Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre.
Toute âme attachée à elle-même et corrompue par son amour propre, est en
quelque sorte superbe et rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de
Dieu. Mais lorsqu’on la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la
douleur, comme ceux qui succombent dans les maux, ou parce que le
plaisir des sens nous entraîne[100], c’est faiblesse, plutôt qu’orgueil.
L’orgueil dont nous parlons consiste dans une certaine fausse force, qui
rend l’âme indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par
un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une espèce
d’indépendance: ce qui est cause qu’elle trouve un certain plaisir
particulier à désobéir, et que la défense irrite.
[100] DÉFORIS: Ou parce qu’on ne peut résister à l’attrait trop
violent du plaisir des sens.
C’est cette funeste disposition que saint Paul explique par ces mots:
_Le péché m’a trompé par la Loi, et par elle m’a donné la mort[101]_;
c’est-à-dire, comme l’explique saint Augustin[102], le péché m’a trompé
par une fausse douceur, _falsâ dulcedine_, puisqu’il m’en a fait trouver
à transgresser la défense; et par là il m’a donné la mort: parce que,
par une étrange maladie de ma volonté, je me suis d’autant plus
volontiers porté au plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense:
_Quia quanto minus licet, tanto magis libet._ Ainsi la Loi m’a
doublement donné la mort parce qu’elle a mis le comble au péché, par la
transgression expresse du commandement, et qu’elle a irrité le désir par
le puissant attrait de la défense: _Incentivo prohibitionis et cumulo
prævaricationis._
[101] _Rom._, VII, 11.
[102] _De Div. quæst. ad Simplic._, I, 5 et seq.
La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons, en transgressant
la défense, un certain usage de notre liberté qui nous déçoit; et qu’au
lieu que la liberté véritable de la créature doit consister dans une
humble soumission de sa volonté à la volonté souveraine de Dieu, nous la
faisons consister dans notre volonté propre, en affectant une manière
d’indépendance contraire à l’institution primitive de notre nature, qui
ne peut être vraiment libre et heureuse que sous l’empire de Dieu.
Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux, qui n’ont
d’autres lois que leurs désirs, parce que leurs passions sont pour eux
la loi de la nature[103], qui les leur inspire. Mais la créature
raisonnable, qui a une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a
imposée, est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement à
la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est émanée. C’est donc en
elle un grand vice, lorsqu’elle met son plaisir à secouer ce bienheureux
joug dont Jésus-Christ a dit: _Mon joug est léger, et mon fardeau est
doux[104]_; et qu’elle se fait libre comme un animal insensé,
conformément à cette parole: _L’homme vain est emporté par son orgueil,
et se croit né libre à la manière d’un jeune animal fougueux[105]._
[103] DÉFORIS: la loi de Dieu et de la nature.
[104] _Matth._, XI, 30.
[105] _Job_, XI, 12.
A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable, il en
faut joindre encore un autre, qui est celui que saint Jean nous veut
faire entendre particulièrement en cet endroit; qui est dans l’âme un
certain amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence
propre[106]: qui est le vice le plus inhérent et ensemble le plus
dangereux de la créature raisonnable.
[106] DÉFORIS: sur une opinion de son excellence propre.