CHAPITRE III

Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur du corps, et qu’elle

est dans les misères et dans les passions qui nous viennent de cette

source.

Ce joug pesant qui accable les enfants d’Adam, n’est autre chose, comme

on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquelles

l’Ecclésiastique raconte en ces termes: _Ils ont les inquiétudes, les

terreurs d’un cœur_ continuellement agité, _les inventions de leurs

espérances_ trompeuses et trop engageantes, _et le jour_ terrible _de la

mort_. Tous ces maux sont répandus sur tous les hommes, _depuis celui

qui est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la terre et dans

la poussière_, par sa pauvreté, _ou sur la cendre_ dans son affliction

et dans sa douleur, _depuis celui qui est revêtu de pourpre, et qui

porte la Couronne, jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus

grossier. La fureur, la jalousie, le tumulte_ des passions, _l’agitation

de l’esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourments

qu’elle nous attire par sa durée, les querelles_, et tous les maux qui

les suivent; tout cela se répand partout. _Dans le temps du repos et

dans le lit, où on répare ses forces par le sommeil_, le trouble nous

suit, _les songes pendant la nuit changent nos pensées: nous goûtons

pendant un moment un peu de repos[16] et tout d’un coup il nous vient

des soins, comme durant le jour, par les songes: on est troublé dans les

visions de son cœur, comme si l’on venait d’éviter les périls d’un jour

de combat: dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève comme

en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien tant de terreur_. Tous

ces troubles sont l’effet d’un corps agité, et d’un sang ému qui envoie

à la tête de tristes vapeurs: _c’est pourquoi ces agitations_, tant

celles des passions que celles des songes, _se trouvent dans toute

chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent sept fois

davantage sur les pécheurs_, où les terreurs de la conscience se

joignent aux communes infirmités de la nature. _A quoi il faut ajouter

les morts violentes, le sang répandu, les combats, l’épée, les

oppressions, les famines, les mortalités, et tous les autres fléaux de

Dieu. Toutes ces choses_, qui dans l’origine ne se devaient pas trouver

parmi les hommes, _ont été créées pour la punition des méchants, et

c’est pour eux qu’est arrivé le déluge_. Et la source de tous ces maux

_c’est que tout ce qui sort de la terre, retourne à la terre, comme

toutes les eaux[17] viennent de la mer et y retournent[18]_.

[16] DÉFORIS: _Un peu de repos qui n’est rien._

[17] Texte rétabli par DÉFORIS. L’édition de 1731 donne erronément:

_toutes les eaux de la mer_.

[18] _Eccl._, XL, 2-11.

En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre

humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où

naissent les agitations et les troubles des passions qui nous

tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre

innocence devions être semblables aux Anges de Dieu, sommes devenus

comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier

honneur de notre nature: _Homo cum in honore esset, non intellexit_,

etc.[19] _Pendant que l’homme était en honneur_ dans son institution

primitive, _il n’a pas connu cet avantage: il s’est égalé aux animaux

insensés, et leur a été rendu semblable_. Répétons une et deux fois ce

verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et

les passions insensées où nous jette notre corps mortel; et tout ce qui

nous y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer

la source de nos maux, et nous attache à l’état de servitude où nous

sommes.

[19] _Psal._ XLVIII, 18 et 21.

Traité de la concupiscence · 第 8 / 44 题