III

On a dit que les voyages font tort à l'amour, parce qu'ils donnent des

distractions; on a dit aussi qu'ils le fortifient, parce qu'ils laissent

le temps d'y rêver. Le chevalier était trop jeune pour faire de si

savantes distinctions. Las de la voiture, à moitié chemin, il avait pris

un bidet de poste, et arrivait ainsi vers cinq heures du soir à

l'auberge du Soleil, enseigne passée de mode, du temps de Louis XIV.

Il y avait à Versailles un vieux prêtre qui avait été curé près de

Neauflette: le chevalier le connaissait et l'aimait. Ce curé, simple et

pauvre, avait un neveu à bénéfices, abbé de cour, qui pouvait être

utile. Le chevalier alla donc chez le neveu, lequel, homme d'importance,

plongé dans son rabat, reçut fort bien le nouveau venu et ne dédaigna

pas d'écouter sa requête.

--Mais, parbleu! dit-il, vous venez au mieux. Il y a ce soir opéra à la

cour, une espèce de fête, de je ne sais quoi. Je n'y vais pas, parce que

je boude la marquise, afin d'obtenir quelque chose; mais voici justement

un mot de M. le duc d'Aumont, que je lui avais demandé pour quelqu'un,

je ne sais plus qui. Allez là. Vous n'êtes pas encore présenté, il est

vrai, mais pour le spectacle cela n'est pas nécessaire. Tâchez de vous

trouver sur le passage du roi au petit foyer. Un regard, et votre

fortune est faite.

Le chevalier remercia l'abbé, et, fatigué d'une nuit mal dormie et d'une

journée à cheval, il fit, devant un miroir d'auberge, une de ces

toilettes nonchalantes qui vont si bien aux amoureux. Une servante peu

expérimentée l'accommoda du mieux qu'elle put, et couvrit de poudre son

habit pailleté. Il s'achemina ainsi vers le hasard. Il avait vingt ans.

La nuit tombait lorsqu'il arriva au château. Il s'avança timidement vers

la grille et demanda son chemin à la sentinelle. On lui montra le grand

escalier. Là, il apprit du suisse que l'opéra venait de commencer, et

que le roi, c'est-à-dire tout le monde, était dans la salle[7].

[Note 7: Il ne s'agit point ici de la salle actuelle, construite par

Louis XV, ou plutôt par madame de Pompadour, mais terminée seulement en

1769 et inaugurée en 1770, pour le mariage du duc de Berri (Louis XVI)

avec Marie-Antoinette. Il s'agit d'une sorte de théâtre mobile qu'on

transportait dans une galerie ou un appartement, selon la coutume de

Louis XIV. (Note de l'auteur.)]

--Si monsieur le marquis veut traverser la cour, ajouta le suisse (à

tout hasard, on donnait du marquis), il sera au spectacle dans un

instant. S'il aime mieux passer par les appartements....

Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosité lui fit

répondre d'abord qu'il passerait par les appartements; puis, comme un

laquais se disposait à le suivre pour le guider, un mouvement de vanité

lui fit ajouter qu'il n'avait que faire d'être accompagné. Il s'avança

seul donc, non sans quelque émotion.

Versailles resplendissait de lumière. Du rez-de-chaussée jusqu'au faîte,

les lustres, les girandoles, les meubles dorés, les marbres

étincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants

étaient ouverts partout. À mesure que le chevalier marchait, il était

frappé d'un étonnement et d'une admiration difficiles à imaginer; car ce

qui rendait tout à fait merveilleux le spectacle qui s'offrait à lui, ce

n'était pas seulement la beauté, l'éclat de ce spectacle même, c'était

la complète solitude où il se trouvait dans cette sorte de désert

enchanté.

À se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un

temple, un cloître ou un château, il y a quelque chose de bizarre, et,

pour ainsi dire, de mystérieux. Le monument semble peser sur l'homme:

les murs le regardent; les échos l'écoutent; le bruit de ses pas trouble

un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose

marcher qu'avec respect.

Ainsi d'abord fit le chevalier; mais bientôt la curiosité prit le dessus

et l'entraîna. Les candélabres de la galerie des Glaces, en se mirant,

se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, que de

nymphes et de bergères se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient

aux plafonds, et semblaient enlacer d'une immense guirlande le palais

tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours semé

d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur

majestueuse du grand roi; là des ottomanes chiffonnées, des pliants en

désordre autour d'une table de jeu; une suite infinie de salons toujours

vides, où la magnificence éclatait d'autant mieux qu'elle semblait plus

inutile; de temps en temps des portes secrètes s'ouvrant sur des

corridors à perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant

comme dans un labyrinthe; des colonnes, des estrades faites pour des

géants; des boudoirs enchevêtrés comme des cachettes d'enfants; une

énorme toile de Vanloo près d'une cheminée de porphyre; une boîte à

mouches oubliée à côté d'un magot de la Chine; tantôt une grandeur

écrasante, tantôt une grâce efféminée; et partout, au milieu du luxe, de

la prodigalité et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, étranges et

diverses, les parfums mêlés des fleurs et des femmes, une tiédeur

énervante, l'air de la volupté.

Être en pareil lieu à vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s'y

trouver seul, il y avait à coup sûr de quoi être ébloui. Le chevalier

avançait au hasard, comme dans un rêve.

--Vrai palais de fées, murmurait-il; et, en effet, il lui semblait voir

se réaliser pour lui un de ces contes où les princes égarés découvrent

des châteaux magiques.

Était-ce bien des créatures mortelles qui habitaient ce séjour sans

pareil? Était-ce des femmes véritables qui venaient de s'asseoir dans

ces fauteuils, et dont les contours gracieux avaient laissé à ces

coussins cette empreinte légère, pleine encore d'indolence? Qui sait?

derrière ces rideaux épais, au fond de quelque immense et brillante

galerie, peut-être allait-il apparaître une princesse endormie depuis

cent ans, une fée en paniers, une Armide en paillettes, ou quelque

hamadryade de cour, sortant d'une colonne de marbre, entr'ouvrant un

lambris doré!

Étourdi, malgré lui, par toutes ces chimères, le chevalier, pour mieux

rêver, s'était jeté sur un sofa, et il s'y serait peut-être oublié

longtemps, s'il ne s'était souvenu qu'il était amoureux. Que faisait,

pendant ce temps-là, mademoiselle d'Annebault, sa bien-aimée, restée,

elle, dans un vieux château?

--Athénaïs! s'écria-t-il tout à coup, que fais-je ici à perdre mon

temps? Ma raison est-elle égarée? Où suis-je donc, grand Dieu! et que se

passe-t-il en moi?

Il se leva et continua son chemin à travers ce pays nouveau, et il s'y

perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant à voix basse,

lui apparurent au fond d'une galerie. Il s'avança vers eux et leur

demanda sa route pour aller à la comédie.

--Si monsieur le marquis, lui répondit-on (toujours d'après la même

formule), veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de

suivre la galerie à droite, il trouvera au bout trois marches à monter;

il tournera alors à gauche, et quand il aura traversé le salon de Diane,

celui d'Apollon, celui des Muses et celui du Printemps, il redescendra

encore six marches; puis, en laissant à droite la salle des gardes,

comme pour gagner l'escalier des ministres, il ne peut manquer de

rencontrer là d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin.

--Bien obligé, dit le chevalier, et, avec de si bons renseignements, ce

sera bien ma faute si je ne m'y retrouve pas.

Il se remit en marche avec courage, s'arrêtant toujours malgré lui pour

regarder de côté et d'autre, puis se rappelant de nouveau ses amours;

enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait

annoncé, il trouva de nouveaux laquais.

--Monsieur le marquis s'est trompé, lui dirent ceux-ci, c'est par

l'autre aile du château qu'il aurait fallu prendre; mais rien n'est plus

facile que de la regagner. Monsieur n'a qu'à descendre cet escalier,

puis il traversera le salon des Nymphes, celui de l'Été, celui de...

--Je vous remercie, dit le chevalier.

Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens

comme un badaud. Je me déshonore en pure perte, et quand, par

impossible, ils ne se moqueraient pas de moi, à quoi me sert leur

nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne

connais pas un?

Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire se

pourrait.--Car, après tout, se disait-il, ce palais est fort beau, il

est très grand, mais il n'est pas sans bornes, et, fût-il long comme

trois fois notre garenne, il faudra bien que j'en voie la fin.

Mais il n'est pas facile, à Versailles, d'aller longtemps droit devant

soi, et cette comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne

déplut peut-être aux nymphes de l'endroit, car elles recommencèrent de

plus belle à égarer le pauvre amoureux, et, sans doute pour le punir,

elles prirent plaisir à le faire tourner et retourner sur ses propres

pas, le ramenant sans cesse à la même place, justement comme un

campagnard fourvoyé dans une charmille; c'est ainsi qu'elles

l'enveloppaient dans leur dédale de marbre et d'or.

Dans les _Antiquités de Rome_, de Piranési, il y a une série de gravures

que l'artiste appelle «ses rêves», et qui sont un souvenir de ses

propres visions durant le délire d'une fièvre. Ces gravures représentent

de vastes salles gothiques: sur le pavé sont toutes sortes d'engins et

de machines, roues, câbles, poulies, leviers, catapultes, etc., etc.,

expression d'énorme puissance mise en action et de résistance

formidable. Le long des murs vous apercevez un escalier et, sur cet

escalier, grimpant, non sans peine, Piranési lui-même. Suivez les

marches un peu plus haut, elles s'arrêtent tout à coup devant un abîme.

Quoi qu'il soit advenu du pauvre Piranési, vous le croyez du moins au

bout de son travail, car il ne peut faire un pas de plus sans tomber;

mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'élève en

l'air, et, sur cet escalier encore, Piranési sur le bord d'un autre

précipice. Regardez encore plus haut, et un escalier encore plus aérien

se dresse devant vous, et encore le pauvre Piranési continuant son

ascension, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'éternel escalier et

Piranési disparaissent ensemble dans les nues, c'est-à-dire dans le bord

de la gravure.

Cette fiévreuse allégorie représente assez exactement l'ennui d'une

peine inutile, et l'espèce de vertige que donne l'impatience. Le

chevalier, voyageant toujours de salon en salon et de galerie en

galerie, fut pris d'une sorte de colère.

--Parbleu! dit-il, voilà qui est cruel. Après avoir été si charmé, si

ravi, si enthousiasmé de me trouver seul dans ce maudit palais (ce

n'était plus le palais des fées), je n'en pourrai donc pas sortir! Peste

soit de la fatuité qui m'a inspiré cette idée d'entrer ici comme le

prince Fanfarinet avec ses bottes d'or massif, au lieu de dire au

premier laquais venu de me conduire tout bonnement à la salle de

spectacle!

Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier était, comme

Piranési, à la moitié d'un escalier, sur un palier, entre trois portes.

Derrière celle du milieu, il lui sembla entendre un murmure si doux, si

léger, si voluptueux, pour ainsi dire, qu'il ne put s'empêcher

d'écouter. Au moment où il s'avançait, tremblant de prêter une oreille

indiscrète, cette porte s'ouvrit à deux battants. Une bouffée d'air

embaumée de mille parfums, un torrent de lumière à faire pâlir la

galerie des Glaces, vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de

quelques pas.

--Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda l'huissier qui avait

ouvert la porte.

--Je voudrais aller à la comédie, répondit le chevalier.

--Elle vient de finir à l'instant même.

En même temps, de fort belles dames, délicatement plâtrées de blanc et

de carmin, donnant, non pas le bras, ni même la main, mais le bout des

doigts à de vieux et jeunes seigneurs, commençaient à sortir de la salle

de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil pour ne pas gâter

leurs paniers. Tout ce monde brillant parlait à voix basse, avec une

demi-gaieté, mêlée de crainte et de respect.

--Qu'est-ce donc? dit le chevalier, ne devinant pas que le hasard

l'avait conduit précisément au petit foyer.

--Le roi va passer, répondit l'huissier.

Il y a une sorte d'intrépidité qui ne doute de rien, elle n'est que trop

facile: c'est le courage des gens mal élevés. Notre jeune provincial,

bien qu'il fût raisonnablement brave, ne possédait pas cette faculté. À

ces seuls mots: «Le roi va passer,» il resta immobile et presque

effrayé.

Le roi Louis XV, qui faisait à cheval, à la chasse, une douzaine de

lieues sans y prendre garde, était, comme l'on sait, souverainement

nonchalant. Il se vantait, non sans raison, d'être le premier

gentilhomme de France; et ses maîtresses lui disaient, non sans cause,

qu'il en était le mieux fait et le plus beau. C'était une chose

considérable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en

personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec un bras posé ou plutôt

étendu sur l'épaule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge

glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse à la mode), toutes

les chuchoteries cessèrent; les courtisans baissaient la tête, n'osant

pas saluer tout à fait, et les belles dames, se repliant doucement sur

leurs jarretières couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas,

hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand'mères appelaient une

révérence, et que notre siècle a remplacé par le brutal «shakehand» des

Anglais.

Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui

plaisait. Alfiéri était peut-être là, qui raconte ainsi sa présentation

à Versailles, dans ses Mémoires:

«Je savais que le roi ne parlait jamais aux étrangers qui n'étaient pas

marquants; je ne pus cependant me faire à l'impassible et sourcilleux

maintien de Louis XV. Il toisait l'homme qu'on lui présentait de la tête

aux pieds, et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me

semble cependant que, si l'on disait à un géant: _Voici une fourmi que

je vous présente_, en la regardant il sourirait, ou dirait peut-être:

Ah! le petit animal!»

Le taciturne monarque passa donc à travers ces fleurs, ces belles

dames, et toute cette cour, gardant sa solitude au milieu de la foule.

Il ne fallut pas au chevalier de longues réflexions pour comprendre

qu'il n'avait rien à espérer du roi, et que le récit de ses amours

n'obtiendrait là aucun succès.

--Malheureux que je suis! pensa-t-il, mon père n'avait que trop raison

lorsqu'il me disait qu'à deux pas du roi je verrais un abîme entre lui

et moi. Quand bien même je me hasarderais à demander une audience, qui

me protégera? qui me présentera? Le voilà, ce maître absolu qui peut

d'un mot changer ma destinée, assurer ma fortune, combler tous mes

souhaits. Il est là, devant moi; en étendant la main, je pourrais

toucher sa parure,... et je me sens plus loin de lui que si j'étais

encore au fond de ma province! Comment lui parler? comment l'aborder?

Qui viendra donc à mon secours?

Pendant que le chevalier se désolait ainsi, il vit entrer une jeune dame

assez jolie, d'un air plein de grâce et de finesse; elle était vêtue

fort simplement, d'une robe blanche, sans diamants ni broderies, avec

une rose sur l'oreille. Elle donnait la main à un seigneur _tout à

l'ambre_, comme dit Voltaire, et lui parlait tout bas derrière son

éventail. Or le hasard voulut qu'en causant, en riant et en gesticulant,

cet éventail vint à lui échapper et à tomber sous un fauteuil,

précisément devant le chevalier. Il se précipita aussitôt pour le

ramasser, et comme, pour cela, il avait mis un genou en terre, la jeune

dame lui parut si charmante, qu'il lui présenta l'éventail sans se

relever. Elle s'arrêta, sourit et passa, remerciant d'un léger signe de

tête; mais, au regard qu'elle avait jeté sur le chevalier, il sentit

battre son cœur sans savoir pourquoi.--Il avait raison.--Cette jeune

dame était la petite d'Étioles, comme l'appelaient encore les

mécontents, tandis que les autres, en parlant d'elle, disaient «la

Marquise» comme on dit «la Reine».

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7. · 第 58 / 69 题