Que l’attache que nous avons au plaisir des sens est mauvaise et
vicieuse.
Pour reconnaître encore plus à fond la raison de la défense que nous
fait saint Jean, de nous laisser entraîner à la concupiscence de la
chair, c’est-à-dire à l’attache au plaisir des sens, il faut entendre
que cette attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il faut
vaincre, une maladie qu’il faut guérir; ou l’on cède et on se livre tout
à fait à ce violent amour du plaisir des sens, et on se rend criminel et
esclave de la chair et du péché; ou on combat, ce qu’on ne se croirait
pas obligé de faire, si elle n’était mauvaise. Et ce qui la rend
visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au mal, puisqu’elle nous
porte à des excès terribles, à la gourmandise, à l’ivrognerie, à toute
sorte d’intempérances. Ce qui faisait dire à saint Paul: _Je sais que le
bien n’habite point en moi_, c’est-à-dire, _dans ma chair[20]_. Et
encore: _Je trouve en moi une loi de rébellion_ et d’intempérance, qui
me fait apercevoir, _lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal
m’est attaché[21]_ et inhérent à mon fond.
[20] _Rom._, VII, 18.
[21] _Ibid._, 21.
Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles d’une étrange
sorte, soit que nous cédions au plaisir[22], soit que nous le
combattions par une continuelle résistance, puisque, comme dit saint
Augustin, pour ne point tomber dans l’excès, il faut combattre le mal
dans son principe; pour éviter le consentement, qui est le mal consommé,
il faut continuellement résister au désir, qui en est le commencement:
_Ut non fiat malum excedendi, resistendum est malo concupiscendi._
[22] DÉFORIS: au plaisir des sens.
Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans le besoin que nous
avons de nous soutenir par la nourriture. La sagesse du Créateur, non
contente de nous forcer à ce soutien nécessaire, par la douleur violente
de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables qui les
accompagnent, nous y invite même par le plaisir qu’elle a attaché aux
fonctions naturelles de boire et de manger. Elle a rempli de bien toute
la nature, _envoyant_, comme dit saint Paul, _la pluie et le beau temps,
et les saisons qui rendent la terre féconde en toutes sortes de fruits,
remplissant nos cœurs de joie par une nourriture convenable[23]_. Et par
là, comme dit le même saint Paul, _Dieu rend lui-même témoignage_ à sa
providence et à sa bonté paternelle, qui nourrit les hommes comme les
animaux, et sauve les uns et les autres de la manière qui convient à
chacun.
[23] _Act._, XIV, 16.
Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion de ce plaisir,
pour s’attacher à leur corps plutôt qu’à Dieu qui l’avait fait, et ne
cessait de le sustenter par des moyens si agréables. Le plaisir de la
nourriture les captive: au lieu de manger pour vivre, _ils semblent_,
comme disait un ancien et après lui saint Augustin, _ne vivre que pour
manger_. Ceux-là mêmes qui savent régler leurs désirs et sont amenés au
repas par la nécessité de la nature, trompés par le plaisir, et engagés
plus avant qu’il ne faut par ses appas, sont transportés au delà des
justes bornes; ils se laissent insensiblement gagner à leur appétit, et
ne croient jamais avoir satisfait entièrement au besoin, tant que le
boire et le manger flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la
convoitise ne sait jamais où finit la nécessité: _Nescit cupiditas ubi
finiatur necessitas[24]._ C’est donc là une maladie que la contagion de
la chair produit dans l’esprit; une maladie contre laquelle on ne doit
point cesser de combattre, ni d’y chercher des remèdes par la sobriété
et la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne. Mais qui oserait
penser à d’autres excès qui se déclarent d’une manière bien plus
dangereuse dans un autre plaisir des sens? Qui, dis-je, oserait en
parler, ou y oserait penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur, et
qu’on n’y pense point sans péril, même pour le blâmer? O Dieu, encore un
coup, qui oserait parler de cette profonde et honteuse plaie de la
nature, de cette concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si
tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre, et qui
cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres? Malheur à
la terre, malheur à la terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où
sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui
s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent le ciel et la
lumière; d’où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice
divine contre la corruption du genre humain!
[24] _Confess._, X, XXXI.
O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus, et fils de la Vierge mère de
Jésus, que Jésus aussi toujours vierge lui a donné pour mère à la croix,
que cet Apôtre a raison de crier de toute sa force aux grands et aux
petits, aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants comme aux
pères: _N’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce
que ce qu’il y a dans le Monde est concupiscence de la chair_; un
attachement à la fragile et trompeuse beauté du corps, et un amour
déréglé du plaisir des sens qui corrompt également les deux sexes.
O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature humaine coupable
à ce principe d’incontinence, vous y avez préparé un remède dans l’amour
conjugal: mais ce remède fait voir encore la grandeur du mal, puisqu’il
se mêle tant d’excès dans l’usage de ce sacré remède. Car d’abord ce
remède sacré, c’est-à-dire le mariage, est un bien, et un grand bien;
puisque c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son Église, et le
symbole de leur union indissoluble. Mais c’est un bien qui suppose un
mal dont on use bien; c’est-à-dire qui suppose le mal de la
concupiscence, dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire
fructifier la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien qui
remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance: un remède de ses excès,
et un frein à sa licence. Que de peine n’a pas la faiblesse humaine à se
tenir dans les bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat
même du mariage! C’est ce qui fait dire à saint Augustin _qu’il s’en
trouve plus qui gardent une perpétuelle et inviolable continence, qu’il
ne s’en trouve qui demeurent dans les lois de la chasteté conjugale: un
amour désordonné pour sa propre femme étant souvent_, selon le même
Père, _un attrait secret à en aimer d’autres_. O faiblesse de la
misérable humanité, qu’on ne peut assez déplorer!
Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que _ceux qui sont mariés
doivent vivre comme n’ayant point de femmes[25]_; les femmes par
conséquent comme n’ayant point de maris; c’est-à-dire, les uns et les
autres sans être trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux
sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. C’est encore
ce qui fait dire au même saint Paul, que ceux qui sont dans la chair,
qui sont plongés et attachés par le fond du cœur à ces plaisirs, ne
peuvent plaire à Dieu: _Qui in carne sunt, Deo placere non possunt[26]._
C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité; et sur ce
fondement, saint Augustin distingue trois états de la vie humaine par
rapport à la concupiscence de la chair: les chastes mariés usent bien de
ce mal; les intempérants en usent mal, les continents perpétuels n’en
usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour des plaisirs des
sens[27].
[25] I _Cor._, VII, 25.
[26] _Rom._, VIII, 8.
[27] Tout ce développement sur l’amour conjugal est à rapprocher de la
fin du ch. XII et de tout le ch. XXXVIII de la troisième Partie de
l’_Introduction à la Vie dévote_.
Disons donc avec saint Jean à tous les Fidèles, et à chacun selon l’état
où il est: O vous qui vous livrez à la concupiscence de la chair, cessez
de vous y laisser captiver; et vous qui en usez bien dans un chaste
mariage, n’y soyez point attachés, et modérez vos désirs: et vous qui,
plus courageux, comme plus heureux que tous les autres, ne lui donnez
rien du tout, et la méprisez tout à fait, persistez dans cette chaste
disposition qui vous égale aux Anges de Dieu: tous ensemble abattez
cette chair rebelle, dont la loi impérieuse, qui est en nos membres, a
tant fait répandre de larmes, tant pousser de gémissements à tous les
Saints: à l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par les
jeûnes; et, mortifiant votre goût, travaillez à rendre plus faciles les
victoires des autres appétits plus violents et plus dangereux.