CHAPITRE V

Que la Concupiscence de la chair est répandue par tout le corps et par

tous les sens.

Il ne faut pas s’imaginer que la concupiscence de la chair consiste

seulement dans les passions dont nous venons de parler: c’est une racine

empoisonnée qui étend ses branches dans tous les sens[28], et se répand

dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c’est par les yeux

que l’on commence à avaler le poison de l’amour sensuel; ce qui faisait

dire à Job: _J’ai fait un pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à

une fille[29]_; et à saint Pierre, que les yeux des personnes impudiques

sont _pleins d’adultère[30]_; et à Jésus-Christ même: _Celui qui regarde

une femme pour la convoiter, s’est déjà souillé avec elle dans son

cœur[31]_.

[28] DÉFORIS: sur tous les sens.

[29] _Job_, XXXI, 1.

[30] II _Petr._, II, 14.

[31] _Matth._, V, 28.

Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence des yeux, dont saint

Jean parle dans notre passage. Car c’est ici où l’on ouvre les yeux pour

s’assouvir de la vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les

voir et à en être vu[32]. Les oreilles en sont infectées, quand, par de

dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse, l’on allume ou

l’on entretient les flammes de l’amour impur et cette secrète

disposition que nous avons aux joies sensuelles: car l’âme, une fois

touchée de ces plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s’attache

aux sens et au corps. Cette femme qui, dans les Proverbes, vante les

parfums qu’elle a répandus sur son lit et la douce odeur qu’on respire

dans sa chambre, pour en conclure aussitôt après: _Enivrons-nous des

plaisirs et jouissons des embrassements désirés[33]_, montre assez par

ce discours à quoi mènent les bonnes senteurs, préparées pour affaiblir

l’âme, l’attirer aux plaisirs des sens par quelque chose qui ne semble

pas offenser la pudeur, s’y faire recevoir avec moins de crainte, la

disposer ainsi à se relâcher, et détourner son attention de ce qui doit

faire son occupation naturelle, qui est de se rapporter toute à

Dieu[34].

[32] DÉFORIS: Car ici, où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la

vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en

être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair.

[33] _Prov._, VII, 21.

[34] DÉFORIS supprime ces derniers mots.

Tous les plaisirs des sens s’excitent les uns les autres: l’âme qui en

goûte un remonte aisément à la source qui les produit tous; ainsi ceux

qu’on s’imaginerait être les plus innocents[35], si l’on n’est toujours

sur ses gardes, préparent aux plus coupables; les plus petits font

sentir la joie qu’on ressentirait dans les plus grands, et réveillent la

concupiscence. Il y a même une mollesse et délicatesse répandue dans

tout le corps, qui, faisant chercher un certain repos dans le sensible,

le réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps avec une

attache qui fait oublier son âme, et l’image de Dieu qu’elle porte

empreinte dans son fond: on ne se peut rien refuser: un soin excessif de

sa santé fait qu’on flatte le corps en tout; et tous ces divers

sentiments sont autant de branches de la concupiscence de la chair.

[35] DÉFORIS: ainsi les plus innocents.

Hélas! je ne m’étonne pas si un saint Bernard craignait la santé

parfaite dans ses Religieux: il savait où elle nous mène, si on ne sait

châtier son corps avec l’Apôtre, et le réduire en servitude par les

mortifications, par le jeûne, par la prière et par une continuelle

occupation de l’esprit. Tout âme pudique fuit l’oisiveté, la

nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité, les tendresses

qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte les sens, les nourritures

exquises: tout cela n’est que la pâture de la concupiscence de la chair,

que saint Jean nous défend, et en entretient le feu.

Traité de la concupiscence · 第 10 / 44 题