Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée avec
celle d’une femme qui veut se croire belle.
Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous vos yeux, la faiblesse
de l’orgueil, et la vaine délectation des louanges où il nous engage.
Qu’est-ce, ô Seigneur, que la louange, sinon l’expression d’un bon
jugement que les hommes font de nous? Et si ce jugement et cette
expression s’étend beaucoup parmi les hommes, c’est ce qui s’appelle la
gloire; c’est-à-dire une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si
ces louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur de m’y
plaire tant? Et si elles sont véritables, d’où me vient cette autre
erreur, de me délecter moins de la vérité, que du témoignage que lui
rendent les hommes? Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être
fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage des
autres, et s’il se peut, de tout le genre humain? Quoi! la vérité
m’est-elle si peu connue, que je veuille l’aller chercher dans l’opinion
d’autrui? Ou bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes
défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable témoin, j’aime
mieux me voir, comme dans un miroir flatteur, dans le témoignage de ceux
à qui je les cache avec tant de soin? Quelle faiblesse pareille!
Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à
elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême, et
rétablit ses traits effacés; ou qui fait peindre dans un tableau
trompeur ce qu’elle n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans
lui ont volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de la
louange, de la réputation, de la gloire. La gloire ordinairement n’est
qu’un miroir, où l’on fait paraître le faux avec un certain éclat.
Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre, de ces deux
idoles du monde, que les hommes semblent encore s’efforcer de porter,
par leurs louanges et leurs admirations, au faîte des choses humaines:
qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas confus de
fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus par des actions
pleines d’une vigueur mal entendue, puisqu’elle n’aboutit qu’à des
injustices, ou en tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre
humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui s’est engagée dans
de semblables erreurs, et transporté par de semblables passions? Vanité
des vanités, et tout est vanité: et plus l’orgueil s’imagine avoir donné
dans le solide, plus il est vain et trompeur.
Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la vérité, comme elle y
doit être naturellement: quelle erreur de ne pouvoir estimer la vertu
sans la louange des hommes! La vertu est-elle si peu considérable par
elle-même aux yeux de Dieu? fait-il si peu de chose pour un vertueux? Et
qui donc les estimera[116], si les sages ne s’en contentent pas? Et
toutefois je vois un saint Augustin[117], un si grand homme, un homme si
humble, un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la louange que comme un
bien de celui qui loue, dont le bonheur est de connaître la vérité et de
faire justice à la vertu; je vois, dis-je, un si saint homme, qui
s’examinant lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente, pour ainsi
dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges pour lui-même, plutôt
que pour ceux qui les lui donnent; s’il ne veut point être aimé des
hommes pour d’autres motifs que pour celui de leur profiter; et, en un
mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux: tant l’orgueil
est un mal caché: tant il est inhérent à nos entrailles: tant l’appas en
est subtil et imperceptible; et tant il est vrai que les humbles ont à
craindre jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque tentation
d’un vice qu’on respire avec l’air du monde, et dont on porte en
soi-même la racine.
[116] DÉFORIS: La vertu est-elle si peu considérable par elle-même?
Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux? Et qui
donc les estimera.
[117] _Confess._, X, XXXVII et seq.