ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face
de la terre, _sont autant d’enfants_ de l’orgueil, autant de branches
sorties de cette racine empoisonnée.
[112] _Galat._, V, 19.
Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices, que saint Paul ne fait
que nommer; et nous verrons combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en
voit les derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil
sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire dans tous les
ravages et dans toutes les désolations qu’elles causent dans le genre
humain, puisque dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le
désir de domination, et la gloire dont les premières têtes du genre
humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies font encore mieux voir
cet esprit d’orgueil, puisque c’est là uniquement ce qui anime ceux qui,
pour se faire un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à
Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples qui portent le
leur.
Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil à des vices plus
communs, il ne faut que s’attacher un moment à l’envie et à sa fille la
médisance, pour voir tous les hommes pleins de venin et de haine
mutuelle, qui fait changer la langue en armes offensives, plus
tranchantes qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche, pour désoler
tout ce qui se présente. Tout cela vient de ce que chacun, épris de
soi-même, veut tout mettre à ses pieds, et s’établir une damnable
supériorité, en dénigrant tout le genre humain. Voilà le premier effet
de l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors.
Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres concupiscences
plus grossières et plus charnelles, je ne sais quoi qui les pousse à
l’extrémité. Voyez cette femme dans sa superbe beauté, dans son
ostentation, dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée,
comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend premièrement à
elle-même cette adoration; elle est elle-même son idole; et c’est après
s’être adorée et admirée elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son
empire. Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer son
vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son fard. Une Cléopâtre
croit porter dans ses yeux et sur son visage de quoi abattre à ses pieds
les Conquérants; et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve
plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent. Tous les
siècles portent de ces fameuses beautés, que le Sage nous décrit par ces
paroles: Elle a renversé un nombre infini de gens percés de ses traits:
toutes ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés sous
ses coups: _Multos vulneratos dejecit, et fortissimi quique interfecti
sunt ab eâ[113]._
[113] _Prov._, VII, 26.
Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la chair. Les hommes,
comme les femmes, se piquent d’être vainqueurs. _C’est un opprobre parmi
les Assyriens, si une femme se moque d’un homme, en se sauvant de ses
mains[114]._
[114] _Judith_, XII, 11.
Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là? Où ne se glorifie-t-on
pas de ces damnables victoires? Où ne célèbre-t-on pas ces insignes
corrupteurs de la pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs,
que nulle vertu n’échappe à leurs mains impures? La gloire donc se mêle
dans leurs désirs sensuels; et on imagine une certaine excellence, d’un
côté à se faire désirer, et de l’autre à corrompre; ou, comme parle
l’Écriture, à humilier un sexe infirme[115].
[115] Saint AUGUSTIN, _Confessions_, livre II, ch. III: «Je me portais
avec ardeur dans le péché non seulement pour trouver quelque plaisir
en le commettant, mais encore pour être loué de l’avoir commis.» A
rapprocher du ch. XVIII, IIIe Partie de l’_Introduction à la Vie
dévote_ (_Des amourettes_).