D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire la Concupiscence de
la chair.
Lorsque saint Paul a parlé de notre chair comme d’une chair de péché, il
semble avoir voulu expliquer cette parole du Sauveur: _Tout ce qui est
né de la chair est chair, et tout ce qui est né de l’esprit est esprit:
ne vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez naître de
nouveau[38]._ Cette parole nous ramène à l’institution primitive de
notre nature.
[38] _Joan._, III, 6, 7.
Dieu a fait l’homme droit[39], et cette droiture consistait en ce que,
l’esprit étant parfaitement soumis à Dieu, le corps aussi était
parfaitement soumis à l’esprit. Ainsi tout était dans l’ordre, et c’est
cet ordre que nous appelons la justice et la droiture originelle. Comme
il n’y avait point de péché, il n’y avait pas de peine: par la même
raison il n’y avait point de mort, la mort étant établie comme la peine
du péché. Il y avait encore moins de honte: Dieu n’avait rien mis que de
bon, que de bienséant, que d’honnête dans notre corps, non plus que dans
notre âme: l’ouvrage de Dieu subsistait dans son entier: _Ils étaient
nus l’un et l’autre_, dit l’Écriture, _et ils n’en rougissaient
pas[40]_.
[39] DÉFORIS: Dieu a fait l’homme droit, dit le Sage.
[40] _Gen._, II, 25.
Mais, aussitôt qu’ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent: _J’ai entendu
votre voix_, dit Adam, _et je me suis caché_ dans le bois, _parce que
j’étais nu_. Et Dieu lui dit: _Qui vous a fait connaître que vous étiez
nu, si ce n’est que vous avez mangé du fruit que je vous avais
défendu?[41]_ Le corps cessa d’être soumis dès que l’esprit fut
désobéissant[42]: la révolte des sens fit connaître à l’homme sa nudité:
_leurs yeux furent ouverts: ils se couvrirent et se firent comme une
ceinture de feuilles de figuier[43]_. L’Écriture ne dédaigne pas de
marquer et la figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous
faire voir qu’ils ne s’en revêtirent pas pour se garantir du froid ou du
chaud, ni de l’inclémence de l’air; il y eut une autre cause plus
secrète, que l’Écriture nous enveloppe dans ces paroles, pour ménager
les oreilles et la pudeur du genre humain et nous faire entendre, sans
le dire, où la rébellion se faisait le plus sentir.
[41] _Gen._, III, 10, 11.
[42] DÉFORIS: dès que l’esprit fut désobéissant, l’homme ne fut plus
maître de ses mouvements et la révolte des sens.
[43] _Gen._, III, 7.
Ce ménagement de l’Écriture nous découvre d’autant plus notre honte
qu’elle semble n’oser la découvrir, de peur de nous donner trop de
confusion. Depuis ce temps-là, les passions de la chair, par une juste
punition de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques: l’homme a
été plongé dans le plaisir des sens: _Et au lieu_, dit saint Augustin,
_que par son immortalité et la parfaite soumission du corps à l’esprit,
il devait être spirituel, même dans la chair, il est devenu charnel,
même dans l’esprit: Qui futurus erat etiam carne spiritalis, factus est
etiam mente carnalis[44]_. L’homme tout entier fut livré au mal[45]:
_Dieu vit que la malice des hommes était grande sur la terre, et que
toute la pensée du cœur humain à tout moment se tournait au mal[46]._
[44] _De Civit. Dei_, XIV, XV, 1.
[45] DÉFORIS: On est tombé d’un excès dans un autre: l’homme tout
entier.
[46] _Gen._, VI, 5.
Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage? Allons à la source,
et nous trouverons que l’occasion d’une si forte expression de
l’Écriture et la cause de tout ce désordre y est clairement marquée dans
ces paroles qui précèdent: _Les enfants de Dieu virent que Les filles
des hommes étaient belles, et prirent pour leurs femmes celles d’entre
elles qui leur avaient plu[47]_, par une nouvelle transgression du
commandement de Dieu qui avait voulu les tenir séparés, de peur que les
filles des hommes n’entraînassent ses enfants dans la corruption. Tout
le désordre vint de la chair et de l’empire des sens qui prévalaient sur
la raison. Ce désordre a commencé dans nos premiers parents; nous en
naissons, et cette ardeur démesurée est devenue le principe de notre
naissance et de notre corruption tout ensemble. Par elle nous sommes
unis à Adam rebelle, à Adam pécheur; nous sommes souillés en celui en
qui nous étions tous comme la source de notre être. Nos passions
insensées ne se déclarent pas tout à coup, mais le germe qui les produit
toutes est en nous dès notre origine. Notre vie commence par les sens.
Qu’est-on autre chose dans l’enfance, pour ainsi parler, que corps et
chair?
[47] _Ibid._, 2.
Mais poussons encore plus loin: nous nous trouverons corps et chair
encore plus, en quelque façon, dans le sein de nos mères, et dès le
moment de notre conception, où, sans aucun exercice de la vue ni de
l’ouïe, qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus réveiller
notre raison, nous étions sans raisonnement, sans intelligence, une pure
masse de chair, n’ayant aucune connaissance de nous-mêmes, ni aucunes
pensées que celles qui sont tellement conjointes au mouvement du sang,
qu’à peine encore pouvons-nous les en distinguer. C’est donc ce qui fait
dire au Sauveur que nous sommes tous chair, en tant que nous naissons
par la chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux qui nous
produisent; nous n’avons pas le moindre petit usage de la raison au
commencement et durant les premières années de notre être: dès qu’elle
commence à poindre, tous les vices se déclarent peu à peu: quand son
exercice commence à devenir plus parfait, les grands dérèglements de la
sensualité commencent en même temps à se déclarer. C’est donc ce qui
s’appelle la chair de péché.
Livrés au corps, et tout corps dès notre conception, cette première
impression fait que nous en demeurons esclaves. Quel effort ne faut-il
point pour nous faire distinguer notre âme d’avec notre corps? Combien y
en a-t-il parmi nous qui ne sentent point cette distinction[48]? Et ceux
mêmes qui sortent un peu de cette masse de chair, et en séparent leur
âme, ne s’y replongeraient-ils pas toujours comme naturellement, s’ils
ne faisaient de continuels efforts pour empêcher leur imagination de
dominer; et non seulement de dominer, mais de faire tout, et même d’être
tout en nous? Nous sommes donc, pour ainsi dire, tout corps[49], et nous
ne serions jamais autre chose, si par la grâce de Jésus-Christ nous ne
renaissions de l’esprit.
[48] DÉFORIS: Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent jamais
venir à connaître ou à sentir cette distinction?
[49] DÉFORIS: Nous sommes entièrement corps.
Voyons un peu ce que c’est que la nature humaine dans ce reste immense
de Peuples sauvages qui n’ont d’esprit que pour leur corps, et en qui,
pour ainsi parler, ce qu’il y a de plus pur est de respirer. Et les
peuples plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la chair et
du sang? Comment en sortiraient-ils, s’il y a si peu de chrétiens qui en
sortent? De quoi s’entretient, de quoi s’occupe notre jeunesse, dans cet
âge où l’on se fait un opprobre de la pudeur? Que regrettent les
vieillards, lorsqu’ils déplorent leurs ans écoulés; et qu’est-ce qu’ils
souhaitent continuellement de rappeler, s’ils pouvaient, avec leur
jeunesse, si ce n’est les plaisirs des sens[50]? Que sommes-nous donc
autre chose que chair et que sang, et combien devons-nous haïr le Monde,
et tout ce qui est dans le Monde, selon le précepte de saint Jean,
puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable: _Que tout ce qui est au
Monde est concupiscence de la chair_?
[50]
Oh! l’amour, c’est la vie,
C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie,
Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.
(V. HUGO, _Chants au Crépuscule_, XXI.)