Mademoiselle Pinson n'était pas précisément ce qu'on appelle une jolie
femme. Il y a beaucoup de différence entre une jolie femme et une jolie
grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommée en
langue parisienne, s'avisait de mettre un petit bonnet, une robe de
guingamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de
paraître une jolie grisette. Mais si une grisette s'affuble d'un
chapeau, d'un camail de velours et d'une robe de Palmyre, elle n'est
nullement forcée d'être une jolie femme; bien au contraire, il est
probable qu'elle aura l'air d'un porte-manteau, et, en l'ayant, elle
sera dans son droit. La différence consiste donc dans les conditions où
vivent ces deux êtres, et principalement dans ce morceau de carton
roulé, recouvert d'étoffe et appelé chapeau, que les femmes ont jugé à
propos de s'appliquer de chaque côté de la tête, à peu près comme les
œillères des chevaux. (Il faut remarquer cependant que les œillères
empêchent les chevaux de regarder de côté et d'autre, et que le morceau
de carton n'empêche rien du tout.)
Quoi qu'il en soit, un petit bonnet autorise un nez retroussé, qui, à
son tour, veut une bouche bien fendue, à laquelle il faut de belles
dents et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux
brillants; le mieux est qu'ils soient le plus noirs possible, et les
sourcils à l'avenant. Les cheveux sont _ad libitum_, attendu que les
yeux noirs s'arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est
loin de la beauté proprement dite. C'est ce qu'on appelle une figure
chiffonnée, figure classique de grisette, qui serait peut-être laide
sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et
plus jolie que la beauté. Ainsi était mademoiselle Pinson.
Marcel s'était mis dans la tête qu'Eugène devait faire la cour à cette
demoiselle; pourquoi? je n'en sais rien, si ce n'est qu'il était
lui-même l'adorateur de mademoiselle Zélia, amie intime de mademoiselle
Pinson. Il lui semblait naturel et commode d'arranger ainsi les choses à
son goût, et de faire amicalement l'amour. De pareils calculs ne sont
pas rares, et réussissent assez souvent, l'occasion, depuis que le monde
existe, étant, de toutes les tentations, la plus forte. Qui peut dire ce
qu'ont fait naître d'événements heureux ou malheureux, d'amours, de
querelles, de joies ou de désespoirs, deux portes voisines, un escalier
secret, un corridor, un carreau cassé?
Certains caractères, pourtant, se refusent à ces jeux du hasard. Ils
veulent conquérir leurs jouissances, non les gagner à la loterie, et ne
se sentent pas disposés à aimer parce qu'ils se trouvent en diligence à
côté d'une jolie femme. Tel était Eugène, et Marcel le savait; aussi
avait-il formé depuis longtemps un projet assez simple, qu'il croyait
merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la résistance de son
compagnon.
Il avait résolu de donner un souper, et ne trouva rien de mieux que de
choisir pour prétexte le jour de sa propre fête. Il fit donc apporter
chez lui deux douzaines de bouteilles de bière, un gros morceau de veau
froid avec de la salade, une énorme galette de plomb, et une bouteille
de vin de Champagne. Il invita d'abord deux étudiants de ses amis, puis
il fit savoir à mademoiselle Zélia qu'il y avait le soir gala à la
maison, et qu'elle eût à amener mademoiselle Pinson. Elles n'eurent
garde d'y manquer. Marcel passait, à juste titre, pour un des talons
rouges du quartier Latin, de ces gens qu'on ne refuse pas; et sept
heures du soir venaient à peine de sonner, que les deux grisettes
frappaient à la porte de l'étudiant, mademoiselle Zélia en robe courte,
en brodequins gris et en bonnet à fleurs, mademoiselle Pinson, plus
modeste, vêtue d'une robe noire qui ne la quittait pas, et qui lui
donnait, disait-on, une sorte de petit air espagnol dont elle se
montrait fort jalouse. Toutes deux ignoraient, on le pense bien, les
secrets desseins de leur hôte.
Marcel n'avait pas fait la maladresse d'inviter Eugène d'avance; il eût
été trop sûr d'un refus de sa part. Ce fut seulement lorsque ces
demoiselles eurent pris place à table, et après le premier verre vidé,
qu'il demanda la permission de s'absenter quelques instants pour aller
chercher un convive, et qu'il se dirigea vers la maison qu'habitait
Eugène; il le trouva, comme d'ordinaire, à son travail, seul, entouré de
ses livres. Après quelques propos insignifiants, il commença à lui faire
tout doucement ses reproches accoutumés, qu'il se fatiguait trop, qu'il
avait tort de ne prendre aucune distraction, puis il lui proposa un tour
de promenade. Eugène, un peu las, en effet, ayant étudié toute la
journée, accepta; les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut
pas difficile à Marcel, après quelques tours d'allée au Luxembourg,
d'obliger son ami à entrer chez lui.
Les deux grisettes, restées seules, et ennuyées probablement d'attendre,
avaient débuté par se mettre à l'aise; elles avaient ôté leurs châles et
leurs bonnets, et dansaient en chantant une contredanse, non sans faire,
de temps en temps, honneur aux provisions, par manière d'essai. Les yeux
déjà brillants et le visage animé, elles s'arrêtèrent joyeuses et un peu
essoufflées, lorsque Eugène les salua d'un air à la fois timide et
surpris. Attendu ses mœurs solitaires, il était à peine connu d'elles;
aussi l'eurent-elles bientôt dévisagé des pieds à la tête avec cette
curiosité intrépide qui est le privilège de leur caste; puis elles
reprirent leur chanson et leur danse, comme si de rien n'était. Le
nouveau venu, à demi déconcerté, faisait déjà quelques pas en arrière
songeant peut-être à la retraite, lorsque Marcel, ayant fermé la porte à
double tour, jeta bruyamment la clef sur la table.
--Personne encore! s'écria-t-il. Que font donc nos amis? Mais n'importe,
le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous présente le plus
vertueux jeune homme de France et de Navarre, qui désire depuis
longtemps avoir l'honneur de faire votre connaissance, et qui est,
particulièrement, grand admirateur de mademoiselle Pinson.
La contredanse s'arrêta de nouveau; mademoiselle Pinson fit un léger
salut, et reprit son bonnet.
--Eugène! s'écria Marcel, c'est aujourd'hui ma fête; ces deux dames ont
bien voulu venir la célébrer avec nous. Je t'ai presque amené de force,
c'est vrai; mais j'espère que tu resteras de bon gré, à notre commune
prière. Il est à présent huit heures à peu près; nous avons le temps de
fumer une pipe en attendant que l'appétit nous vienne.
Parlant ainsi, il jeta un regard significatif à mademoiselle Pinson,
qui, le comprenant aussitôt, s'inclina une seconde fois en souriant, et
dit d'une voix douce à Eugène: Oui, monsieur, nous vous en prions.
En ce moment les deux étudiants que Marcel avait invités frappèrent à la
porte. Eugène vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer sans trop de
mauvaise grâce, et, se résignant, prit place avec les autres.