CHAPITRE X

De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte de concupiscence

réprouvée par saint Jean.

Quoique la curiosité et l’ostentation, dont nous venons de parler,

semblent être des branches de l’orgueil, elles appartiennent plutôt à la

vanité. La vanité est quelque chose de plus extérieur et superficiel;

tout s’y réduit à l’ostentation, que nous avons rapportée à la

concupiscence des yeux. La curiosité n’a d’autre fin que de faire

admirer un vain savoir, et par là se distinguer des autres hommes.

L’ostentation des richesses vient encore de la même source, et ne

cherche qu’à se donner une vaine distinction.

L’orgueil est une dépravation plus profonde: par elle l’homme, livré à

lui-même, se regarde lui-même comme son dieu, par l’excès de son amour

propre. _Être superbe_, dit saint Augustin, _c’est en laissant le bien

et le principe commun auquel nous devions tous être attachés, qui n’est

autre chose que Dieu, se faire soi-même son bien et son principe, ou son

auteur[88]_; c’est-à-dire, se faire son dieu: _Relicto communi, cui

omnes debent hærere, principio, sibi ipsi fieri atque esse principium._

[88] _De Civit. Dei_, XIV, XIII, 1.

C’est ce vice qui s’est coulé dans le fond de nos entrailles à la parole

du Serpent, qui nous disait en la personne d’Ève: _Vous serez comme des

dieux[89]_; et nous avons avalé ce poison mortel, lorsque nous avons

succombé à la tentation. Il a pénétré jusqu’à la moelle de nos os, et

toute notre âme en est infectée. Voilà en général ce que c’est que cette

troisième concupiscence, que saint Jean appelle _l’orgueil_; et il

ajoute: _l’orgueil de la vie_, parce que toute la vie en est corrompue;

c’est comme le vice radical d’où pullulent tous les autres vices: il se

montre dans toutes nos actions; mais ce qu’il y a de plus mortel, c’est

qu’il est la plus secrète comme la plus dangereuse pâture de notre cœur.

[89] _Gen._, III, 5.

Traité de la concupiscence · 第 15 / 44 题