De ce qui contente les yeux.
Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la lettre, et pour les
yeux de la chair. Et d’abord, il est bien certain que ce qui s’appelle
attachement du cœur, et en général sensibilité, commence par les yeux:
mais tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la concupiscence
de la chair, nous avons à présent à remarquer avec saint Jean une autre
sorte de concupiscence. Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles:
_N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles, ni son vain
éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards, ni tout ce qui
éblouit[65] les vôtres._ Vos yeux sont gâtés, vous ne pouvez souffrir la
modestie ni les ornements médiocres: vous étalez vos riches
ameublements, vos riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que
tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux proportions et aux
bienséances de votre état? Comme vous voulez être regardé, vous voulez
aussi regarder; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans
vous-même, que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout
cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation[66], et désir de se
distinguer par des choses vaines? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce
qui marque en vous de la petitesse. Une grande taille ne songe point à
se rehausser en exhaussant sa chaussure. Tout ce qui emprunte est
pauvre; et tout l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures
montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous êtes destitués de
ce qui vous relève.
[65] DÉFORIS: _éblouit et séduit les vôtres_.
[66] DÉFORIS: Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation
d’abondance.
Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence des yeux.
Quand on le regarde comme un instrument pour acquérir d’autres biens,
par exemple pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes
places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel, ambitieux. Celui
qui n’ose toucher à son argent, qui n’en est que le triste gardien et
semble ne se réserver aucun droit que celui de le regarder, est
proprement celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il en
cette sorte: _L’avare ne se remplit point de son argent: celui qui aime
les richesses n’en reçoit aucun fruit: et que sert au possesseur tout
cet argent, si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux[67]?_ C’est pour
lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas d’approcher ses
mains. Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa
passion. Celui-ci donne à son or et à son argent un éclat que la nature
ne lui donne pas: il est ébloui de ce faux éclat: la lumière du soleil,
qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle. Et que
lui sert de posséder ce qui, demeurant hors de lui, ne peut remplir son
intérieur? Quel bien lui revient-il de tant de richesses? C’est pourquoi
le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange, et qui jouit avec joie
du fruit de son travail: car il remplit du moins son estomac, et il
engraisse son corps[68].
[67] _Eccl._, V, 9, 10
[68] _Eccl._, V, 17, 18.
Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les yeux. Disons-en
autant des meubles, des bâtiments, de tout l’attirail de la vanité. Vous
n’en êtes qu’un possesseur superficiel, puisque les voir, c’est tout
pour vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on ne s’en
rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes dans son appétit, quelque
déréglé qu’il soit; cette gourmandise des yeux n’est jamais contente:
elle n’a, pour ainsi parler, ni fond ni rive. _L’avare ne cesse de se
consumer par un vain travail: et ses yeux_, continue le Sage, _ne se
rassasient point de richesses[69]_. Et encore: _L’enfer, le sépulcre, la
mort ne remplissent jamais leur avidité, et engloutissent tout sans se
satisfaire, ainsi les yeux des hommes sont insatiables[70]._
[69] _Eccl._, IV, 8.
[70] _Prov._, XXVII, 20.
N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde: car tout
y est plein de la concupiscence des yeux, qui est d’autant plus
pernicieuse qu’elle est immense et insatiable. Ne dites point que tout
ce bien que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à vous: vous
n’avez rien en vous-même de quoi le saisir et vous l’approprier: vous ne
savez pour qui vous le gardez: il vous échappe malgré vous par cent
manières différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin sans
remède par la mort; et il passera avec aussi peu de solidité et une
semblable illusion à un possesseur inconnu, qui peut-être ne vous sera
rien, ou plutôt qui certainement ne vous sera rien, quand ce serait
votre fils; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils, pour qui
vous avez tant travaillé, ne vous servira de rien dans ce séjour des
morts où vous allez; et sur la terre à peine se ressouviendra-t-il de
vos soins, et croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura
fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera paré d’un deuil
très court.
Et jamais vous ne vous dites à vous-même: Pour qui est-ce que je
travaille? Quoi! pour un héritier dont je ne sais pas s’il sera fou ou
sage, et s’il ne dissipera pas tout en un moment? _Et y a-t-il rien de
plus vain_, s’écrie le Sage[71]! Qu’y a-t-il de plus insensé, que de se
tant tourmenter pour se repaître de vent? Que vous servent tant de
fatigues et tant de soucis, que vous a causé le soin d’entasser et de
conserver tant de richesses? Vous n’en emporterez rien, et _vous
sortirez de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre[72]_. Que
reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de pourpre, et d’avoir
orné sa maison d’une manière convenable à un si grand luxe? Il est dans
les flammes éternelles: pour tout trésor il a un trésor de colère et de
vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. _Vous vous amassez_, dit
saint Paul, _des trésors de colère pour le jour de la vengeance[73]_.
[71] _Eccl._, II, 19.
[72] _Eccl._, V, 14, 15.
[73] _Rom._, II, 5
Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le Monde; n’en aimez point
la pompe et le vain éclat, qui ne fait que tromper les yeux: n’en aimez
point les spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous faire
entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser dans ses vengeances
et dans ses folles amours. Et quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne
réveillait les vôtres? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les
malheurs de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition frustrée
de ce qu’elle souhaitait? Pourquoi sortez-vous content du rassasiement
de ces passions dans les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on
est heureux ou malheureux par ces choses? Vous dites donc avec le Monde:
Ceux qui ont ces biens sont heureux: _Beatum dixerunt populum cui hæc
sunt._ Et comment dans ce sentiment pouvez-vous dire: _Ceux-là sont
heureux dont le Seigneur est le Dieu? Beatus populus cujus Dominus Deus
ejus[74]._
[74] _Psal._, CXLIII, 15.
Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux? Chantez avec David: _Je
verrai vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les
étoiles, que vous avez fondées[75]._ Écoutez Jésus-Christ qui vous dit:
_Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent du matin au
soir. Je vous le dis en vérité, Salomon, dans toute sa gloire et avec ce
beau diadème dont sa mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré
qu’une de ces fleurs[76]._ Voyez ces riches tapis dont la terre commence
à se couvrir dans le printemps. Que tout est petit en comparaison de ces
grands ouvrages de Dieu! On y voit la simplicité avec la grandeur,
l’abondance, la profusion, l’inépuisable richesse[77], qui n’ont coûté
qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de beaux objets ne se
montrent et n’attirent vos regards que pour les porter à leur Auteur
incomparablement plus beau. _Car si les hommes, ravis de la beauté du
soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à en faire
des dieux, comment n’ont-ils pas pensé combien doit être plus beau celui
qui les a faits et qui est le père de la beauté[78]?_
[75] _Psal._, VIII, 4.
[76] _Matth._, VI, 28, 29; _Cant._, III, 11.
[77] DÉFORIS: la profusion d’inépuisables richesses.
[78] _Sapient._, XIII, 3.
Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins? Ornez le Temple de
Dieu, et dites encore avec David: _Seigneur, j’ai aimé la beauté et
l’ornement de votre maison, et la gloire du lieu que vous habitez[79]._
Et de là conclut-il: _Ne perdez point mon âme avec les impies[80]_: car
j’ai aimé les vrais ornements et je ne me suis point laissé séduire à un
vain éclat.
[79] _Psal._ XXV, 8.
[80] _Ibid._, 9.
Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle de vanité et
l’objet de la cupidité publique, et _les parent comme on fait un
Temple[81]_. Ils transportent les ornements que votre Temple devrait
avoir seul, à ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble
qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre place. Ils
nourrissent leur vanité et celle des autres; et tout par conséquent est
rempli d’erreur et de corruption. Ah! fidèles enfants de Dieu,
désabusez-vous de ces folles concupiscences[82]: pourquoi tournez-vous
vos nécessités en vanités? Vous avez besoin d’une maison, comme d’une
défense nécessaire contre les injures de l’air: c’est une faiblesse.
Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent
et se dissipent à chaque moment: autre faiblesse. Vous avez besoin d’un
lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil
qui lie et ensevelit votre raison: autre faiblesse déplorable. Vous
faites de tous ces témoins et de tous ces monuments de votre faiblesse
un spectacle à votre vanité; et il semble que vous vouliez triompher de
l’infirmité qui vous environne de toutes parts.
[81] _Ibid._, CXLIII, 12.
[82] DÉFORIS: Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils
remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise;
tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants
de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences.
Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit de ses besoins, et
semble vouloir orner ses misères, pour les cacher à soi-même, toi du
moins, ô Chrétien, ô disciple de la vérité, retire tes yeux de ces
illusions: aie dans ta table[83] le nécessaire soutien de ton corps, et
non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui, retirés humblement
dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leurs petites
cellules, et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette
vie, qui n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur infirmité,
et le joug pesant dont le péché les a accablés! Heureuses les Vierges
sacrées, qui ne veulent plus être le spectacle du Monde, et qui
voudraient se cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les
environne! Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses yeux, pour ne
voir point les vanités, et dire avec David: _Détourne mes yeux, afin de
ne les voir point[84]_! Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état
au milieu du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés; qui y
passent sans s’y attacher; qui usent, comme dit saint Paul, de ce monde
comme n’en usant pas[85]; qui disent avec Esther sous le diadème: _Vous
savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et tout ce qui
peut servir à la gloire des impies; et que votre servante ne s’est
jamais réjouie qu’en vous seul, ô Dieu d’Israël[86]_; qui écoutent ce
grand précepte de la Loi: Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous
souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et, pour parler
avec le Texte sacré, la fornication des yeux: _Nec sequantur
cogitationes suas, et oculos per res carias fornicantes[87]_; enfin qui
prêtent l’oreille à saint Jean, qui, pénétré de toute l’abomination
attachée aux regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par la
vanité, ne cesse de leur crier: _N’aimez pas le Monde, où tout est plein
d’illusion et de corruption par la concupiscence des yeux._
[83] DÉFORIS: Aime dans ta table.
[84] _Psal._ CXVIII, 37.
[85] I _Cor._, VII, 31.
[86] _Esth._, XIV, 15, 16, 18.
[87] _Num._, XV, 39.