CHAPITRE XII

Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre.

Les contraires se connaissent l’un par l’autre: l’injustice de l’amour

propre se connaît par la justice de la charité, dont l’amour propre est

l’éloignement et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en

cette sorte: _La charité_, dit ce Saint, _c’est l’amour de Dieu jusqu’au

mépris de soi-même_; et au contraire, _la cupidité est l’amour de

soi-même jusqu’au mépris de Dieu[95]._ Quand on dit que l’amour de Dieu

va jusqu’au mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même

par rapport à Dieu, et en se comparant à lui: et en ce sens, douter

qu’on se puisse mépriser soi-même, ce serait douter des premiers

principes de la raison et de la justice. Le mépris est opposé à

l’estime: mais que peut-on estimer en comparaison de Dieu? Ou que lui

peut-on comparer, puisqu’_il est celui qui est[96]_, et que le reste

n’est rien devant lui; ce qui fait dire au Prophète: _Les Nations devant

Dieu ne sont qu’une goutte d’eau et comme un petit grain dans une

balance, et les plus vastes contrées ne sont qu’un peu de

poussière[97]._ On ne peut rien de plus vil; et cependant l’Écriture

n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore trop forte

pour la créature; elle en vient donc, pour parler avec une entière

justesse et précision, à cette Sentence: _Toutes les Nations devant Dieu

sont comme n’étant pas, et il les estime comme un néant[98]._

[95] _De Civit. Dei_, XIV, XXVIII.

[96] _Exod._, III, 14.

[97] _Isa._, XL, 15.

[98] _Isa._, XL, 17.

En voulez-vous davantage? Ce n’est pas d’un homme qu’il parle en

particulier; c’est de toute une Nation, auprès de laquelle un seul homme

n’est rien. Mais toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau,

qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière: et non seulement une

Nation n’est que cela, mais toutes les Nations sont encore moins: elles

ne sont qu’un néant. Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise

ce qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une goutte d’eau, mais

toutes les Nations que seront-elles? Quelque chose de plus peut-être?

Point du tout: plus vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y

paraît.

Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille jusqu’au mépris

de soi-même: on ne peut pas se mépriser davantage, que de se considérer

comme un néant. C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et

d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à dire avec saint

Michel: _Qui est comme Dieu?_ Qui mérite de lui être comparé, ou d’être

nommé devant sa face? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être

est en lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections de

plus en plus jusqu’à l’infini; ce ne sera toujours, à les regarder en

elles-mêmes, qu’un non être. Et que sert d’amasser beaucoup de non

êtres? de tout cela en fera-t-on autre chose qu’un non être? Rien autre

chose sans doute. O homme, aime donc Dieu comme celui qui est seul; et

porte l’amour de Dieu jusqu’à te mépriser comme un néant.

Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il devait, jusqu’au

mépris de soi-même, il a poussé l’amour de soi-même jusqu’au mépris de

Dieu: il a suivi sa propre volonté jusqu’à oublier celle de Dieu,

jusqu’à ne s’en souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré

elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de Dieu, et ne

s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était pas. Ainsi c’est le

néant qui compte pour rien celui qui est, et qui, au lieu de se mépriser

soi-même pour l’amour de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie

la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être, à la propre

satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit qu’un néant; ce qui est le

comble de l’injustice et de l’égarement.

Traité de la concupiscence · 第 17 / 44 题