Les derniers mots prononcés par le roi n'étaient pas tout à fait un
arrêt de mort, mais c'était à peu près une défense de vivre. Que pouvait
faire, en 1756, un jeune homme sans fortune, dont le roi ne voulait pas
entendre parler? Tâcher d'être commis, ou se faire philosophe, poète
peut-être, mais sans dédicace, et le métier, en ce cas, ne valait rien.
Telle n'était pas, à beaucoup près, la vocation du chevalier de Vauvert,
qui venait d'écrire avec des larmes la lettre dont le roi se moquait.
Pendant ce temps-là, seul, avec son père, au fond du vieux château de
Neauflette, il marchait par la chambre d'un air triste et furieux.
--Je veux aller à Versailles, disait-il.
--Et qu'y ferez-vous?
--Je n'en sais rien; mais que fais-je ici.
--Vous me tenez compagnie; il est bien certain que cela ne peut pas être
fort amusant pour vous, et je ne vous retiens en aucune façon. Mais
oubliez-vous que votre mère est morte?
--Non, monsieur, et je lui ai promis de vous consacrer la vie que vous
m'avez donnée. Je reviendrai, mais je veux partir; je ne saurais plus
rester dans ces lieux.
--D'où vient cela?
--D'un amour extrême. J'aime éperdûment mademoiselle d'Annebault.
--Vous savez que c'est inutile. Il n'y a que Molière qui fasse des
mariages sans dot. Oubliez-vous aussi ma disgrâce?
--Eh! monsieur, votre disgrâce, me serait-il permis, sans m'écarter du
plus profond respect, de vous demander ce qui l'a causée? Nous ne sommes
pas du parlement. Nous payons l'impôt, nous ne le faisons pas. Si le
parlement lésine sur les deniers du roi, c'est son affaire et non la
nôtre. Pourquoi M. l'abbé Chauvelin nous entraîne-t-il dans sa ruine?
--M. l'abbé Chauvelin agit en honnête homme. Il refuse d'approuver le
dixième, parce qu'il est révolté des dilapidations de la cour. Rien de
pareil n'aurait eu lieu du temps de madame de Châteauroux. Elle était
belle, au moins, celle-là, et elle ne coûtait rien, pas même ce qu'elle
donnait si généreusement. Elle était maîtresse et souveraine, et elle se
disait satisfaite si le roi ne l'envoyait pas pourrir dans un cachot
lorsqu'il lui retirerait ses bonnes grâces. Mais cette Étioles, cette Le
Normand, cette Poisson insatiable!
--Et qu'importe?
--Qu'importe! dites-vous? Plus que vous ne pensez. Savez-vous seulement
que, à présent, tandis que le roi nous gruge, la fortune de sa grisette
est incalculable? Elle s'était fait donner au début cent quatre-vingt
mille livres de rente; mais ce n'était qu'une bagatelle, cela ne compte
plus maintenant; on ne saurait se faire une idée des sommes effrayantes
que le roi lui jette à la tête; il ne se passe pas trois mois de l'année
où elle n'attrape au vol, comme par hasard, cinq ou six cent mille
livres, hier sur les sels, aujourd'hui sur les augmentations du
trésorier des écuries; avec les logements qu'elle a dans toutes les
maisons royales, elle achète la Selle, Cressy, Aulnay, Brinborion,
Marigny, Saint-Rémi, Bellevue, et tant d'autres terres, des hôtels à
Paris, à Fontainebleau, à Versailles, à Compiègne, sans compter une
fortune secrète placée en tous pays dans toutes les banques d'Europe, en
cas de disgrâce probablement, ou de la mort du souverain. Et qui paye
tout cela, s'il vous plaît?
--Je l'ignore, monsieur, mais ce n'est pas moi.
--C'est vous, comme tout le monde, c'est la France, c'est le peuple qui
sue sang et eau, qui crie dans la rue, qui insulte la statue de Pigalle.
Et le parlement ne veut plus de cela; il ne veut plus de nouveaux
impôts. Lorsqu'il s'agissait des frais de la guerre, notre dernier écu
était prêt; nous ne songions pas à marchander. Le roi victorieux a pu
voir clairement qu'il était aimé par tout le royaume, plus clairement
encore lorsqu'il faillit mourir. Alors cessa toute dissidence, toute
faction, toute rancune; la France entière se mit à genoux devant le lit
du roi, et pria pour lui. Mais si nous payons, sans compter, ses soldats
ou ses médecins, nous ne voulons plus payer ses maîtresses, et nous
avons autre chose à faire que d'entretenir madame de Pompadour.
--Je ne la défends pas, monsieur. Je ne saurais lui donner ni tort ni
raison; je ne l'ai jamais vue.
--Sans doute; et vous ne seriez pas fâché de la voir, n'est-il pas vrai,
pour avoir là-dessus quelque opinion? Car, à votre âge, la tête juge par
les yeux. Essayez donc, si bon vous semble, mais ce plaisir-là vous sera
refusé.
--Pourquoi, monsieur?
--Parce que c'est une folie; parce que cette marquise est aussi
invisible dans ses petits boudoirs de Brinborion que le Grand Turc dans
son sérail; parce qu'on vous fermera toutes les portes au nez. Que
voulez-vous faire? Tenter l'impossible? chercher fortune comme un
aventurier?
--Non pas, mais comme un amoureux. Je ne prétends point solliciter,
monsieur, mais réclamer contre une injustice. J'avais une espérance
fondée, presque une promesse de M. de Biron; j'étais à la veille de
posséder ce que j'aime, et cet amour n'est point déraisonnable; vous ne
l'avez pas désapprouvé. Souffrez donc que je tente de plaider ma cause.
Aurai-je affaire au roi ou à madame de Pompadour, je l'ignore, mais je
veux partir.
--Vous ne savez pas ce que c'est que la cour, et vous voulez vous y
présenter!
--Eh! j'y serai peut-être reçu plus aisément par cette raison que j'y
suis inconnu.
--Vous inconnu, chevalier! y pensez-vous? Avec un nom comme le vôtre!...
Nous sommes vieux gentilshommes, monsieur; vous ne sauriez être inconnu.
--Eh bien donc! le roi m'écoutera.
--Il ne voudra pas seulement vous entendre. Vous rêvez Versailles, et
vous croirez y être quand votre postillon s'arrêtera... Supposons que
vous parveniez jusqu'à l'antichambre, à la galerie, à l'Oeil-de-Bœuf:
vous ne verrez entre Sa Majesté et vous que le battant d'une porte: il y
aura un abîme. Vous vous retournerez, vous chercherez des biais, des
protections, vous ne trouverez rien. Nous sommes parents de M. de
Chauvelin; et comment croyez-vous que le roi se venge? Par la torture
pour Damiens; par l'exil pour le parlement, mais pour nous autres, par
un mot, ou, pis encore, par le silence. Savez-vous ce que c'est que le
silence du roi, lorsque, avec son regard muet, au lieu de vous répondre,
il vous dévisage en passant et vous anéantit? Après la Grève et la
Bastille, c'est un certain degré de supplice qui, moins cruel en
apparence, marque aussi bien que la main du bourreau. Le condamné, il
est vrai, reste libre, mais il ne lui faut plus songer à s'approcher ni
d'une femme, ni d'un courtisan, ni d'un salon, ni d'une abbaye, ni d'une
caserne. Devant lui tout se ferme ou se détourne, et il se promène
ainsi au hasard dans une prison invisible.
--Je m'y remuerai tant que j'en sortirai.
--Pas plus qu'un autre. Le fils de M. de Meynières n'était pas plus
coupable que vous. Il avait, comme vous, des promesses, les plus
légitimes espérances. Son père, le plus dévoué sujet de Sa Majesté, le
plus honnête homme du royaume, repoussé par le roi, est allé, avec ses
cheveux gris, non pas prier, mais essayer de persuader la grisette.
Savez-vous ce qu'elle a répondu? Voici ses propres paroles, que M. de
Meynières m'envoie dans une lettre: «Le roi est le maître; il ne juge
pas à propos de vous marquer son mécontentement personnellement; il se
contente de vous le faire éprouver en privant monsieur votre fils d'un
état; vous punir autrement, ce serait commencer une affaire, et il n'en
veut pas; il faut respecter ses volontés. Je vous plains cependant,
j'entre dans vos peines, j'ai été mère; je sais ce qu'il doit vous en
coûter pour laisser votre fils sans état.» Voilà le style de cette
créature, et vous voulez vous mettre à ses pieds!
--On dit qu'ils sont charmants, monsieur.
--Parbleu! oui. Elle n'est pas jolie, et le roi ne l'aime pas, on le
sait. Il cède, il plie devant cette femme. Pour maintenir son étrange
pouvoir, il faut bien qu'elle ait autre chose que sa tête de bois.
--On prétend qu'elle a tant d'esprit!
--Et point de cœur; le beau mérite!
--Point de cœur! elle qui sait si bien déclamer les vers de Voltaire,
chanter la musique de Rousseau! elle qui joue Alzire et Colette! C'est
impossible, je ne le croirai jamais.
--Allez-y voir, puisque vous le voulez. Je conseille et n'ordonne pas,
mais vous en serez pour vos frais de voyage. Vous aimez donc beaucoup
cette demoiselle d'Annebault?
--Plus que ma vie.
--Allez, monsieur.