CHAPITRE XVII

Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée avec

celle d’une femme qui veut se croire belle.

Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous vos yeux, la faiblesse

de l’orgueil, et la vaine délectation des louanges où il nous engage.

Qu’est-ce, ô Seigneur, que la louange, sinon l’expression d’un bon

jugement que les hommes font de nous? Et si ce jugement et cette

expression s’étend beaucoup parmi les hommes, c’est ce qui s’appelle la

gloire; c’est-à-dire une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si

ces louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur de m’y

plaire tant? Et si elles sont véritables, d’où me vient cette autre

erreur, de me délecter moins de la vérité, que du témoignage que lui

rendent les hommes? Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être

fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage des

autres, et s’il se peut, de tout le genre humain? Quoi! la vérité

m’est-elle si peu connue, que je veuille l’aller chercher dans l’opinion

d’autrui? Ou bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes

défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable témoin, j’aime

mieux me voir, comme dans un miroir flatteur, dans le témoignage de ceux

à qui je les cache avec tant de soin? Quelle faiblesse pareille!

Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à

elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême, et

rétablit ses traits effacés; ou qui fait peindre dans un tableau

trompeur ce qu’elle n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans

lui ont volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de la

louange, de la réputation, de la gloire. La gloire ordinairement n’est

qu’un miroir, où l’on fait paraître le faux avec un certain éclat.

Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre, de ces deux

idoles du monde, que les hommes semblent encore s’efforcer de porter,

par leurs louanges et leurs admirations, au faîte des choses humaines:

qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas confus de

fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus par des actions

pleines d’une vigueur mal entendue, puisqu’elle n’aboutit qu’à des

injustices, ou en tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre

humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui s’est engagée dans

de semblables erreurs, et transporté par de semblables passions? Vanité

des vanités, et tout est vanité: et plus l’orgueil s’imagine avoir donné

dans le solide, plus il est vain et trompeur.

Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la vérité, comme elle y

doit être naturellement: quelle erreur de ne pouvoir estimer la vertu

sans la louange des hommes! La vertu est-elle si peu considérable par

elle-même aux yeux de Dieu? fait-il si peu de chose pour un vertueux? Et

qui donc les estimera[116], si les sages ne s’en contentent pas? Et

toutefois je vois un saint Augustin[117], un si grand homme, un homme si

humble, un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la louange que comme un

bien de celui qui loue, dont le bonheur est de connaître la vérité et de

faire justice à la vertu; je vois, dis-je, un si saint homme, qui

s’examinant lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente, pour ainsi

dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges pour lui-même, plutôt

que pour ceux qui les lui donnent; s’il ne veut point être aimé des

hommes pour d’autres motifs que pour celui de leur profiter; et, en un

mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux: tant l’orgueil

est un mal caché: tant il est inhérent à nos entrailles: tant l’appas en

est subtil et imperceptible; et tant il est vrai que les humbles ont à

craindre jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque tentation

d’un vice qu’on respire avec l’air du monde, et dont on porte en

soi-même la racine.

[116] DÉFORIS: La vertu est-elle si peu considérable par elle-même?

Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux? Et qui

donc les estimera.

[117] _Confess._, X, XXXVII et seq.

Traité de la concupiscence · 第 22 / 44 题