CHAPITRE XIV

Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre.

Toute âme attachée à elle-même et corrompue par son amour propre, est en

quelque sorte superbe et rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de

Dieu. Mais lorsqu’on la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la

douleur, comme ceux qui succombent dans les maux, ou parce que le

plaisir des sens nous entraîne[100], c’est faiblesse, plutôt qu’orgueil.

L’orgueil dont nous parlons consiste dans une certaine fausse force, qui

rend l’âme indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par

un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une espèce

d’indépendance: ce qui est cause qu’elle trouve un certain plaisir

particulier à désobéir, et que la défense irrite.

[100] DÉFORIS: Ou parce qu’on ne peut résister à l’attrait trop

violent du plaisir des sens.

C’est cette funeste disposition que saint Paul explique par ces mots:

_Le péché m’a trompé par la Loi, et par elle m’a donné la mort[101]_;

c’est-à-dire, comme l’explique saint Augustin[102], le péché m’a trompé

par une fausse douceur, _falsâ dulcedine_, puisqu’il m’en a fait trouver

à transgresser la défense; et par là il m’a donné la mort: parce que,

par une étrange maladie de ma volonté, je me suis d’autant plus

volontiers porté au plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense:

_Quia quanto minus licet, tanto magis libet._ Ainsi la Loi m’a

doublement donné la mort parce qu’elle a mis le comble au péché, par la

transgression expresse du commandement, et qu’elle a irrité le désir par

le puissant attrait de la défense: _Incentivo prohibitionis et cumulo

prævaricationis._

[101] _Rom._, VII, 11.

[102] _De Div. quæst. ad Simplic._, I, 5 et seq.

La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons, en transgressant

la défense, un certain usage de notre liberté qui nous déçoit; et qu’au

lieu que la liberté véritable de la créature doit consister dans une

humble soumission de sa volonté à la volonté souveraine de Dieu, nous la

faisons consister dans notre volonté propre, en affectant une manière

d’indépendance contraire à l’institution primitive de notre nature, qui

ne peut être vraiment libre et heureuse que sous l’empire de Dieu.

Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux, qui n’ont

d’autres lois que leurs désirs, parce que leurs passions sont pour eux

la loi de la nature[103], qui les leur inspire. Mais la créature

raisonnable, qui a une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a

imposée, est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement à

la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est émanée. C’est donc en

elle un grand vice, lorsqu’elle met son plaisir à secouer ce bienheureux

joug dont Jésus-Christ a dit: _Mon joug est léger, et mon fardeau est

doux[104]_; et qu’elle se fait libre comme un animal insensé,

conformément à cette parole: _L’homme vain est emporté par son orgueil,

et se croit né libre à la manière d’un jeune animal fougueux[105]._

[103] DÉFORIS: la loi de Dieu et de la nature.

[104] _Matth._, XI, 30.

[105] _Job_, XI, 12.

A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable, il en

faut joindre encore un autre, qui est celui que saint Jean nous veut

faire entendre particulièrement en cet endroit; qui est dans l’âme un

certain amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence

propre[106]: qui est le vice le plus inhérent et ensemble le plus

dangereux de la créature raisonnable.

[106] DÉFORIS: sur une opinion de son excellence propre.

Traité de la concupiscence · 第 19 / 44 题