PROFIL DE GRISETTE

1845

[Illustration: Dessin de Hida. Gravé par G. Levy

Elle a les yeux et les mains prestes.

Les carabins matin et soir,

Usent les manches de leurs vestes,

Landerirette!

À son comptoir.]

I

Parmi les étudiants qui suivaient; l'an passé, les cours de l'École de

médecine, se trouvait un jeune homme nommé Eugène Aubert. C'était un

garçon de bonne famille, qui avait à peu près dix-neuf ans. Ses parents

vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui

suffisait. Il menait une vie tranquille, et passait pour avoir un

caractère fort doux. Ses camarades l'aimaient; en toute circonstance, on

le trouvait bon et serviable, la main généreuse et le cœur ouvert. Le

seul défaut qu'on lui reprochait était un singulier penchant à la

rêverie et à la solitude, et une réserve si excessive dans son langage

et ses moindres actions, qu'on l'avait surnommé la _Petite Fille_,

surnom, du reste, dont il riait lui-même, et auquel ses amis

n'attachaient aucune idée qui pût l'offenser, le sachant aussi brave

qu'un autre au besoin; mais il était vrai que sa conduite justifiait un

peu ce sobriquet, surtout par la façon dont elle contrastait avec les

mœurs de ses compagnons. Tant qu'il n'était question que de travail, il

était le premier à l'œuvre; mais, s'il s'agissait d'une partie de

plaisir, d'un dîner au Moulin de Beurre, ou d'une contredanse à la

Chaumière, la _Petite Fille_ secouait la tête et regagnait sa chambrette

garnie. Chose presque monstrueuse parmi les étudiants: non seulement

Eugène n'avait pas de maîtresse, quoique son âge et sa figure eussent pu

lui valoir des succès, mais on ne l'avait jamais vu faire le galant au

comptoir d'une grisette, usage immémorial au quartier Latin. Les beautés

qui peuplent la montagne Sainte-Geneviève et se partagent les amours des

écoles, lui inspiraient une sorte de répugnance qui allait jusqu'à

l'aversion. Il les regardait comme une espèce à part, dangereuse,

ingrate et dépravée, née pour laisser partout le mal et le malheur en

échange de quelques plaisirs.--Gardez-vous de ces femmes-là, disait-il:

ce sont des poupées de fer rouge. Et il ne trouvait malheureusement que

trop d'exemples pour justifier la haine qu'elles lui inspiraient. Les

querelles, les désordres, quelquefois même la ruine qu'entraînent ces

liaisons passagères, dont les dehors ressemblent au bonheur, n'étaient

que trop faciles à citer, l'année dernière comme aujourd'hui, et

probablement comme l'année prochaine.

Il va sans dire que les amis d'Eugène le raillaient continuellement sur

sa morale et ses scrupules.--Que prétends-tu? lui demandait souvent un

de ses camarades, nommé Marcel, qui faisait profession d'être un bon

vivant; que prouve une faute, ou un accident arrivé une fois par hasard?

--Qu'il faut s'abstenir, répondait Eugène, de peur que cela n'arrive une

seconde fois.

--Faux raisonnement, répliquait Marcel, argument de capucin de carte,

qui tombe si le compagnon trébuche. De quoi vas-tu t'inquiéter? Tel

d'entre nous a perdu au jeu; est-ce une raison pour se faire moine? L'un

n'a plus le sou, l'autre boit de l'eau fraîche; est-ce qu'Élise en perd

l'appétit? À qui la faute si le voisin porte sa montre au mont-de-piété

pour aller se casser un bras à Montmorency? la voisine n'en est pas

manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d'épée; elle te

tourne le dos, c'est tout simple: en a-t-elle moins fine taille? Ce sont

de ces petits inconvénients dont l'existence est parsemée, et ils sont

plus rares que tu ne penses. Regarde un dimanche, quand il fait beau

temps, que de bonnes paires d'amis dans les cafés, les promenades et les

guinguettes! Considère-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrés

de grisettes, qui vont au Ranelagh ou à Belleville. Compte ce qui sort,

un jour de fête seulement, du quartier Saint-Jacques: les bataillons de

modistes, les armées de lingères, les nuées de marchandes de tabac; tout

cela s'amuse, tout cela a ses amours, tout cela va s'abattre autour de

Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volées de friquets.

S'il pleut, cela va au mélodrame manger des oranges et pleurer; car cela

mange beaucoup, c'est vrai, et pleure aussi très volontiers: c'est ce

qui prouve un bon caractère. Mais quel mal font ces pauvres filles, qui

ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant

d'exemple, le dimanche, l'oubli des maux et l'amour du prochain? Et que

peut faire de mieux un honnête homme qui, de son côté, vient de passer

huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller

la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle

nature?

--Sépulcres blanchis! disait Eugène.

--Je dis et maintiens, continuait Marcel, qu'on peut et doit faire

l'éloge des grisettes, et qu'un usage modéré en est bon. Premièrement,

elles sont vertueuses, car elles passent la journée à confectionner les

vêtements les plus indispensables à la pudeur et à la modestie; en

second lieu, elles sont honnêtes, car il n'y a pas de maîtresse lingère

ou autre qui ne recommande à ses filles de boutique de parler au monde

poliment; troisièmement, elles sont très soigneuses et très propres,

attendu qu'elles ont sans cesse entre les mains du linge et des étoffes

qu'il ne faut pas qu'elles gâtent, sous peine d'être moins bien payées;

quatrièmement, elles sont sincères, parce qu'elles boivent du ratafia;

en cinquième lieu, elles sont économes et frugales, parce qu'elles ont

beaucoup de peine à gagner trente sous, et s'il se trouve des occasions

où elles se montrent gourmandes et dépensières, ce n'est jamais avec

leurs propres deniers; sixièmement, elles sont très gaies, parce que le

travail qui les occupe est en général ennuyeux à mourir, et qu'elles

frétillent comme le poisson dans l'eau dès que l'ouvrage est terminé. Un

autre avantage qu'on rencontre en elles, c'est qu'elles ne sont point

gênantes, vu qu'elles passent leur vie clouées sur une chaise dont elles

ne peuvent pas bouger, et que par conséquent il leur est impossible de

courir après leurs amants comme les dames de bonne compagnie. En outre,

elles ne sont pas bavardes, parce qu'elles sont obligées de compter

leurs points. Elles ne dépensent pas grand'chose pour leurs chaussures,

parce qu'elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu'il est rare

qu'on leur fasse crédit. Si on les accuse d'inconstance, ce n'est pas

parce qu'elles lisent de mauvais romans ni par méchanceté naturelle;

cela tient au grand nombre de personnes différentes qui passent devant

leurs boutiques; d'un autre côté, elles prouvent suffisamment qu'elles

sont capables de passions véritables, par la grande quantité d'entre

elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre, ou

qui s'asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai,

l'inconvénient d'avoir presque toujours faim et soif, précisément à

cause de leur grande tempérance; mais il est notoire qu'elles peuvent

se contenter, en guise de repas, d'un verre de bière et d'un cigare:

qualité précieuse qu'on rencontre bien rarement en ménage. Bref, je

soutiens qu'elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées, et

que c'est une chose regrettable lorsqu'elles finissent à l'hôpital.

Lorsque Marcel parlait ainsi, c'était la plupart du temps au café, quand

il s'était un peu échauffé la tête; il remplissait alors le verre de son

ami, et voulait le faire boire à la santé de mademoiselle Pinson,

ouvrière en linge, qui était leur voisine; mais Eugène prenait son

chapeau, et, tandis que Marcel continuait à pérorer devant ses

camarades, il s'esquivait doucement.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7. · 第 48 / 69 题