--Celle-là me protégera, celle-là viendra à mon secours! Ah! que l'abbé
avait raison de me dire qu'un regard déciderait de ma vie! Oui, ces yeux
si fins et si doux, cette petite bouche railleuse et délicieuse, ce
petit pied noyé dans un pompon... Voilà ma bonne fée!
Ainsi pensait, presque tout haut, le chevalier rentrant à son auberge.
D'où lui venait cette espérance subite? Sa jeunesse seule parlait-elle,
ou les yeux de la marquise avaient-ils parlé?
Mais la difficulté restait toujours la même. S'il ne songeait plus
maintenant à être présenté au roi, qui le présenterait à la marquise?
Il passa une grande partie de la nuit à écrire à mademoiselle
d'Annebault une lettre à peu près pareille à celle qu'avait lue madame
de Pompadour.
Retracer cette lettre serait fort inutile. Hormis les sots, il n'y a que
les amoureux qui se trouvent toujours nouveaux, en répétant toujours la
même chose.
Dès le matin le chevalier sortit et se mit à marcher, en rêvant dans les
rues. Il ne lui vint pas à l'esprit d'avoir encore recours à l'abbé
protecteur, et il ne serait pas aisé de dire la raison qui l'en
empêchait. C'était comme un mélange de crainte et d'audace, de fausse
honte et de romanesque. Et, en effet, que lui aurait répondu l'abbé,
s'il lui avait conté son histoire de la veille?--Vous vous êtes trouvé à
propos pour ramasser un éventail; avez-vous su en profiter? Qu'avez-vous
dit à la marquise?--Rien.--Vous auriez dû lui parler.--J'étais troublé,
j'avais perdu la tête.--Cela est un tort; il faut savoir saisir
l'occasion; mais cela peut se réparer. Voulez-vous que je vous présente
à monsieur un tel? il est de mes amis; à madame une telle? elle est
mieux encore. Nous tâcherons de vous faire parvenir jusqu'à cette
marquise qui vous a fait peur, et cette fois, etc., etc.
Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. Il lui semblait qu'en
racontant son aventure, il l'aurait, pour ainsi dire, gâtée et déflorée.
Il se disait que le hasard avait fait pour lui une chose inouïe,
incroyable, et que ce devait être un secret entre lui et la fortune;
confier ce secret au premier venu, c'était, à son avis, en ôter tout le
prix et s'en montrer indigne.--Je suis allé seul hier au château de
Versailles, pensait-il; j'irai bien seul à Trianon (c'était en ce moment
le séjour de la favorite).
Une telle façon de penser peut et doit même paraître extravagante aux
esprits calculateurs, qui ne négligent rien et laissent le moins
possible au hasard; mais les gens les plus froids, s'ils ont été jeunes
(tout le monde ne l'est pas, même au temps de la jeunesse), ont pu
connaître ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et séduisant,
qui nous entraîne vers la destinée: on se sent aveugle, et on veut
l'être; on ne sait où l'on va, et l'on marche. Le charme est dans cette
insouciance et dans cette ignorance même; c'est le plaisir de l'artiste
qui rêve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fenêtres de sa
maîtresse; c'est aussi l'instinct du soldat; c'est surtout celui du
joueur.
Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de
Trianon. Sans être fort paré, comme on disait alors, il ne manquait ni
d'élégance, ni de cette façon d'être qui fait qu'un laquais, vous
rencontrant en route, ne vous demande pas où vous allez. Il ne lui fut
donc pas difficile, grâce à quelques indications prises à son auberge,
d'arriver jusqu'à la grille du château, si l'on peut appeler ainsi cette
bonbonnière de marbre qui vit jadis tant de plaisirs et d'ennuis.
Malheureusement, la grille était fermée, et un gros suisse, vêtu d'une
simple houppelande, se promenait, les mains derrière le dos, dans
l'avenue intérieure, comme quelqu'un qui n'attend personne.
--Le roi est ici! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas.
Évidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promènent,
les maîtres sont enfermés ou sortis.
Que faire? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et
de courage, autant il éprouvait tout à coup de trouble et de
désappointement. Cette seule pensée: «Le roi est ici!» l'effrayait plus
que n'avaient fait la veille ces trois mots: «Le roi va passer!» car ce
n'était alors que de l'imprévu, et maintenant il connaissait ce froid
regard, cette majesté impassible.
--Ah, bon Dieu! quel visage ferais-je si j'essayais, en étourdi, de
pénétrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face à face devant ce
monarque superbe, prenant son café au bord d'un ruisseau?
Aussitôt se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette
désobligeante de la Bastille; au lieu de l'image charmante qu'il avait
gardée de cette marquise passant en souriant, il vit des donjons, des
cachots, du pain noir, l'eau de la question; il savait l'histoire de
Latude. Peu à peu venait la réflexion, et peu à peu s'envolait
l'espérance.
--Et cependant, se dit-il encore, je ne fais point de mal, ni le roi non
plus. Je réclame contre une injustice; je n'ai jamais chansonné
personne. On m'a si bien reçu hier à Versailles, et les laquais ont été
si polis! De quoi ai-je peur? De faire une sottise. J'en ferai d'autres
qui répareront celle-là.
Il s'approcha de la grille et la toucha du doigt; elle n'était pas tout
à fait fermée. Il l'ouvrit et entra résolument. Le suisse se retourna
d'un air ennuyé.
--Que demandez-vous? où allez-vous?
--Je vais chez madame de Pompadour.
--Avez-vous une audience?
--Oui.
--Où est votre lettre?
Ce n'était plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait
plus de duc d'Aumont. Le chevalier baissa tristement les yeux, et
s'aperçut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin étaient
couverts de poussière. Il avait commis la faute de venir à pied dans un
pays où l'on ne marchait pas. Le suisse baissa les yeux aussi, et le
toisa, non de la tête aux pieds, mais des pieds à la tête. L'habit lui
parut propre, mais le chapeau était un peu de travers et la coiffure
dépoudrée:
--Vous n'avez point de lettre. Que voulez-vous?
--Je voudrais parler à madame de Pompadour.
--Vraiment! et vous croyez que ça se fait comme ça?
--Je n'en sais rien. Le roi est-il ici?
--Peut-être. Sortez, et laissez-moi en repos.
Le chevalier ne voulait pas se mettre en colère; mais, malgré lui, cette
insolence le fit pâlir.
--J'ai dit quelquefois à un laquais de sortir, répondit-il, mais un
laquais ne me l'a jamais dit.
--Laquais! moi? un laquais! s'écria le suisse furieux.
--Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'en soucie point, et
très peu m'importe.
Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crispés et le visage
en feu. Le chevalier, rendu à lui-même par l'apparence d'une menace,
souleva légèrement la poignée de son épée.
--Prenez garde, dit-il, je suis gentilhomme, et il en coûte trente-six
livres pour envoyer en terre un rustre comme vous.
--Si vous êtes gentilhomme, monsieur, moi, j'appartiens au roi; je ne
fais que mon devoir, et ne croyez pas...
En ce moment, le bruit d'une fanfare, qui semblait venir du bois de
Satory, se fit entendre au loin et se perdit dans l'écho. Le chevalier
laissa son épée retomber dans le fourreau, et, ne songeant plus à la
querelle commencée:
--Eh, morbleu! dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne me
le disiez-vous tout de suite?
--Cela ne me regarde pas, ni vous non plus.
--Écoutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas là, je n'ai pas de lettre,
je n'ai pas d'audience. Voici pour boire, laissez-moi entrer.
Il tira de sa poche quelques pièces d'or. Le suisse le toisa de nouveau
avec un souverain mépris.
--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il dédaigneusement. Cherche-t-on ainsi
à s'introduire dans une demeure royale? Au lieu de vous faire sortir,
prenez garde que je ne vous y enferme.
--Toi, double maraud! dit le chevalier, retrouvant sa colère et
reprenant son épée.
--Oui, moi, répéta le gros homme.
Mais, pendant cette conversation, où l'historien regrette d'avoir
compromis son héros, d'épais nuages avaient obscurci le ciel; un orage
se préparait. Un éclair rapide brilla, suivi d'un violent coup de
tonnerre, et la pluie commençait à tomber lourdement. Le chevalier, qui
tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux,
grande comme un petit écu.
--Peste! dit-il, mettons-nous à l'abri. Il ne s'agit pas de se laisser
mouiller.
Et il se dirigea lestement vers l'antre du Cerbère, ou, si l'on veut, la
maison du concierge; puis là, se jetant sans façon dans le grand
fauteuil du concierge même:
--Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il, et que je suis malheureux! Vous me
prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma
poche un placet pour Sa Majesté! Je suis de province, mais vous n'êtes
qu'un sot.
Le suisse, pour toute réponse, alla dans un coin prendre sa hallebarde,
et resta ainsi debout, l'arme au poing.
--Quand partirez-vous? s'écria-t-il d'une voix de Stentor.
La querelle, tour à tour oubliée et reprise, semblait cette fois devenir
tout à fait sérieuse, et déjà les deux grosses mains du suisse
tremblaient étrangement sur sa pique; qu'allait-il advenir? je ne sais,
lorsque, tournant tout à coup la tête: Ah! dit le chevalier, qui vient
là?
Un jeune page, montant un cheval superbe (non pas anglais; dans ce
temps-là les jambes maigres n'étaient pas à la mode), accourait à toute
bride et au triple galop. Le chemin était trempé par la pluie; la grille
n'était qu'entr'ouverte. Il y eut une hésitation; le suisse s'avança et
ouvrit la grille. Le page donna de l'éperon; le cheval, arrêté un
instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre
humide et tomba.
Il est fort peu commode, presque dangereux, de faire relever un cheval
tombé à terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes
de la bête, qui fait ce qu'elle peut, est extrêmement désagréable,
surtout lorsque l'on a soi-même une jambe aussi prise sous la selle.
Le chevalier, toutefois, vint à l'aide sans réfléchir à ces
inconvénients, et il s'y prit si adroitement que bientôt le cheval fut
redressé et le cavalier dégagé. Mais celui-ci était couvert de boue, et
ne pouvait qu'à peine marcher en boitant. Transporté, tant bien que mal,
dans la maison du suisse, et assis à son tour dans le grand fauteuil:
--Monsieur, dit-il au chevalier, vous êtes gentilhomme, à coup sûr. Vous
m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus
grand encore. Voici un message du roi pour madame la marquise, et ce
message est très pressé, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi,
pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou. Vous
comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe écloppée, je ne
saurais porter ce papier. Il faudrait, pour cela, me faire porter
moi-même. Voulez-vous y aller à ma place?
En même temps, il tirait de sa poche une grande enveloppe dorée
d'arabesques, accompagnée du sceau royal.
--Très volontiers, monsieur, répondit le chevalier, prenant l'enveloppe.
Et, leste et léger comme une plume, il partit en courant sur la pointe
du pied.
V
Quand le chevalier arriva au château, un suisse était encore devant le
péristyle:
--Ordre du roi, dit le jeune homme, qui, cette fois, ne redoutait plus
les hallebardes; et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers
d'une demi-douzaine de laquais.
Un grand huissier, planté au milieu du vestibule, voyant l'ordre et le
sceau royal, s'inclina gravement, comme un peuplier courbé par le vent,
puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin
d'une boiserie.
Une petite porte battante, masquée par une tapisserie, s'ouvrit aussitôt
comme d'elle-même. L'homme osseux fit un signe obligeant: le chevalier
entra et la tapisserie, qui s'était entr'ouverte, retomba mollement
derrière lui.
Un valet de chambre silencieux l'introduisit alors dans un salon, puis
dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets,
puis enfin dans un second salon, et le pria d'attendre un instant.
--Suis-je encore ici au château de Versailles? se demandait le
chevalier. Allons-nous recommencer à jouer à cligne-musette?
Trianon n'était, à cette époque, ni ce qu'il est maintenant, ni ce qu'il
avait été. On a dit que madame de Maintenon avait fait de Versailles un
oratoire et madame de Pompadour un boudoir. On a dit aussi de Trianon
que _ce petit château de porcelaine_ était le boudoir de Madame de
Montespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il paraît que Louis
XV en mettait partout. Telle galerie où son aïeul se promenait
majestueusement était alors bizarrement divisée en une infinité de
compartiments. Il y en avait de toutes les couleurs; le roi allait
papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours.--Trouvez-vous de
bon goût mes petits appartements meublés? demanda-t-il un jour à la
belle comtesse de Séran.--Non, dit-elle, je les voudrais bleus. Comme le
bleu était la couleur du roi, cette réponse le flatta. Au second
rendez-vous, madame de Séran trouva le salon meublé en bleu, comme elle
l'avait désiré.
Celui dans lequel, en ce moment, le chevalier se trouvait seul, n'était
ni bleu, ni blanc, ni rose, mais tout en glaces. On sait combien une
jolie femme qui a une jolie taille gagne à laisser ainsi son image se
répéter sous mille aspects. Elle éblouit, elle enveloppe, pour ainsi
dire, celui à qui elle veut plaire. De quelque côté qu'il regarde, il la
voit; comment l'éviter? Il ne lui reste plus qu'à s'enfuir, ou à
s'avouer subjugué.
Le chevalier regardait aussi le jardin. Là, derrière les charmilles et
les labyrinthes, les statues et les vases de marbre, commençait à
poindre le goût pastoral, que la marquise allait mettre à la mode, et
que, plus tard, madame Dubarry et la reine Marie-Antoinette devaient
pousser à un si haut degré de perfection. Déjà apparaissaient les
fantaisies champêtres où se réfugiait le caprice blasé. Déjà les tritons
boursouflés, les graves déesses et les nymphes savantes, les bustes à
grandes perruques, glacés d'horreur dans leurs niches de verdure,
voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs étonnés.
Les petites pelouses, les petits ruisseaux, les petits ponts, allaient
bientôt détrôner l'Olympe pour le remplacer par une laiterie, étrange
parodie de la nature, que les Anglais copient sans la comprendre, vrai
jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un maître indolent, qui ne
savait comment se désennuyer de Versailles dans Versailles même.
Mais le chevalier était trop charmé, trop ravi de se trouver là pour
qu'une réflexion critique pût se présenter à son esprit. Il était, au
contraire, prêt à tout admirer, et il admirait en effet, tournant sa
missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau,
lorsqu'une jolie fille de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement:
--Venez, monsieur.
Il la suivit, et après avoir passé de nouveau par plusieurs corridors
plus ou moins mystérieux, elle le fit entrer dans une grande chambre où
les volets étaient à demi fermés. Là, elle s'arrêta et parut écouter.
--Toujours cligne-musette, se disait le chevalier.
Cependant, au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit encore, et
une autre fille de chambre qui semblait devoir être aussi jolie que la
première, répéta du même ton les mêmes paroles:
--Venez, monsieur.
S'il avait été ému à Versailles, il l'était maintenant bien autrement,
car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la
divinité. Il s'avança le cœur palpitant; une douce lumière, faiblement
voilée par de légers rideaux de gaze, succéda à l'obscurité; un parfum
délicieux, presque imperceptible, se répandit dans l'air autour de lui;
la fille de chambre écarta timidement le coin d'une portière de soie,
et, au fond d'un grand cabinet de la plus élégante simplicité, il
aperçut la dame à l'éventail, c'est-à-dire la toute-puissante marquise.
Elle était seule, assise devant une table, enveloppée d'un peignoir, la
tête appuyée sur sa main, et paraissant très préoccupée. En voyant
entrer le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme
involontaire.
--Vous venez de la part du roi?
Le chevalier aurait pu répondre, mais il ne trouva rien de mieux que de
s'incliner profondément, en présentant à la marquise la lettre qu'il
lui apportait. Elle la prit, ou plutôt s'en empara avec une extrême
vivacité. Pendant qu'elle la décachetait, ses mains tremblaient sur
l'enveloppe.
Cette lettre, écrite de la main du roi, était assez longue. Elle la
dévora d'abord, pour ainsi dire, d'un coup d'œil, puis elle la lut
avidement avec une attention profonde, le sourcil froncé et serrant les
lèvres. Elle n'était pas belle ainsi, et ne ressemblait plus à
l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla
réfléchir. Peu à peu, son visage, qui avait pâli, se colora d'un léger
incarnat (à cette heure-là elle n'avait pas de rouge): non seulement la
grâce lui revint, mais un éclair de vraie beauté passa sur ses traits
délicats; on aurait pu prendre ses joues pour deux feuilles de rose.
Elle poussa un demi-soupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se
retournant vers le chevalier:
--Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant
sourire, mais c'est que je n'étais pas levée, et je ne le suis même pas
encore. Voilà pourquoi j'ai été forcée de vous faire venir par les
cachettes; car je suis assiégée ici presque autant que si j'étais chez
moi. Je voudrais répondre un mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma
commission?
Cette fois il fallait parler; le chevalier avait eu le temps de
reprendre un peu de courage.
--Hélas! madame, dit-il tristement, c'est beaucoup de grâce que vous me
faites; mais, par malheur, je n'en puis profiter.
--Pourquoi cela?
--Je n'ai pas l'honneur d'appartenir à Sa Majesté.
--Comment donc êtes-vous venu ici?
--Par un hasard. J'ai rencontré en route un page qui s'est jeté par
terre, et qui m'a prié...
--Comment, jeté par terre! répéta la marquise en éclatant de rire. (Elle
paraissait si heureuse en ce moment, que la gaieté lui venait sans
peine.)
--Oui, madame, il est tombé de cheval à la grille. Je me suis trouvé là,
heureusement, pour l'aider à se relever, et, comme son habit était fort
gâté, il m'a prié de me charger de son message.
--Et par quel hasard vous êtes-vous trouvé là?
--Madame, c'est que j'ai un placet à présenter à Sa Majesté.
--Sa Majesté demeure à Versailles.
--Oui, mais vous demeurez ici.
--Oui-da! En sorte que c'était vous qui vouliez me charger d'une
commission.
--Madame, je vous supplie de croire...
--Ne vous effrayez pas, vous n'êtes pas le premier. Mais à propos de
quoi vous adresser à moi? Je ne suis qu'une femme... comme une autre.
En prononçant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard
triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire.
--Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours ouï dire que les hommes
exerçaient le pouvoir, et que les femmes...
--En disposaient, n'est-ce pas? Eh bien! monsieur, il y a une reine de
France.
--Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis _trouvé là_ ce
matin.
La marquise était plus qu'habituée à de semblables compliments, bien
qu'on ne les lui fît qu'à voix basse; mais dans la circonstance
présente, celui-ci parut lui plaire très singulièrement.
--Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avez-vous cru
pouvoir parvenir jusqu'ici? car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un
cheval qui tombe en chemin.
--Madame, je croyais,... j'espérais...
--Qu'espériez-vous?
--J'espérais que le hasard... pourrait faire...
--Toujours le hasard! Il est de vos amis, à ce qu'il paraît; mais je
vous avertis que, si vous n'en avez pas d'autres, c'est une triste
recommandation.
Peut-être la fortune offensée voulut-elle se venger de cette
irrévérence; mais le chevalier, que ces dernières questions avaient de
plus en plus troublé, aperçut tout à coup, sur le coin de la table,
précisément le même éventail qu'il avait ramassé la veille. Il le prit,
et, comme la veille, il le présenta à la marquise, en fléchissant le
genou devant elle.
--Voilà, madame, lui dit-il, le seul ami que j'aie ici.
La marquise parut d'abord étonnée, hésita un moment, regardant tantôt
l'éventail, tantôt le chevalier.
--Ah! vous avez raison, dit-elle enfin; c'est vous, monsieur! je vous
reconnais. C'est vous que j'ai vu hier, après la comédie, avec M. de
Richelieu. J'ai laissé tomber cet éventail, et vous vous êtes _trouvé
là_, comme vous disiez.
--Oui, madame.
--Et fort galamment, en vrai chevalier, vous me l'avez rendu: je ne vous
ai pas remercié, mais j'ai toujours été persuadée que celui qui sait,
d'aussi bonne grâce, relever un éventail, sait aussi, au besoin, relever
le gant; et nous aimons assez cela, nous autres.
--Et cela n'est que trop vrai, madame; car, en arrivant tout à l'heure,
j'ai failli avoir un duel avec le suisse.
--Miséricorde! dit la marquise, prise d'un second accès de gaieté, avec
le suisse! et pour quoi faire?
--Il ne voulait pas me laisser entrer.
--C'eût été dommage. Mais, monsieur, qui êtes-vous? que demandez-vous?
--Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert, M. de Biron avait demandé
pour moi une place de cornette aux gardes.
--Oui-da! je me souviens encore. Vous venez de Neauflette; vous êtes
amoureux de mademoiselle d'Annebault...
--Madame, qui a pu vous dire?...
--Oh! je vous préviens que je suis fort à craindre. Quand la mémoire me
manque, je devine. Vous êtes parent de l'abbé Chauvelin, et refusé pour
cela, n'est-ce pas? Où est votre placet?
--Le voilà, madame; mais, en vérité, je ne puis comprendre...
--À quoi bon comprendre? Levez-vous, et mettez votre papier sur cette
table. Je vais répondre au roi; vous lui porterez en même temps votre
demande et ma lettre.
--Mais, madame, je croyais vous avoir dit...
--Vous irez. Vous êtes entré ici de par le roi, n'est-il pas vrai? Eh
bien! vous entrerez là-bas de par la marquise de Pompadour, dame du
palais de la reine.
Le chevalier s'inclina sans mot dire, saisi d'une sorte de stupéfaction.
Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses
et d'intrigues la favorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle
avait montrée pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui rapporta rien
qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le
désirait; elle le voulait, elle avait réussi. M. de Vauvert, qu'elle ne
connaissait pas, bien qu'elle connût ses amours, lui plaisait comme une
bonne nouvelle.
Immobile, debout derrière elle, le chevalier observait la marquise qui
écrivait, d'abord de tout son cœur, avec passion, puis qui
réfléchissait, s'arrêtait et passait sa main sur son petit nez, fin
comme l'ambre. Elle s'impatientait: un témoin la gênait. Enfin elle se
décida et fit une rature; il fallait avouer que ce n'était plus qu'un
brouillon.
En face du chevalier, de l'autre côté de la table, brillait un beau
miroir de Venise. Le très timide messager osait à peine lever les yeux.
Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, par-dessus
la tête de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle
dame du palais.
--Comme elle est jolie! pensait-il. C'est malheureux que je sois
amoureux d'une autre; mais Athénaïs est plus belle, et d'ailleurs ce
serait, de ma part, une si affreuse déloyauté!...
--De quoi parlez-vous? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume,
avait pensé tout haut sans le savoir.) Qu'est-ce que vous dites?
--Moi, madame? j'attends.
--Voilà qui est fait, répondit la marquise, prenant une autre feuille de
papier; mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se
retourner, le peignoir avait glissé sur son épaule.
La mode est une chose étrange. Nos grand'mères trouvaient tout simple
d'aller à la cour avec d'immenses robes qui laissaient leur gorge
presque découverte, et l'on ne voyait à cela nulle indécence; mais elles
cachaient soigneusement leur dos, que les belles dames d'aujourd'hui
montrent au bal ou à l'Opéra. C'est une beauté nouvellement inventée.
Sur l'épaule frêle, blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y
avait un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du
lait. Le chevalier, sérieux comme un étourdi qui veut avoir bonne
contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en
l'air, regardait le chevalier dans la glace.
Dans cette glace, un coup d'œil rapide fut échangé, coup d'œil auquel
les femmes ne se trompent pas, qui veut dire d'une part: «Vous êtes
charmante» et de l'autre: «Je n'en suis pas fâchée.»
Toutefois la marquise rajusta son peignoir.
--Vous regardez ma mouche, monsieur?
--Je ne regarde pas, madame; je vois et j'admire.
--Tenez, voilà ma lettre; portez-la au roi avec votre placet.
--Mais, madame...
--Quoi donc?
--Sa Majesté est à la chasse; je viens d'entendre sonner dans le bois de
Satory.
--C'est vrai, je n'y songeais plus; eh bien! demain, après-demain, peu
importe.--Non, tout de suite. Allez, vous donnerez cela à Lebel. Adieu,
monsieur. Tâchez de vous souvenir que cette mouche que vous venez de
voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue; et quant à
votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume à ne
pas jaser tout seul aussi haut que tout à l'heure. Adieu, chevalier.
Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de
dentelles, tendit au jeune homme son bras nu.
Il s'inclina encore, et du bout des lèvres effleura à peine les ongles
roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut,
mais un peu trop de modestie.
Aussitôt reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'étaient
pas levées), et derrières elles, debout comme un clocher au milieu d'un
troupeau de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le
chemin.