CHAPITRE VIII

De la Concupiscence des yeux, et premièrement de la Curiosité.

La seconde chose qui est dans le Monde, selon saint Jean, c’est la

concupiscence des yeux. Il faut d’abord la distinguer de la

concupiscence de la chair: car le dessein de saint Jean est ici de nous

découvrir une autre source de corruption, et un autre vice un peu plus

délicat en apparence, mais dans le fond aussi mauvais[51], qui consiste

principalement en deux choses, dont l’une est le désir de voir,

d’expérimenter, de connaître, en un mot la curiosité; et l’autre est le

plaisir des yeux, lorsqu’on les repaît des objets d’un certain éclat

capable de les éblouir, ou de les séduire.

[51] DÉFORIS: aussi grossier et aussi mauvais.

Le désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la Concupiscence des

yeux, parce que de tous les organes, nos yeux sont ceux qui étendent le

plus nos connaissances. Sous les yeux sont en quelque sorte compris les

autres sens; et dans l’usage du langage humain, sentir et voir c’est la

même chose. On ne dit pas seulement: voyez que cela est beau; mais,

voyez que cette fleur sent bon, que cette chose est douce à manier, que

cette musique est agréable à entendre. C’est donc pour cela, dit saint

Augustin[52], que toute curiosité se rapporte à la concupiscence des

yeux. Le désir de voir, pris en cette sorte, c’est-à-dire celui

d’expérimenter, nous replonge enfin dans la concupiscence de la chair,

qui fait que nous ne cessons de rechercher et de nous imaginer de

nouveaux plaisirs, avec de nouveaux assaisonnements, pour en irriter la

cupidité. Mais ce désir a plus d’étendue, et c’est pourquoi il faut

distinguer cette seconde concupiscence de la première.

[52] _Confess._, X, XXXV, 51. Tout ce chapitre n’est qu’une large

paraphrase de saint Augustin.

Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces vaines curiosités de

savoir ce qui se passe dans le Monde, tout le secret de cette intrigue,

de quelque nature qu’elle soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir

tels et tels qui se donnent tant de mouvements dans le monde; les

ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute l’adresse

qu’ils ont de les couvrir d’un beau prétexte, souvent même de celui de

la vertu. O Dieu, quelle pâture pour les âmes curieuses, et par là

vaines et faibles! Et qu’apprendrez-vous par là qui soit si digne d’être

connu? Est-ce une chose qui soit si merveilleuse de savoir ce qui meut

les hommes, et la cause de toutes leurs illusions, de tous leurs songes?

Quel fruit retirerez-vous de ces curieuses recherches, et que vous

produiront-elles, sinon des soupçons et des jugements injustes, et pour

vous une redoutable matière des Jugements de celui qui dit: _Ne jugez

pas, et vous ne serez pas jugés[53]_?

[53] _Matth._, VII, 1.

Cette curiosité s’étend aux siècles passés les plus éloignés: et c’est

de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l’Histoire. On

se transporte en esprit dans le cœur des anciens Rois[54], dans les

secrets des anciens Peuples; on s’imagine entrer dans les délibérations

du Sénat Romain, dans les conseils ambitieux d’un Alexandre ou d’un

César, dans les jalousies politiques et raffinées d’un Tibère. Si c’est

pour en tirer quelques exemples utiles à la vie humaine, à la bonne

heure; il le faut souffrir, et même louer, pourvu qu’on apporte à cette

recherche une certaine sobriété. Mais si c’est, comme on le remarque

dans la plupart des curieux, pour se repaître l’imagination de certains

objets, qu’y a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui

n’est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont passé dans la

tête d’un mortel, que de rappeler avec tant de soin ces images que Dieu

a détruites dans sa Cité sainte, ces ombres qu’il a dissipées, tout cet

attirail de la vanité, qui de lui-même s’est replongé dans le néant,

d’où il est sorti? _Enfants des hommes, jusqu’à quand aurez-vous le cœur

appesanti? Pourquoi aimez-vous tant la vanité, et pourquoi vous

délectez-vous à étudier le mensonge?[55]_

[54] DÉFORIS: dans les Cours des anciens Rois.

[55] _Psal._, IV, 3.

Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence toutes les

mauvaises sciences, comme sont celles de deviner par les astres, ou par

les traits du visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi

frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu a soumis à la

direction particulière de sa providence. C’est entreprendre sur les

droits de Dieu, c’est détruire la confiance avec laquelle on se doit

abandonner à sa volonté que de donner dans ces sciences aussi vaines que

pernicieuses, c’est accoutumer l’esprit à se repaître de choses

frivoles, et à négliger les solides. On n’a pas besoin de remarquer que

c’est encore un plus grand excès que de chercher les moyens de consulter

les démons, où de les voir, ou de leur parler, ou d’apprendre des

guérisons qui se font par leurs ministères, ou par des pactes formés ou

des traités avec les malins esprits[56]. Car outre que dans toutes ces

curiosités il y a de l’impiété et une damnable superstition, on peut

encore ajouter qu’elles sont l’effet de la faiblesse d’un cerveau

blessé; de sorte que c’est éteindre la véritable lumière que d’en suivre

de si fausses.

[56] DÉFORIS: et par des pactes formels ou tacites avec ces malins

Esprits.

Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses sciences. Et pour ce qui

est des véritables, on excède beaucoup à s’y livrer trop, ou à

contre-temps, ou au préjudice de plus grandes obligations; comme il

arrive à ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer la vertu,

s’adonnent à toutes sortes de lectures[57], surtout des Livres nouveaux,

des Romans, des Comédies, des Poésies, et se laissent tellement posséder

au désir de savoir, qu’ils ne se possèdent plus eux-mêmes.

[57] DÉFORIS: s’adonnent ou à l’Histoire, ou à la Philosophie, ou à

toutes sortes de lectures.

Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance, une maladie, un

dérèglement de l’esprit, un dessèchement du cœur, une misérable

captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une

source d’erreurs.

C’est encore s’abandonner à cette concupiscence que saint Jean réprouve,

que d’apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines, ou

des mystères de la Religion. _Ne recherchez point_, dit le Sage, _ce qui

est au-dessus de vous[58]._ Et encore: _Celui qui sonde trop avant les

secrets de la divine Majesté, sera accablé de sa gloire[59]._ Et encore:

_Prenez garde de ne vouloir point être sages plus qu’il ne faut; soyez

sages sobrement et modérément[60]._ La foi et l’humilité sont les seules

guides qu’il faut suivre: quand on se jette dans l’abîme, on y périt.

Combien[61] ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des

secrets de la prédestination et de la grâce[62]; voulant juger de tout

par leur propre esprit, et rendre raison de tout; et s’élevant

superbement au dessus des Docteurs et des Apôtres mêmes?

[58] _Eccl._, III, 22.

[59] _Prov._, XXV, 27.

[60] _Rom._, XII, 3.

[61] Les Jansénistes.

[62] DÉFORIS supprime les lignes qui suivent, comme n’étant point dans

l’original.

Il faut en savoir autant qu’il est nécessaire pour bien prier, et

s’humilier véritablement; c’est-à-dire qu’il faut savoir que tout le

bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher

curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de

Dieu? N’est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l’a faite, la sait

mouvoir et la conduit à ses fins cachées sans la détruire? Prions-le

donc de nous diriger dans la voie du salut, et de se rendre maître de

nos désirs par les moyens qu’il sait. C’est à sa science et non à la

nôtre que nous devons nous abandonner. Cette vie est le temps de croire,

comme la vie future est le temps de voir. C’est tout savoir, dit un

Père, que de ne rien savoir davantage: _Nihil ultra scire, omnia scire

est._

Toute âme curieuse est faible et vaine; par là même elle est

discoureuse, elle n’a rien de solide, et veut seulement étaler un vain

savoir, qui ne cherche point à instruire, mais à éblouir les ignorants.

Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité dépensière.

On ne saurait avoir trop de raretés, trop de bijoux[63], trop de

pierreries, trop de tableaux, trop de livres curieux, sans avoir même le

plus souvent envie de les lire[64]. Ce n’est qu’amusement et

ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la dépense, et

sèche la source des aumônes! Mais elle pourra revenir à la seconde

manière de concupiscence des yeux, dont nous allons parler.

[63] DÉFORIS: trop de bijoux précieux.

[64] A rapprocher du ch. XIII des _Caractères_ de LA BRUYÈRE: _De la

mode_.

Traité de la concupiscence · 第 13 / 44 题