Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre.
Les contraires se connaissent l’un par l’autre: l’injustice de l’amour
propre se connaît par la justice de la charité, dont l’amour propre est
l’éloignement et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en
cette sorte: _La charité_, dit ce Saint, _c’est l’amour de Dieu jusqu’au
mépris de soi-même_; et au contraire, _la cupidité est l’amour de
soi-même jusqu’au mépris de Dieu[95]._ Quand on dit que l’amour de Dieu
va jusqu’au mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même
par rapport à Dieu, et en se comparant à lui: et en ce sens, douter
qu’on se puisse mépriser soi-même, ce serait douter des premiers
principes de la raison et de la justice. Le mépris est opposé à
l’estime: mais que peut-on estimer en comparaison de Dieu? Ou que lui
peut-on comparer, puisqu’_il est celui qui est[96]_, et que le reste
n’est rien devant lui; ce qui fait dire au Prophète: _Les Nations devant
Dieu ne sont qu’une goutte d’eau et comme un petit grain dans une
balance, et les plus vastes contrées ne sont qu’un peu de
poussière[97]._ On ne peut rien de plus vil; et cependant l’Écriture
n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore trop forte
pour la créature; elle en vient donc, pour parler avec une entière
justesse et précision, à cette Sentence: _Toutes les Nations devant Dieu
sont comme n’étant pas, et il les estime comme un néant[98]._
[95] _De Civit. Dei_, XIV, XXVIII.
[96] _Exod._, III, 14.
[97] _Isa._, XL, 15.
[98] _Isa._, XL, 17.
En voulez-vous davantage? Ce n’est pas d’un homme qu’il parle en
particulier; c’est de toute une Nation, auprès de laquelle un seul homme
n’est rien. Mais toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau,
qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière: et non seulement une
Nation n’est que cela, mais toutes les Nations sont encore moins: elles
ne sont qu’un néant. Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise
ce qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une goutte d’eau, mais
toutes les Nations que seront-elles? Quelque chose de plus peut-être?
Point du tout: plus vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y
paraît.
Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille jusqu’au mépris
de soi-même: on ne peut pas se mépriser davantage, que de se considérer
comme un néant. C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et
d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à dire avec saint
Michel: _Qui est comme Dieu?_ Qui mérite de lui être comparé, ou d’être
nommé devant sa face? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être
est en lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections de
plus en plus jusqu’à l’infini; ce ne sera toujours, à les regarder en
elles-mêmes, qu’un non être. Et que sert d’amasser beaucoup de non
êtres? de tout cela en fera-t-on autre chose qu’un non être? Rien autre
chose sans doute. O homme, aime donc Dieu comme celui qui est seul; et
porte l’amour de Dieu jusqu’à te mépriser comme un néant.
Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il devait, jusqu’au
mépris de soi-même, il a poussé l’amour de soi-même jusqu’au mépris de
Dieu: il a suivi sa propre volonté jusqu’à oublier celle de Dieu,
jusqu’à ne s’en souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré
elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de Dieu, et ne
s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était pas. Ainsi c’est le
néant qui compte pour rien celui qui est, et qui, au lieu de se mépriser
soi-même pour l’amour de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie
la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être, à la propre
satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit qu’un néant; ce qui est le
comble de l’injustice et de l’égarement.