CHAPITRE XIII

Combien l’Amour propre rend l’homme faible.

Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant naturel celui de son

injustice et de son égarement. Ce n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais

lui-même. Il n’ôte rien à Dieu; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa

lumière, sa force et la source de tout son bien; et devient aveugle,

ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais, captif du plaisir,

ennemi de la vérité. Celui qui recherche quelque chose, non à cause de

ce qu’elle est, mais à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour

objet. Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise à nos

sens, il y a une vérité qui est naturellement la nourriture de notre

esprit.

Cette vérité est notre règle: c’est par là que nos désirs doivent être

réglés, et non par notre plaisir. Car la vérité qui fait, pour ainsi

dire, le plaisir de Dieu, c’est Dieu même; et ce qui fait notre plaisir,

c’est nous-mêmes qui nous préférons à Dieu.

Hélas! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons compté Dieu pour

rien, en transgressant sa Loi, et agissant comme si elle n’était pas.

C’est ce qu’ont fait nos premiers parents: c’est le vice héréditaire de

notre nature. Le démon nous dit comme à eux: Pourquoi Dieu vous a-t-il

défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si doux au goût? _Cur

præcepit vobis Deus[99]?_ Depuis ce temps, le plaisir a tout pouvoir sur

nous, et la moindre flatterie des sens prévaut à l’autorité de la

vérité.

[99] _Gen._, III, 1.

Traité de la concupiscence · 第 18 / 44 题