CHAPITRE IX

De ce qui contente les yeux.

Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la lettre, et pour les

yeux de la chair. Et d’abord, il est bien certain que ce qui s’appelle

attachement du cœur, et en général sensibilité, commence par les yeux:

mais tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la concupiscence

de la chair, nous avons à présent à remarquer avec saint Jean une autre

sorte de concupiscence. Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles:

_N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles, ni son vain

éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards, ni tout ce qui

éblouit[65] les vôtres._ Vos yeux sont gâtés, vous ne pouvez souffrir la

modestie ni les ornements médiocres: vous étalez vos riches

ameublements, vos riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que

tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux proportions et aux

bienséances de votre état? Comme vous voulez être regardé, vous voulez

aussi regarder; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans

vous-même, que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout

cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation[66], et désir de se

distinguer par des choses vaines? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce

qui marque en vous de la petitesse. Une grande taille ne songe point à

se rehausser en exhaussant sa chaussure. Tout ce qui emprunte est

pauvre; et tout l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures

montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous êtes destitués de

ce qui vous relève.

[65] DÉFORIS: _éblouit et séduit les vôtres_.

[66] DÉFORIS: Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation

d’abondance.

Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence des yeux.

Quand on le regarde comme un instrument pour acquérir d’autres biens,

par exemple pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes

places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel, ambitieux. Celui

qui n’ose toucher à son argent, qui n’en est que le triste gardien et

semble ne se réserver aucun droit que celui de le regarder, est

proprement celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il en

cette sorte: _L’avare ne se remplit point de son argent: celui qui aime

les richesses n’en reçoit aucun fruit: et que sert au possesseur tout

cet argent, si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux[67]?_ C’est pour

lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas d’approcher ses

mains. Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa

passion. Celui-ci donne à son or et à son argent un éclat que la nature

ne lui donne pas: il est ébloui de ce faux éclat: la lumière du soleil,

qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle. Et que

lui sert de posséder ce qui, demeurant hors de lui, ne peut remplir son

intérieur? Quel bien lui revient-il de tant de richesses? C’est pourquoi

le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange, et qui jouit avec joie

du fruit de son travail: car il remplit du moins son estomac, et il

engraisse son corps[68].

[67] _Eccl._, V, 9, 10

[68] _Eccl._, V, 17, 18.

Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les yeux. Disons-en

autant des meubles, des bâtiments, de tout l’attirail de la vanité. Vous

n’en êtes qu’un possesseur superficiel, puisque les voir, c’est tout

pour vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on ne s’en

rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes dans son appétit, quelque

déréglé qu’il soit; cette gourmandise des yeux n’est jamais contente:

elle n’a, pour ainsi parler, ni fond ni rive. _L’avare ne cesse de se

consumer par un vain travail: et ses yeux_, continue le Sage, _ne se

rassasient point de richesses[69]_. Et encore: _L’enfer, le sépulcre, la

mort ne remplissent jamais leur avidité, et engloutissent tout sans se

satisfaire, ainsi les yeux des hommes sont insatiables[70]._

[69] _Eccl._, IV, 8.

[70] _Prov._, XXVII, 20.

N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde: car tout

y est plein de la concupiscence des yeux, qui est d’autant plus

pernicieuse qu’elle est immense et insatiable. Ne dites point que tout

ce bien que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à vous: vous

n’avez rien en vous-même de quoi le saisir et vous l’approprier: vous ne

savez pour qui vous le gardez: il vous échappe malgré vous par cent

manières différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin sans

remède par la mort; et il passera avec aussi peu de solidité et une

semblable illusion à un possesseur inconnu, qui peut-être ne vous sera

rien, ou plutôt qui certainement ne vous sera rien, quand ce serait

votre fils; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils, pour qui

vous avez tant travaillé, ne vous servira de rien dans ce séjour des

morts où vous allez; et sur la terre à peine se ressouviendra-t-il de

vos soins, et croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura

fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera paré d’un deuil

très court.

Et jamais vous ne vous dites à vous-même: Pour qui est-ce que je

travaille? Quoi! pour un héritier dont je ne sais pas s’il sera fou ou

sage, et s’il ne dissipera pas tout en un moment? _Et y a-t-il rien de

plus vain_, s’écrie le Sage[71]! Qu’y a-t-il de plus insensé, que de se

tant tourmenter pour se repaître de vent? Que vous servent tant de

fatigues et tant de soucis, que vous a causé le soin d’entasser et de

conserver tant de richesses? Vous n’en emporterez rien, et _vous

sortirez de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre[72]_. Que

reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de pourpre, et d’avoir

orné sa maison d’une manière convenable à un si grand luxe? Il est dans

les flammes éternelles: pour tout trésor il a un trésor de colère et de

vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. _Vous vous amassez_, dit

saint Paul, _des trésors de colère pour le jour de la vengeance[73]_.

[71] _Eccl._, II, 19.

[72] _Eccl._, V, 14, 15.

[73] _Rom._, II, 5

Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le Monde; n’en aimez point

la pompe et le vain éclat, qui ne fait que tromper les yeux: n’en aimez

point les spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous faire

entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser dans ses vengeances

et dans ses folles amours. Et quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne

réveillait les vôtres? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les

malheurs de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition frustrée

de ce qu’elle souhaitait? Pourquoi sortez-vous content du rassasiement

de ces passions dans les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on

est heureux ou malheureux par ces choses? Vous dites donc avec le Monde:

Ceux qui ont ces biens sont heureux: _Beatum dixerunt populum cui hæc

sunt._ Et comment dans ce sentiment pouvez-vous dire: _Ceux-là sont

heureux dont le Seigneur est le Dieu? Beatus populus cujus Dominus Deus

ejus[74]._

[74] _Psal._, CXLIII, 15.

Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux? Chantez avec David: _Je

verrai vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les

étoiles, que vous avez fondées[75]._ Écoutez Jésus-Christ qui vous dit:

_Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent du matin au

soir. Je vous le dis en vérité, Salomon, dans toute sa gloire et avec ce

beau diadème dont sa mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré

qu’une de ces fleurs[76]._ Voyez ces riches tapis dont la terre commence

à se couvrir dans le printemps. Que tout est petit en comparaison de ces

grands ouvrages de Dieu! On y voit la simplicité avec la grandeur,

l’abondance, la profusion, l’inépuisable richesse[77], qui n’ont coûté

qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de beaux objets ne se

montrent et n’attirent vos regards que pour les porter à leur Auteur

incomparablement plus beau. _Car si les hommes, ravis de la beauté du

soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à en faire

des dieux, comment n’ont-ils pas pensé combien doit être plus beau celui

qui les a faits et qui est le père de la beauté[78]?_

[75] _Psal._, VIII, 4.

[76] _Matth._, VI, 28, 29; _Cant._, III, 11.

[77] DÉFORIS: la profusion d’inépuisables richesses.

[78] _Sapient._, XIII, 3.

Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins? Ornez le Temple de

Dieu, et dites encore avec David: _Seigneur, j’ai aimé la beauté et

l’ornement de votre maison, et la gloire du lieu que vous habitez[79]._

Et de là conclut-il: _Ne perdez point mon âme avec les impies[80]_: car

j’ai aimé les vrais ornements et je ne me suis point laissé séduire à un

vain éclat.

[79] _Psal._ XXV, 8.

[80] _Ibid._, 9.

Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle de vanité et

l’objet de la cupidité publique, et _les parent comme on fait un

Temple[81]_. Ils transportent les ornements que votre Temple devrait

avoir seul, à ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble

qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre place. Ils

nourrissent leur vanité et celle des autres; et tout par conséquent est

rempli d’erreur et de corruption. Ah! fidèles enfants de Dieu,

désabusez-vous de ces folles concupiscences[82]: pourquoi tournez-vous

vos nécessités en vanités? Vous avez besoin d’une maison, comme d’une

défense nécessaire contre les injures de l’air: c’est une faiblesse.

Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent

et se dissipent à chaque moment: autre faiblesse. Vous avez besoin d’un

lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil

qui lie et ensevelit votre raison: autre faiblesse déplorable. Vous

faites de tous ces témoins et de tous ces monuments de votre faiblesse

un spectacle à votre vanité; et il semble que vous vouliez triompher de

l’infirmité qui vous environne de toutes parts.

[81] _Ibid._, CXLIII, 12.

[82] DÉFORIS: Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils

remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise;

tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants

de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences.

Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit de ses besoins, et

semble vouloir orner ses misères, pour les cacher à soi-même, toi du

moins, ô Chrétien, ô disciple de la vérité, retire tes yeux de ces

illusions: aie dans ta table[83] le nécessaire soutien de ton corps, et

non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui, retirés humblement

dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leurs petites

cellules, et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette

vie, qui n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur infirmité,

et le joug pesant dont le péché les a accablés! Heureuses les Vierges

sacrées, qui ne veulent plus être le spectacle du Monde, et qui

voudraient se cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les

environne! Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses yeux, pour ne

voir point les vanités, et dire avec David: _Détourne mes yeux, afin de

ne les voir point[84]_! Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état

au milieu du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés; qui y

passent sans s’y attacher; qui usent, comme dit saint Paul, de ce monde

comme n’en usant pas[85]; qui disent avec Esther sous le diadème: _Vous

savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et tout ce qui

peut servir à la gloire des impies; et que votre servante ne s’est

jamais réjouie qu’en vous seul, ô Dieu d’Israël[86]_; qui écoutent ce

grand précepte de la Loi: Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous

souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et, pour parler

avec le Texte sacré, la fornication des yeux: _Nec sequantur

cogitationes suas, et oculos per res carias fornicantes[87]_; enfin qui

prêtent l’oreille à saint Jean, qui, pénétré de toute l’abomination

attachée aux regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par la

vanité, ne cesse de leur crier: _N’aimez pas le Monde, où tout est plein

d’illusion et de corruption par la concupiscence des yeux._

[83] DÉFORIS: Aime dans ta table.

[84] _Psal._ CXVIII, 37.

[85] I _Cor._, VII, 31.

[86] _Esth._, XIV, 15, 16, 18.

[87] _Num._, XV, 39.

Traité de la concupiscence · 第 14 / 44 题