On a dit que les voyages font tort à l'amour, parce qu'ils donnent des
distractions; on a dit aussi qu'ils le fortifient, parce qu'ils laissent
le temps d'y rêver. Le chevalier était trop jeune pour faire de si
savantes distinctions. Las de la voiture, à moitié chemin, il avait pris
un bidet de poste, et arrivait ainsi vers cinq heures du soir à
l'auberge du Soleil, enseigne passée de mode, du temps de Louis XIV.
Il y avait à Versailles un vieux prêtre qui avait été curé près de
Neauflette: le chevalier le connaissait et l'aimait. Ce curé, simple et
pauvre, avait un neveu à bénéfices, abbé de cour, qui pouvait être
utile. Le chevalier alla donc chez le neveu, lequel, homme d'importance,
plongé dans son rabat, reçut fort bien le nouveau venu et ne dédaigna
pas d'écouter sa requête.
--Mais, parbleu! dit-il, vous venez au mieux. Il y a ce soir opéra à la
cour, une espèce de fête, de je ne sais quoi. Je n'y vais pas, parce que
je boude la marquise, afin d'obtenir quelque chose; mais voici justement
un mot de M. le duc d'Aumont, que je lui avais demandé pour quelqu'un,
je ne sais plus qui. Allez là. Vous n'êtes pas encore présenté, il est
vrai, mais pour le spectacle cela n'est pas nécessaire. Tâchez de vous
trouver sur le passage du roi au petit foyer. Un regard, et votre
fortune est faite.
Le chevalier remercia l'abbé, et, fatigué d'une nuit mal dormie et d'une
journée à cheval, il fit, devant un miroir d'auberge, une de ces
toilettes nonchalantes qui vont si bien aux amoureux. Une servante peu
expérimentée l'accommoda du mieux qu'elle put, et couvrit de poudre son
habit pailleté. Il s'achemina ainsi vers le hasard. Il avait vingt ans.
La nuit tombait lorsqu'il arriva au château. Il s'avança timidement vers
la grille et demanda son chemin à la sentinelle. On lui montra le grand
escalier. Là, il apprit du suisse que l'opéra venait de commencer, et
que le roi, c'est-à-dire tout le monde, était dans la salle[7].
[Note 7: Il ne s'agit point ici de la salle actuelle, construite par
Louis XV, ou plutôt par madame de Pompadour, mais terminée seulement en
1769 et inaugurée en 1770, pour le mariage du duc de Berri (Louis XVI)
avec Marie-Antoinette. Il s'agit d'une sorte de théâtre mobile qu'on
transportait dans une galerie ou un appartement, selon la coutume de
Louis XIV. (Note de l'auteur.)]
--Si monsieur le marquis veut traverser la cour, ajouta le suisse (à
tout hasard, on donnait du marquis), il sera au spectacle dans un
instant. S'il aime mieux passer par les appartements....
Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosité lui fit
répondre d'abord qu'il passerait par les appartements; puis, comme un
laquais se disposait à le suivre pour le guider, un mouvement de vanité
lui fit ajouter qu'il n'avait que faire d'être accompagné. Il s'avança
seul donc, non sans quelque émotion.
Versailles resplendissait de lumière. Du rez-de-chaussée jusqu'au faîte,
les lustres, les girandoles, les meubles dorés, les marbres
étincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants
étaient ouverts partout. À mesure que le chevalier marchait, il était
frappé d'un étonnement et d'une admiration difficiles à imaginer; car ce
qui rendait tout à fait merveilleux le spectacle qui s'offrait à lui, ce
n'était pas seulement la beauté, l'éclat de ce spectacle même, c'était
la complète solitude où il se trouvait dans cette sorte de désert
enchanté.
À se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un
temple, un cloître ou un château, il y a quelque chose de bizarre, et,
pour ainsi dire, de mystérieux. Le monument semble peser sur l'homme:
les murs le regardent; les échos l'écoutent; le bruit de ses pas trouble
un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose
marcher qu'avec respect.
Ainsi d'abord fit le chevalier; mais bientôt la curiosité prit le dessus
et l'entraîna. Les candélabres de la galerie des Glaces, en se mirant,
se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, que de
nymphes et de bergères se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient
aux plafonds, et semblaient enlacer d'une immense guirlande le palais
tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours semé
d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur
majestueuse du grand roi; là des ottomanes chiffonnées, des pliants en
désordre autour d'une table de jeu; une suite infinie de salons toujours
vides, où la magnificence éclatait d'autant mieux qu'elle semblait plus
inutile; de temps en temps des portes secrètes s'ouvrant sur des
corridors à perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant
comme dans un labyrinthe; des colonnes, des estrades faites pour des
géants; des boudoirs enchevêtrés comme des cachettes d'enfants; une
énorme toile de Vanloo près d'une cheminée de porphyre; une boîte à
mouches oubliée à côté d'un magot de la Chine; tantôt une grandeur
écrasante, tantôt une grâce efféminée; et partout, au milieu du luxe, de
la prodigalité et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, étranges et
diverses, les parfums mêlés des fleurs et des femmes, une tiédeur
énervante, l'air de la volupté.
Être en pareil lieu à vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s'y
trouver seul, il y avait à coup sûr de quoi être ébloui. Le chevalier
avançait au hasard, comme dans un rêve.
--Vrai palais de fées, murmurait-il; et, en effet, il lui semblait voir
se réaliser pour lui un de ces contes où les princes égarés découvrent
des châteaux magiques.
Était-ce bien des créatures mortelles qui habitaient ce séjour sans
pareil? Était-ce des femmes véritables qui venaient de s'asseoir dans
ces fauteuils, et dont les contours gracieux avaient laissé à ces
coussins cette empreinte légère, pleine encore d'indolence? Qui sait?
derrière ces rideaux épais, au fond de quelque immense et brillante
galerie, peut-être allait-il apparaître une princesse endormie depuis
cent ans, une fée en paniers, une Armide en paillettes, ou quelque
hamadryade de cour, sortant d'une colonne de marbre, entr'ouvrant un
lambris doré!
Étourdi, malgré lui, par toutes ces chimères, le chevalier, pour mieux
rêver, s'était jeté sur un sofa, et il s'y serait peut-être oublié
longtemps, s'il ne s'était souvenu qu'il était amoureux. Que faisait,
pendant ce temps-là, mademoiselle d'Annebault, sa bien-aimée, restée,
elle, dans un vieux château?
--Athénaïs! s'écria-t-il tout à coup, que fais-je ici à perdre mon
temps? Ma raison est-elle égarée? Où suis-je donc, grand Dieu! et que se
passe-t-il en moi?
Il se leva et continua son chemin à travers ce pays nouveau, et il s'y
perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant à voix basse,
lui apparurent au fond d'une galerie. Il s'avança vers eux et leur
demanda sa route pour aller à la comédie.
--Si monsieur le marquis, lui répondit-on (toujours d'après la même
formule), veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de
suivre la galerie à droite, il trouvera au bout trois marches à monter;
il tournera alors à gauche, et quand il aura traversé le salon de Diane,
celui d'Apollon, celui des Muses et celui du Printemps, il redescendra
encore six marches; puis, en laissant à droite la salle des gardes,
comme pour gagner l'escalier des ministres, il ne peut manquer de
rencontrer là d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin.
--Bien obligé, dit le chevalier, et, avec de si bons renseignements, ce
sera bien ma faute si je ne m'y retrouve pas.
Il se remit en marche avec courage, s'arrêtant toujours malgré lui pour
regarder de côté et d'autre, puis se rappelant de nouveau ses amours;
enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait
annoncé, il trouva de nouveaux laquais.
--Monsieur le marquis s'est trompé, lui dirent ceux-ci, c'est par
l'autre aile du château qu'il aurait fallu prendre; mais rien n'est plus
facile que de la regagner. Monsieur n'a qu'à descendre cet escalier,
puis il traversera le salon des Nymphes, celui de l'Été, celui de...
--Je vous remercie, dit le chevalier.
Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens
comme un badaud. Je me déshonore en pure perte, et quand, par
impossible, ils ne se moqueraient pas de moi, à quoi me sert leur
nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne
connais pas un?
Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire se
pourrait.--Car, après tout, se disait-il, ce palais est fort beau, il
est très grand, mais il n'est pas sans bornes, et, fût-il long comme
trois fois notre garenne, il faudra bien que j'en voie la fin.
Mais il n'est pas facile, à Versailles, d'aller longtemps droit devant
soi, et cette comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne
déplut peut-être aux nymphes de l'endroit, car elles recommencèrent de
plus belle à égarer le pauvre amoureux, et, sans doute pour le punir,
elles prirent plaisir à le faire tourner et retourner sur ses propres
pas, le ramenant sans cesse à la même place, justement comme un
campagnard fourvoyé dans une charmille; c'est ainsi qu'elles
l'enveloppaient dans leur dédale de marbre et d'or.
Dans les _Antiquités de Rome_, de Piranési, il y a une série de gravures
que l'artiste appelle «ses rêves», et qui sont un souvenir de ses
propres visions durant le délire d'une fièvre. Ces gravures représentent
de vastes salles gothiques: sur le pavé sont toutes sortes d'engins et
de machines, roues, câbles, poulies, leviers, catapultes, etc., etc.,
expression d'énorme puissance mise en action et de résistance
formidable. Le long des murs vous apercevez un escalier et, sur cet
escalier, grimpant, non sans peine, Piranési lui-même. Suivez les
marches un peu plus haut, elles s'arrêtent tout à coup devant un abîme.
Quoi qu'il soit advenu du pauvre Piranési, vous le croyez du moins au
bout de son travail, car il ne peut faire un pas de plus sans tomber;
mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'élève en
l'air, et, sur cet escalier encore, Piranési sur le bord d'un autre
précipice. Regardez encore plus haut, et un escalier encore plus aérien
se dresse devant vous, et encore le pauvre Piranési continuant son
ascension, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'éternel escalier et
Piranési disparaissent ensemble dans les nues, c'est-à-dire dans le bord
de la gravure.
Cette fiévreuse allégorie représente assez exactement l'ennui d'une
peine inutile, et l'espèce de vertige que donne l'impatience. Le
chevalier, voyageant toujours de salon en salon et de galerie en
galerie, fut pris d'une sorte de colère.
--Parbleu! dit-il, voilà qui est cruel. Après avoir été si charmé, si
ravi, si enthousiasmé de me trouver seul dans ce maudit palais (ce
n'était plus le palais des fées), je n'en pourrai donc pas sortir! Peste
soit de la fatuité qui m'a inspiré cette idée d'entrer ici comme le
prince Fanfarinet avec ses bottes d'or massif, au lieu de dire au
premier laquais venu de me conduire tout bonnement à la salle de
spectacle!
Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier était, comme
Piranési, à la moitié d'un escalier, sur un palier, entre trois portes.
Derrière celle du milieu, il lui sembla entendre un murmure si doux, si
léger, si voluptueux, pour ainsi dire, qu'il ne put s'empêcher
d'écouter. Au moment où il s'avançait, tremblant de prêter une oreille
indiscrète, cette porte s'ouvrit à deux battants. Une bouffée d'air
embaumée de mille parfums, un torrent de lumière à faire pâlir la
galerie des Glaces, vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de
quelques pas.
--Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda l'huissier qui avait
ouvert la porte.
--Je voudrais aller à la comédie, répondit le chevalier.
--Elle vient de finir à l'instant même.
En même temps, de fort belles dames, délicatement plâtrées de blanc et
de carmin, donnant, non pas le bras, ni même la main, mais le bout des
doigts à de vieux et jeunes seigneurs, commençaient à sortir de la salle
de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil pour ne pas gâter
leurs paniers. Tout ce monde brillant parlait à voix basse, avec une
demi-gaieté, mêlée de crainte et de respect.
--Qu'est-ce donc? dit le chevalier, ne devinant pas que le hasard
l'avait conduit précisément au petit foyer.
--Le roi va passer, répondit l'huissier.
Il y a une sorte d'intrépidité qui ne doute de rien, elle n'est que trop
facile: c'est le courage des gens mal élevés. Notre jeune provincial,
bien qu'il fût raisonnablement brave, ne possédait pas cette faculté. À
ces seuls mots: «Le roi va passer,» il resta immobile et presque
effrayé.
Le roi Louis XV, qui faisait à cheval, à la chasse, une douzaine de
lieues sans y prendre garde, était, comme l'on sait, souverainement
nonchalant. Il se vantait, non sans raison, d'être le premier
gentilhomme de France; et ses maîtresses lui disaient, non sans cause,
qu'il en était le mieux fait et le plus beau. C'était une chose
considérable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en
personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec un bras posé ou plutôt
étendu sur l'épaule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge
glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse à la mode), toutes
les chuchoteries cessèrent; les courtisans baissaient la tête, n'osant
pas saluer tout à fait, et les belles dames, se repliant doucement sur
leurs jarretières couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas,
hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand'mères appelaient une
révérence, et que notre siècle a remplacé par le brutal «shakehand» des
Anglais.
Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui
plaisait. Alfiéri était peut-être là, qui raconte ainsi sa présentation
à Versailles, dans ses Mémoires:
«Je savais que le roi ne parlait jamais aux étrangers qui n'étaient pas
marquants; je ne pus cependant me faire à l'impassible et sourcilleux
maintien de Louis XV. Il toisait l'homme qu'on lui présentait de la tête
aux pieds, et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me
semble cependant que, si l'on disait à un géant: _Voici une fourmi que
je vous présente_, en la regardant il sourirait, ou dirait peut-être:
Ah! le petit animal!»
Le taciturne monarque passa donc à travers ces fleurs, ces belles
dames, et toute cette cour, gardant sa solitude au milieu de la foule.
Il ne fallut pas au chevalier de longues réflexions pour comprendre
qu'il n'avait rien à espérer du roi, et que le récit de ses amours
n'obtiendrait là aucun succès.
--Malheureux que je suis! pensa-t-il, mon père n'avait que trop raison
lorsqu'il me disait qu'à deux pas du roi je verrais un abîme entre lui
et moi. Quand bien même je me hasarderais à demander une audience, qui
me protégera? qui me présentera? Le voilà, ce maître absolu qui peut
d'un mot changer ma destinée, assurer ma fortune, combler tous mes
souhaits. Il est là, devant moi; en étendant la main, je pourrais
toucher sa parure,... et je me sens plus loin de lui que si j'étais
encore au fond de ma province! Comment lui parler? comment l'aborder?
Qui viendra donc à mon secours?
Pendant que le chevalier se désolait ainsi, il vit entrer une jeune dame
assez jolie, d'un air plein de grâce et de finesse; elle était vêtue
fort simplement, d'une robe blanche, sans diamants ni broderies, avec
une rose sur l'oreille. Elle donnait la main à un seigneur _tout à
l'ambre_, comme dit Voltaire, et lui parlait tout bas derrière son
éventail. Or le hasard voulut qu'en causant, en riant et en gesticulant,
cet éventail vint à lui échapper et à tomber sous un fauteuil,
précisément devant le chevalier. Il se précipita aussitôt pour le
ramasser, et comme, pour cela, il avait mis un genou en terre, la jeune
dame lui parut si charmante, qu'il lui présenta l'éventail sans se
relever. Elle s'arrêta, sourit et passa, remerciant d'un léger signe de
tête; mais, au regard qu'elle avait jeté sur le chevalier, il sentit
battre son cœur sans savoir pourquoi.--Il avait raison.--Cette jeune
dame était la petite d'Étioles, comme l'appelaient encore les
mécontents, tandis que les autres, en parlant d'elle, disaient «la
Marquise» comme on dit «la Reine».