CHAPITRE XV

Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement dans son

orgueil.

On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans entendre la situation

de l’âme raisonnable, et le rang qu’elle tient naturellement entre les

choses que l’on appelle biens.

Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est Dieu, autour duquel

sont occupées toutes les vertus, et où se trouvent toutes les félicités

de l’âme raisonnable[107]. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs,

qui sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable peut

être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de

biens, pouvant s’élever, par son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser

vers les autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen entre

tout ce qui est bon.

[107] DÉFORIS: et où se trouve la félicité de la nature raisonnable.

Elle est donc par son état le plus excellent de tous les biens après

Dieu; infiniment au-dessous de lui, et de beaucoup au-dessus de tous les

objets sensibles, auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de

Dieu, sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe si bas, il

faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi parler, par le milieu, qui

est elle-même; et c’est là sans difficulté sa première attache. Car ne

trouvant au-dessous de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa

félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant faite à son

image, c’est là premièrement qu’elle tombe; et saint Augustin a dit très

véritablement que _l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu,

tombe premièrement sur lui-même[108]_. C’est donc là que, perdant sa

force, il tombe infailliblement[109] encore plus bas; et de lui-même, où

il ne lui est pas possible de s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi

les objets sensibles et inférieurs, dont il devient le captif. Car le

devenant de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti aux choses

extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant, et obligé de

chercher[110] dans ces objets les plaisirs qui en reviennent à ses sens.

[108] _De Civit. Dei_, XIV, XIII et seq.

[109] DÉFORIS: il tombe de nécessité.

[110] DÉFORIS: et contraint de mendier.

Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable à une eau qui

d’une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher, où elle se

disperse, pour ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au

plus profond des abîmes; l’âme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même,

et se trouve précipitée à ce qu’il y a de plus bas.

Voilà une image véritable de la chute de notre nature. Nous en sentons

le dernier effet dans ce corps qui nous accable, et dans ce plaisir des

sens qui nous captive. Nous nous trouvons au-dessous de tout cela, et

vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui étions nés pour la

commander. Telle est donc l’extrémité de notre chute.

Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes. Car comme cette eau,

qui tombe premièrement sur ce rocher, le cave à l’endroit de sa chute,

et y fait une impression profonde: ainsi l’âme, tombant sur elle-même,

fait aussi en elle-même une première et profonde plaie, qui consiste

dans l’impression de son excellence propre, de sa grandeur propre,

voulant toujours se persuader qu’elle est quelque chose d’admirable, se

repaissant de la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours

concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour d’elle qu’elle ne

veuille s’assujettir: d’où vient l’ambition, la domination, l’injustice,

la jalousie; ni rien en elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme

sien: d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est en tout

cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui s’appelle orgueil.

Traité de la concupiscence · 第 20 / 44 题