IV

--Celle-là me protégera, celle-là viendra à mon secours! Ah! que l'abbé

avait raison de me dire qu'un regard déciderait de ma vie! Oui, ces yeux

si fins et si doux, cette petite bouche railleuse et délicieuse, ce

petit pied noyé dans un pompon... Voilà ma bonne fée!

Ainsi pensait, presque tout haut, le chevalier rentrant à son auberge.

D'où lui venait cette espérance subite? Sa jeunesse seule parlait-elle,

ou les yeux de la marquise avaient-ils parlé?

Mais la difficulté restait toujours la même. S'il ne songeait plus

maintenant à être présenté au roi, qui le présenterait à la marquise?

Il passa une grande partie de la nuit à écrire à mademoiselle

d'Annebault une lettre à peu près pareille à celle qu'avait lue madame

de Pompadour.

Retracer cette lettre serait fort inutile. Hormis les sots, il n'y a que

les amoureux qui se trouvent toujours nouveaux, en répétant toujours la

même chose.

Dès le matin le chevalier sortit et se mit à marcher, en rêvant dans les

rues. Il ne lui vint pas à l'esprit d'avoir encore recours à l'abbé

protecteur, et il ne serait pas aisé de dire la raison qui l'en

empêchait. C'était comme un mélange de crainte et d'audace, de fausse

honte et de romanesque. Et, en effet, que lui aurait répondu l'abbé,

s'il lui avait conté son histoire de la veille?--Vous vous êtes trouvé à

propos pour ramasser un éventail; avez-vous su en profiter? Qu'avez-vous

dit à la marquise?--Rien.--Vous auriez dû lui parler.--J'étais troublé,

j'avais perdu la tête.--Cela est un tort; il faut savoir saisir

l'occasion; mais cela peut se réparer. Voulez-vous que je vous présente

à monsieur un tel? il est de mes amis; à madame une telle? elle est

mieux encore. Nous tâcherons de vous faire parvenir jusqu'à cette

marquise qui vous a fait peur, et cette fois, etc., etc.

Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. Il lui semblait qu'en

racontant son aventure, il l'aurait, pour ainsi dire, gâtée et déflorée.

Il se disait que le hasard avait fait pour lui une chose inouïe,

incroyable, et que ce devait être un secret entre lui et la fortune;

confier ce secret au premier venu, c'était, à son avis, en ôter tout le

prix et s'en montrer indigne.--Je suis allé seul hier au château de

Versailles, pensait-il; j'irai bien seul à Trianon (c'était en ce moment

le séjour de la favorite).

Une telle façon de penser peut et doit même paraître extravagante aux

esprits calculateurs, qui ne négligent rien et laissent le moins

possible au hasard; mais les gens les plus froids, s'ils ont été jeunes

(tout le monde ne l'est pas, même au temps de la jeunesse), ont pu

connaître ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et séduisant,

qui nous entraîne vers la destinée: on se sent aveugle, et on veut

l'être; on ne sait où l'on va, et l'on marche. Le charme est dans cette

insouciance et dans cette ignorance même; c'est le plaisir de l'artiste

qui rêve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fenêtres de sa

maîtresse; c'est aussi l'instinct du soldat; c'est surtout celui du

joueur.

Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de

Trianon. Sans être fort paré, comme on disait alors, il ne manquait ni

d'élégance, ni de cette façon d'être qui fait qu'un laquais, vous

rencontrant en route, ne vous demande pas où vous allez. Il ne lui fut

donc pas difficile, grâce à quelques indications prises à son auberge,

d'arriver jusqu'à la grille du château, si l'on peut appeler ainsi cette

bonbonnière de marbre qui vit jadis tant de plaisirs et d'ennuis.

Malheureusement, la grille était fermée, et un gros suisse, vêtu d'une

simple houppelande, se promenait, les mains derrière le dos, dans

l'avenue intérieure, comme quelqu'un qui n'attend personne.

--Le roi est ici! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas.

Évidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promènent,

les maîtres sont enfermés ou sortis.

Que faire? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et

de courage, autant il éprouvait tout à coup de trouble et de

désappointement. Cette seule pensée: «Le roi est ici!» l'effrayait plus

que n'avaient fait la veille ces trois mots: «Le roi va passer!» car ce

n'était alors que de l'imprévu, et maintenant il connaissait ce froid

regard, cette majesté impassible.

--Ah, bon Dieu! quel visage ferais-je si j'essayais, en étourdi, de

pénétrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face à face devant ce

monarque superbe, prenant son café au bord d'un ruisseau?

Aussitôt se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette

désobligeante de la Bastille; au lieu de l'image charmante qu'il avait

gardée de cette marquise passant en souriant, il vit des donjons, des

cachots, du pain noir, l'eau de la question; il savait l'histoire de

Latude. Peu à peu venait la réflexion, et peu à peu s'envolait

l'espérance.

--Et cependant, se dit-il encore, je ne fais point de mal, ni le roi non

plus. Je réclame contre une injustice; je n'ai jamais chansonné

personne. On m'a si bien reçu hier à Versailles, et les laquais ont été

si polis! De quoi ai-je peur? De faire une sottise. J'en ferai d'autres

qui répareront celle-là.

Il s'approcha de la grille et la toucha du doigt; elle n'était pas tout

à fait fermée. Il l'ouvrit et entra résolument. Le suisse se retourna

d'un air ennuyé.

--Que demandez-vous? où allez-vous?

--Je vais chez madame de Pompadour.

--Avez-vous une audience?

--Oui.

--Où est votre lettre?

Ce n'était plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait

plus de duc d'Aumont. Le chevalier baissa tristement les yeux, et

s'aperçut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin étaient

couverts de poussière. Il avait commis la faute de venir à pied dans un

pays où l'on ne marchait pas. Le suisse baissa les yeux aussi, et le

toisa, non de la tête aux pieds, mais des pieds à la tête. L'habit lui

parut propre, mais le chapeau était un peu de travers et la coiffure

dépoudrée:

--Vous n'avez point de lettre. Que voulez-vous?

--Je voudrais parler à madame de Pompadour.

--Vraiment! et vous croyez que ça se fait comme ça?

--Je n'en sais rien. Le roi est-il ici?

--Peut-être. Sortez, et laissez-moi en repos.

Le chevalier ne voulait pas se mettre en colère; mais, malgré lui, cette

insolence le fit pâlir.

--J'ai dit quelquefois à un laquais de sortir, répondit-il, mais un

laquais ne me l'a jamais dit.

--Laquais! moi? un laquais! s'écria le suisse furieux.

--Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'en soucie point, et

très peu m'importe.

Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crispés et le visage

en feu. Le chevalier, rendu à lui-même par l'apparence d'une menace,

souleva légèrement la poignée de son épée.

--Prenez garde, dit-il, je suis gentilhomme, et il en coûte trente-six

livres pour envoyer en terre un rustre comme vous.

--Si vous êtes gentilhomme, monsieur, moi, j'appartiens au roi; je ne

fais que mon devoir, et ne croyez pas...

En ce moment, le bruit d'une fanfare, qui semblait venir du bois de

Satory, se fit entendre au loin et se perdit dans l'écho. Le chevalier

laissa son épée retomber dans le fourreau, et, ne songeant plus à la

querelle commencée:

--Eh, morbleu! dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne me

le disiez-vous tout de suite?

--Cela ne me regarde pas, ni vous non plus.

--Écoutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas là, je n'ai pas de lettre,

je n'ai pas d'audience. Voici pour boire, laissez-moi entrer.

Il tira de sa poche quelques pièces d'or. Le suisse le toisa de nouveau

avec un souverain mépris.

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il dédaigneusement. Cherche-t-on ainsi

à s'introduire dans une demeure royale? Au lieu de vous faire sortir,

prenez garde que je ne vous y enferme.

--Toi, double maraud! dit le chevalier, retrouvant sa colère et

reprenant son épée.

--Oui, moi, répéta le gros homme.

Mais, pendant cette conversation, où l'historien regrette d'avoir

compromis son héros, d'épais nuages avaient obscurci le ciel; un orage

se préparait. Un éclair rapide brilla, suivi d'un violent coup de

tonnerre, et la pluie commençait à tomber lourdement. Le chevalier, qui

tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux,

grande comme un petit écu.

--Peste! dit-il, mettons-nous à l'abri. Il ne s'agit pas de se laisser

mouiller.

Et il se dirigea lestement vers l'antre du Cerbère, ou, si l'on veut, la

maison du concierge; puis là, se jetant sans façon dans le grand

fauteuil du concierge même:

--Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il, et que je suis malheureux! Vous me

prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma

poche un placet pour Sa Majesté! Je suis de province, mais vous n'êtes

qu'un sot.

Le suisse, pour toute réponse, alla dans un coin prendre sa hallebarde,

et resta ainsi debout, l'arme au poing.

--Quand partirez-vous? s'écria-t-il d'une voix de Stentor.

La querelle, tour à tour oubliée et reprise, semblait cette fois devenir

tout à fait sérieuse, et déjà les deux grosses mains du suisse

tremblaient étrangement sur sa pique; qu'allait-il advenir? je ne sais,

lorsque, tournant tout à coup la tête: Ah! dit le chevalier, qui vient

là?

Un jeune page, montant un cheval superbe (non pas anglais; dans ce

temps-là les jambes maigres n'étaient pas à la mode), accourait à toute

bride et au triple galop. Le chemin était trempé par la pluie; la grille

n'était qu'entr'ouverte. Il y eut une hésitation; le suisse s'avança et

ouvrit la grille. Le page donna de l'éperon; le cheval, arrêté un

instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre

humide et tomba.

Il est fort peu commode, presque dangereux, de faire relever un cheval

tombé à terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes

de la bête, qui fait ce qu'elle peut, est extrêmement désagréable,

surtout lorsque l'on a soi-même une jambe aussi prise sous la selle.

Le chevalier, toutefois, vint à l'aide sans réfléchir à ces

inconvénients, et il s'y prit si adroitement que bientôt le cheval fut

redressé et le cavalier dégagé. Mais celui-ci était couvert de boue, et

ne pouvait qu'à peine marcher en boitant. Transporté, tant bien que mal,

dans la maison du suisse, et assis à son tour dans le grand fauteuil:

--Monsieur, dit-il au chevalier, vous êtes gentilhomme, à coup sûr. Vous

m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus

grand encore. Voici un message du roi pour madame la marquise, et ce

message est très pressé, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi,

pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou. Vous

comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe écloppée, je ne

saurais porter ce papier. Il faudrait, pour cela, me faire porter

moi-même. Voulez-vous y aller à ma place?

En même temps, il tirait de sa poche une grande enveloppe dorée

d'arabesques, accompagnée du sceau royal.

--Très volontiers, monsieur, répondit le chevalier, prenant l'enveloppe.

Et, leste et léger comme une plume, il partit en courant sur la pointe

du pied.

V

Quand le chevalier arriva au château, un suisse était encore devant le

péristyle:

--Ordre du roi, dit le jeune homme, qui, cette fois, ne redoutait plus

les hallebardes; et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers

d'une demi-douzaine de laquais.

Un grand huissier, planté au milieu du vestibule, voyant l'ordre et le

sceau royal, s'inclina gravement, comme un peuplier courbé par le vent,

puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin

d'une boiserie.

Une petite porte battante, masquée par une tapisserie, s'ouvrit aussitôt

comme d'elle-même. L'homme osseux fit un signe obligeant: le chevalier

entra et la tapisserie, qui s'était entr'ouverte, retomba mollement

derrière lui.

Un valet de chambre silencieux l'introduisit alors dans un salon, puis

dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets,

puis enfin dans un second salon, et le pria d'attendre un instant.

--Suis-je encore ici au château de Versailles? se demandait le

chevalier. Allons-nous recommencer à jouer à cligne-musette?

Trianon n'était, à cette époque, ni ce qu'il est maintenant, ni ce qu'il

avait été. On a dit que madame de Maintenon avait fait de Versailles un

oratoire et madame de Pompadour un boudoir. On a dit aussi de Trianon

que _ce petit château de porcelaine_ était le boudoir de Madame de

Montespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il paraît que Louis

XV en mettait partout. Telle galerie où son aïeul se promenait

majestueusement était alors bizarrement divisée en une infinité de

compartiments. Il y en avait de toutes les couleurs; le roi allait

papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours.--Trouvez-vous de

bon goût mes petits appartements meublés? demanda-t-il un jour à la

belle comtesse de Séran.--Non, dit-elle, je les voudrais bleus. Comme le

bleu était la couleur du roi, cette réponse le flatta. Au second

rendez-vous, madame de Séran trouva le salon meublé en bleu, comme elle

l'avait désiré.

Celui dans lequel, en ce moment, le chevalier se trouvait seul, n'était

ni bleu, ni blanc, ni rose, mais tout en glaces. On sait combien une

jolie femme qui a une jolie taille gagne à laisser ainsi son image se

répéter sous mille aspects. Elle éblouit, elle enveloppe, pour ainsi

dire, celui à qui elle veut plaire. De quelque côté qu'il regarde, il la

voit; comment l'éviter? Il ne lui reste plus qu'à s'enfuir, ou à

s'avouer subjugué.

Le chevalier regardait aussi le jardin. Là, derrière les charmilles et

les labyrinthes, les statues et les vases de marbre, commençait à

poindre le goût pastoral, que la marquise allait mettre à la mode, et

que, plus tard, madame Dubarry et la reine Marie-Antoinette devaient

pousser à un si haut degré de perfection. Déjà apparaissaient les

fantaisies champêtres où se réfugiait le caprice blasé. Déjà les tritons

boursouflés, les graves déesses et les nymphes savantes, les bustes à

grandes perruques, glacés d'horreur dans leurs niches de verdure,

voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs étonnés.

Les petites pelouses, les petits ruisseaux, les petits ponts, allaient

bientôt détrôner l'Olympe pour le remplacer par une laiterie, étrange

parodie de la nature, que les Anglais copient sans la comprendre, vrai

jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un maître indolent, qui ne

savait comment se désennuyer de Versailles dans Versailles même.

Mais le chevalier était trop charmé, trop ravi de se trouver là pour

qu'une réflexion critique pût se présenter à son esprit. Il était, au

contraire, prêt à tout admirer, et il admirait en effet, tournant sa

missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau,

lorsqu'une jolie fille de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement:

--Venez, monsieur.

Il la suivit, et après avoir passé de nouveau par plusieurs corridors

plus ou moins mystérieux, elle le fit entrer dans une grande chambre où

les volets étaient à demi fermés. Là, elle s'arrêta et parut écouter.

--Toujours cligne-musette, se disait le chevalier.

Cependant, au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit encore, et

une autre fille de chambre qui semblait devoir être aussi jolie que la

première, répéta du même ton les mêmes paroles:

--Venez, monsieur.

S'il avait été ému à Versailles, il l'était maintenant bien autrement,

car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la

divinité. Il s'avança le cœur palpitant; une douce lumière, faiblement

voilée par de légers rideaux de gaze, succéda à l'obscurité; un parfum

délicieux, presque imperceptible, se répandit dans l'air autour de lui;

la fille de chambre écarta timidement le coin d'une portière de soie,

et, au fond d'un grand cabinet de la plus élégante simplicité, il

aperçut la dame à l'éventail, c'est-à-dire la toute-puissante marquise.

Elle était seule, assise devant une table, enveloppée d'un peignoir, la

tête appuyée sur sa main, et paraissant très préoccupée. En voyant

entrer le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme

involontaire.

--Vous venez de la part du roi?

Le chevalier aurait pu répondre, mais il ne trouva rien de mieux que de

s'incliner profondément, en présentant à la marquise la lettre qu'il

lui apportait. Elle la prit, ou plutôt s'en empara avec une extrême

vivacité. Pendant qu'elle la décachetait, ses mains tremblaient sur

l'enveloppe.

Cette lettre, écrite de la main du roi, était assez longue. Elle la

dévora d'abord, pour ainsi dire, d'un coup d'œil, puis elle la lut

avidement avec une attention profonde, le sourcil froncé et serrant les

lèvres. Elle n'était pas belle ainsi, et ne ressemblait plus à

l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla

réfléchir. Peu à peu, son visage, qui avait pâli, se colora d'un léger

incarnat (à cette heure-là elle n'avait pas de rouge): non seulement la

grâce lui revint, mais un éclair de vraie beauté passa sur ses traits

délicats; on aurait pu prendre ses joues pour deux feuilles de rose.

Elle poussa un demi-soupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se

retournant vers le chevalier:

--Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant

sourire, mais c'est que je n'étais pas levée, et je ne le suis même pas

encore. Voilà pourquoi j'ai été forcée de vous faire venir par les

cachettes; car je suis assiégée ici presque autant que si j'étais chez

moi. Je voudrais répondre un mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma

commission?

Cette fois il fallait parler; le chevalier avait eu le temps de

reprendre un peu de courage.

--Hélas! madame, dit-il tristement, c'est beaucoup de grâce que vous me

faites; mais, par malheur, je n'en puis profiter.

--Pourquoi cela?

--Je n'ai pas l'honneur d'appartenir à Sa Majesté.

--Comment donc êtes-vous venu ici?

--Par un hasard. J'ai rencontré en route un page qui s'est jeté par

terre, et qui m'a prié...

--Comment, jeté par terre! répéta la marquise en éclatant de rire. (Elle

paraissait si heureuse en ce moment, que la gaieté lui venait sans

peine.)

--Oui, madame, il est tombé de cheval à la grille. Je me suis trouvé là,

heureusement, pour l'aider à se relever, et, comme son habit était fort

gâté, il m'a prié de me charger de son message.

--Et par quel hasard vous êtes-vous trouvé là?

--Madame, c'est que j'ai un placet à présenter à Sa Majesté.

--Sa Majesté demeure à Versailles.

--Oui, mais vous demeurez ici.

--Oui-da! En sorte que c'était vous qui vouliez me charger d'une

commission.

--Madame, je vous supplie de croire...

--Ne vous effrayez pas, vous n'êtes pas le premier. Mais à propos de

quoi vous adresser à moi? Je ne suis qu'une femme... comme une autre.

En prononçant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard

triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire.

--Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours ouï dire que les hommes

exerçaient le pouvoir, et que les femmes...

--En disposaient, n'est-ce pas? Eh bien! monsieur, il y a une reine de

France.

--Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis _trouvé là_ ce

matin.

La marquise était plus qu'habituée à de semblables compliments, bien

qu'on ne les lui fît qu'à voix basse; mais dans la circonstance

présente, celui-ci parut lui plaire très singulièrement.

--Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avez-vous cru

pouvoir parvenir jusqu'ici? car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un

cheval qui tombe en chemin.

--Madame, je croyais,... j'espérais...

--Qu'espériez-vous?

--J'espérais que le hasard... pourrait faire...

--Toujours le hasard! Il est de vos amis, à ce qu'il paraît; mais je

vous avertis que, si vous n'en avez pas d'autres, c'est une triste

recommandation.

Peut-être la fortune offensée voulut-elle se venger de cette

irrévérence; mais le chevalier, que ces dernières questions avaient de

plus en plus troublé, aperçut tout à coup, sur le coin de la table,

précisément le même éventail qu'il avait ramassé la veille. Il le prit,

et, comme la veille, il le présenta à la marquise, en fléchissant le

genou devant elle.

--Voilà, madame, lui dit-il, le seul ami que j'aie ici.

La marquise parut d'abord étonnée, hésita un moment, regardant tantôt

l'éventail, tantôt le chevalier.

--Ah! vous avez raison, dit-elle enfin; c'est vous, monsieur! je vous

reconnais. C'est vous que j'ai vu hier, après la comédie, avec M. de

Richelieu. J'ai laissé tomber cet éventail, et vous vous êtes _trouvé

là_, comme vous disiez.

--Oui, madame.

--Et fort galamment, en vrai chevalier, vous me l'avez rendu: je ne vous

ai pas remercié, mais j'ai toujours été persuadée que celui qui sait,

d'aussi bonne grâce, relever un éventail, sait aussi, au besoin, relever

le gant; et nous aimons assez cela, nous autres.

--Et cela n'est que trop vrai, madame; car, en arrivant tout à l'heure,

j'ai failli avoir un duel avec le suisse.

--Miséricorde! dit la marquise, prise d'un second accès de gaieté, avec

le suisse! et pour quoi faire?

--Il ne voulait pas me laisser entrer.

--C'eût été dommage. Mais, monsieur, qui êtes-vous? que demandez-vous?

--Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert, M. de Biron avait demandé

pour moi une place de cornette aux gardes.

--Oui-da! je me souviens encore. Vous venez de Neauflette; vous êtes

amoureux de mademoiselle d'Annebault...

--Madame, qui a pu vous dire?...

--Oh! je vous préviens que je suis fort à craindre. Quand la mémoire me

manque, je devine. Vous êtes parent de l'abbé Chauvelin, et refusé pour

cela, n'est-ce pas? Où est votre placet?

--Le voilà, madame; mais, en vérité, je ne puis comprendre...

--À quoi bon comprendre? Levez-vous, et mettez votre papier sur cette

table. Je vais répondre au roi; vous lui porterez en même temps votre

demande et ma lettre.

--Mais, madame, je croyais vous avoir dit...

--Vous irez. Vous êtes entré ici de par le roi, n'est-il pas vrai? Eh

bien! vous entrerez là-bas de par la marquise de Pompadour, dame du

palais de la reine.

Le chevalier s'inclina sans mot dire, saisi d'une sorte de stupéfaction.

Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses

et d'intrigues la favorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle

avait montrée pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui rapporta rien

qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le

désirait; elle le voulait, elle avait réussi. M. de Vauvert, qu'elle ne

connaissait pas, bien qu'elle connût ses amours, lui plaisait comme une

bonne nouvelle.

Immobile, debout derrière elle, le chevalier observait la marquise qui

écrivait, d'abord de tout son cœur, avec passion, puis qui

réfléchissait, s'arrêtait et passait sa main sur son petit nez, fin

comme l'ambre. Elle s'impatientait: un témoin la gênait. Enfin elle se

décida et fit une rature; il fallait avouer que ce n'était plus qu'un

brouillon.

En face du chevalier, de l'autre côté de la table, brillait un beau

miroir de Venise. Le très timide messager osait à peine lever les yeux.

Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, par-dessus

la tête de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle

dame du palais.

--Comme elle est jolie! pensait-il. C'est malheureux que je sois

amoureux d'une autre; mais Athénaïs est plus belle, et d'ailleurs ce

serait, de ma part, une si affreuse déloyauté!...

--De quoi parlez-vous? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume,

avait pensé tout haut sans le savoir.) Qu'est-ce que vous dites?

--Moi, madame? j'attends.

--Voilà qui est fait, répondit la marquise, prenant une autre feuille de

papier; mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se

retourner, le peignoir avait glissé sur son épaule.

La mode est une chose étrange. Nos grand'mères trouvaient tout simple

d'aller à la cour avec d'immenses robes qui laissaient leur gorge

presque découverte, et l'on ne voyait à cela nulle indécence; mais elles

cachaient soigneusement leur dos, que les belles dames d'aujourd'hui

montrent au bal ou à l'Opéra. C'est une beauté nouvellement inventée.

Sur l'épaule frêle, blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y

avait un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du

lait. Le chevalier, sérieux comme un étourdi qui veut avoir bonne

contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en

l'air, regardait le chevalier dans la glace.

Dans cette glace, un coup d'œil rapide fut échangé, coup d'œil auquel

les femmes ne se trompent pas, qui veut dire d'une part: «Vous êtes

charmante» et de l'autre: «Je n'en suis pas fâchée.»

Toutefois la marquise rajusta son peignoir.

--Vous regardez ma mouche, monsieur?

--Je ne regarde pas, madame; je vois et j'admire.

--Tenez, voilà ma lettre; portez-la au roi avec votre placet.

--Mais, madame...

--Quoi donc?

--Sa Majesté est à la chasse; je viens d'entendre sonner dans le bois de

Satory.

--C'est vrai, je n'y songeais plus; eh bien! demain, après-demain, peu

importe.--Non, tout de suite. Allez, vous donnerez cela à Lebel. Adieu,

monsieur. Tâchez de vous souvenir que cette mouche que vous venez de

voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue; et quant à

votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume à ne

pas jaser tout seul aussi haut que tout à l'heure. Adieu, chevalier.

Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de

dentelles, tendit au jeune homme son bras nu.

Il s'inclina encore, et du bout des lèvres effleura à peine les ongles

roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut,

mais un peu trop de modestie.

Aussitôt reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'étaient

pas levées), et derrières elles, debout comme un clocher au milieu d'un

troupeau de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le

chemin.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7. · 第 59 / 69 题