Ainsi que nous l'avons indiqué sommairement dans le paragraphe V, les
deux grands empires du dix-septième siècle portaient dans leur
constitution même les causes de leur décadence. Mais ils vivaient
momentanément d'une vie fébrile si formidable, qu'avant de mourir ils
eussent pu étouffer la civilisation. Il fallait qu'un fait extérieur
considérable donnât aux causes de chute qui étaient en eux le temps de
se développer. Ce fait, que nous avons également signalé, c'est la
résistance de l'Europe.
Au dix-septième siècle, l'Europe, gardienne de la civilisation,
menacée au levant et au couchant, a résisté à la Turquie et à
l'Espagne. Au dix-neuvième siècle, l'Europe, replacée par les
combinaisons souveraines de la Providence identiquement dans la même
situation, doit résister à la Russie et à l'Angleterre.
Maintenant, comment résistera-t-elle? que reste-t-il, à ne l'envisager
que sous ce point de vue spécial, de la vieille Europe qui a lutté, et
où sont les points d'appui de l'Europe nouvelle?
La vieille Europe, cette citadelle que nous avons tâché de
reconstruire par la pensée dans les pages où nous avons placé notre
point de départ, est aujourd'hui à moitié démolie et trouée de toutes
parts de brèches profondes.
Presque tous les petits Etats, duchés, républiques ou villes libres,
qui contribuaient à la défense générale, sont tombés.
La Hollande, trop de fois remaniée, s'est amoindrie.
La Hongrie, devenue le pays de Galles, les Asturies ou le Dauphiné de
l'Autriche, s'est effacée.
La Pologne a disparu.
Venise a disparu.
Gênes a disparu.
Malte a disparu.
Le pape n'est plus que nominal. La foi catholique a perdu du terrain;
perdre du terrain c'est perdre des contribuables. Rome est appauvrie.
Or, ses Etats ne suffiraient pas pour lui donner une armée; elle n'a
point d'argent pour en acheter une, et d'ailleurs nous ne sommes plus
dans le siècle où l'on en vend. Comme prince temporel, le pape a
disparu.
Que reste-t-il donc de tout ce vieux monde? Qui est-ce qui est encore
debout en Europe? Deux nations seulement: la France et l'Allemagne.
Eh bien, cela pourrait suffire. La France et l'Allemagne sont
essentiellement l'Europe. L'Allemagne est le cœur; la France est la
tête.
L'Allemagne et la France sont essentiellement la civilisation.
L'Allemagne sent; la France pense.
Le sentiment et la pensée, c'est tout l'homme civilisé.
Il y a entre les deux peuples connexion intime, consanguinéité
incontestable. Ils sortent des mêmes sources; ils ont lutté ensemble
contre les Romains; ils sont frères dans le passé, frères dans le
présent, frères dans l'avenir.
Leur mode de formation a été le même. Ils ne sont pas des insulaires,
ils ne sont pas des conquérants; ils sont les vrais fils du sol
européen.
Le caractère sacré et profond de fils du sol leur est tellement
inhérent et se développe en eux si puissamment, qu'il a rendu
longtemps impossible, même malgré l'effort des années et la
prescription de l'antiquité, leur mélange avec tout peuple
envahisseur, quel qu'il fût et de quelque part qu'il vînt. Sans
compter les juifs, nation émigrante et non conquérante, qui est
d'ailleurs dans l'exception partout, on peut citer, par exemple, des
races slaves qui habitent le sol allemand depuis dix siècles et qui
n'étaient pas encore allemandes il y a cent cinquante ans. Rien de
plus frappant à ce sujet que ce que raconte Tollius. En 1687, il était
à la cour de Brandebourg; l'électeur lui dit un jour: «J'ai des
Vandales dans mes Etats. Ils habitent les côtes de la mer Baltique.
Ils parlent esclavon, à cause de l'Esclavonie d'où ils sont venus
jadis. Ce sont des gens fourbes, infidèles, aimant le changement,
séditieux; ils ont nombre de bourgs de cinq et six cents pères de
famille; ils ont en secret un roi de leur nation, lequel porte sceptre
et couronne, et à qui ils payent chaque année un sesterce par tête.
J'ai aperçu une fois ce roi, qui était un jeune homme bien dispos de
corps et d'esprit; comme je le considérais attentivement, un vieillard
s'en aperçut, entrevit ma pensée, et pour m'en détourner il tomba à
coups de bâton sur ce roi qui était son roi, et le chassa comme un
esclave. Ils ont l'esprit léger, et reculent, quand on les approche,
dans des bois et des marais inaccessibles; c'est ce qui m'a empêché
d'ouvrir chez eux des écoles; mais j'ai fait traduire dans leur langue
la Bible, les Psaumes et le catéchisme. Ils ont des armes, mais
secrètement. Une fois, ayant avec moi huit cents grenadiers, je me
trouvai tout à coup environné de quatre ou cinq mille Vandales; mes
huit cents grenadiers eurent grand'peine à les dissiper.» Après un
moment de silence, l'électeur voyant Tollius rêveur, ajouta cette
parole remarquable: «_Tollius, vous êtes alchimiste. Il est possible
que vous fassiez de l'or avec du cuivre; je vous défie de faire un
Prussien avec un Vandale._»
La fusion était difficile en effet; pourtant, ce qu'aucun alchimiste
n'eût pu faire, la nationalité allemande, aidée par la grande clarté
du dix-neuvième siècle, finira par l'accomplir.
A l'heure qu'il est, les mêmes phénomènes constituants se manifestent
en Allemagne et en France. Ce que l'établissement des départements a
fait pour la France, l'union des douanes le fait pour l'Allemagne;
elle lui donne l'unité.
Il faut, pour que l'univers soit en équilibre, qu'il y ait en Europe,
comme la double clef de voûte du continent, deux grands Etats du Rhin,
tous deux fécondés et étroitement unis par ce fleuve régénérateur;
l'un septentrional et oriental, l'Allemagne, s'appuyant à la Baltique,
à l'Adriatique et à la mer Noire, avec la Suède, le Danemark, la Grèce
et les principautés du Danube pour arcs-boutants; l'autre, méridional
et occidental, la France, s'appuyant à la Méditerranée et à l'Océan,
avec l'Italie et l'Espagne pour contre-forts.
Depuis mille ans, la même question s'est déjà présentée plusieurs fois
en d'autres termes, et ce plan a déjà été essayé par trois grands
princes.
D'abord, par Charlemagne. Au huitième siècle, ce n'était pas les Turcs
et les Espagnols, ce n'était pas les Anglais et les Russes, c'était
les Saxons et les Normands. Charlemagne construisit son Etat contre
eux. L'empire de Charlemagne est une première épreuve encore vague et
confuse, mais pourtant reconnaissable, de l'Europe que nous venons
d'esquisser, et qui sera un jour, sans nul doute, l'Europe
définitive.
Plus tard, par Louis XIV. Louis XIV voulut bâtir l'Etat méridional du
Rhin tel que nous l'avons indiqué. Il mit sa famille en Espagne, en
Italie et en Sicile, et y appuya la France. L'idée était neuve, mais
la dynastie était usée; l'idée était grande, mais la dynastie était
petite. Cette disproportion empêcha le succès.
L'œuvre était bonne, l'ouvrier était bon, l'outil était mauvais.
Enfin par Napoléon. Napoléon commença par rétablir, lui aussi, l'Etat
méridional du Rhin. Il installa sa famille non-seulement en Espagne,
en Lombardie, en Etrurie et à Naples, mais encore dans le duché de
Berg et en Hollande, afin d'avoir en bas toute la Méditerranée et en
haut tout le cours du Rhin jusqu'à l'Océan. Puis, quand il eut refait
ainsi ce qu'avait fait Louis XIV, il voulut refaire ce qu'avait fait
Charlemagne. Il essaya de constituer l'Allemagne d'après la même
pensée que la France. Il épousa l'Autriche, donna la Westphalie à son
frère, la Suède à Bernadotte, et promit la Pologne à Poniatowski.
C'est dans cette œuvre immense qu'il rencontra l'Angleterre, la
Russie et la Providence, et qu'il se brisa. Les temps n'étaient pas
encore venus. S'il eût réussi, le groupe continental était formé.
Peut-être faut-il que l'œuvre de Charlemagne et de Napoléon se
refasse sans Napoléon et sans Charlemagne. Ces grands hommes ont
peut-être l'inconvénient de trop personnifier l'idée et d'inquiéter
par leur entité, plutôt française que germanique, la jalousie des
nationalités. Il en peut résulter des méprises, et les peuples en
viennent à s'imaginer qu'ils servent un homme et non une cause,
l'ambition d'un seul et non la civilisation de tous. Alors ils se
détachent. C'est ce qui est arrivé en 1813. Il ne faut pas que ce
soit Charlemagne ou Bonaparte qui se défende contre les ennemis de
l'Orient ou les ennemis de l'Occident; il faut que ce soit l'Europe.
Quand l'Europe centrale sera constituée, et elle le sera un jour,
l'intérêt de tous sera évident; la France, adossée à l'Allemagne, fera
front à l'Angleterre, qui est, comme nous l'avons déjà dit, l'esprit
de commerce, et la rejettera dans l'Océan; l'Allemagne, adossée à la
France, fera front à la Russie, qui, nous l'avons dit de même, est
l'esprit de conquête, et la rejettera dans l'Asie.
Le commerce est à sa place dans l'Océan.
Quant à l'esprit de conquête, qui a la guerre pour instrument, il
retrempe et ressuscite les civilisations mortes, et tue les
civilisations vivantes. La guerre est pour les unes la renaissance,
pour les autres la fin. L'Asie en a besoin, l'Europe non.
La civilisation admet l'esprit militaire et l'esprit commercial; mais
elle ne s'en compose pas uniquement. Elle les combine dans une juste
proportion avec les autres éléments humains. Elle corrige l'esprit
guerrier par la sociabilité, et l'esprit marchand par le
désintéressement. S'enrichir n'est pas son objet exclusif; s'agrandir
n'est pas son ambition suprême. Eclairer pour améliorer, voilà son
but; et à travers les passions, les préjugés, les illusions, les
erreurs et les folies des peuples et des hommes, elle fait le jour par
le rayonnement calme et majestueux de la pensée.
Résumons. L'union de l'Allemagne et de la France, ce serait le frein
de l'Angleterre et de la Russie, le salut de l'Europe, la paix du
monde.
X
C'est ce que la politique anglaise et la politique russe, maîtresses
du congrès de Vienne, ont compris en 1815.
Il y avait alors rupture de fait entre la France et l'Allemagne.
Les causes de cette rupture valent la peine d'être rappelées en peu de
mots.
Le czar, par enthousiasme pour Bonaparte, avait été un moment
Français; mais, voyant Napoléon édifier le nord de l'Europe contre la
Russie, il était redevenu Russe. Et, quelle que pût être son amitié
d'homme privé pour Alexandre, Napoléon, en fortifiant l'Europe contre
les Russes, ne méritait aucun blâme. Il est aussi impossible aux
Charlemagne et aux Napoléon de ne pas construire leur Europe d'une
certaine façon qu'au castor de ne pas bâtir sa hutte selon une
certaine forme et contre un certain vent. Quand il s'agit de la
conservation et de la propagation, ces deux grandes lois naturelles,
le génie a son instinct aussi sûr, aussi fatal, aussi étranger à tout
ce qui n'est pas le but, que l'instinct de la brute. Il le suit;
laissez-le faire, et, dans l'empereur comme dans le castor, admirez
Dieu.
L'Angleterre, elle, n'avait même pas eu le moment d'illusion
d'Alexandre. La paix d'Amiens avait duré le temps d'un éclair; Fox
tout au plus avait été fasciné par Bonaparte. L'Europe de Napoléon
était bâtie également et surtout contre elle; aussi, pour s'allier à
l'Angleterre, le czar n'eut qu'à prendre sa main qui était tendue vers
lui depuis longtemps. On sait les événements de 1812. L'empereur
Napoléon s'appuyait sur l'Allemagne comme sur la France; mais, harcelé
de toutes parts, haï et trahi par les rois de vieille souche; piqué
par la nuée des pamphlets de Londres comme le taureau par un essaim de
frelons, gêné dans ses moyens d'action, troublé dans son opération
colossale et délicate, il avait fait deux grandes fautes, l'une au
midi, l'autre au nord; il avait froissé l'Espagne et blessé la Prusse.
Il s'ensuivit une réaction terrible et juste sous quelques rapports.
Comme l'Espagne la Prusse se souleva. L'Allemagne trembla sous les
pieds de l'empereur. Cherchant du talon son point d'appui, il recula
jusqu'en France, où il retrouva la terre ferme. Là, durant trois
grands mois, il lutta comme un géant corps à corps avec l'Europe. Mais
le duel était inégal; ainsi que dans les combats d'Homère, l'Océan et
l'Asie secouraient l'Europe. L'Océan vomissait les Anglais; l'Asie
vomissait les Cosaques. L'empereur tomba; la France se voila la tête;
mais avant de fermer les yeux, à l'avant-garde des hordes russes, elle
reconnut l'Allemagne.
De là une rupture entre les deux peuples. L'Allemagne avait sa
rancune; la France eut sa colère.
Mais chez des nations généreuses, sœurs par le sang et par la pensée,
les rancunes passent, les colères tombent; le grand malentendu de 1813
devait finir par s'éclaircir. L'Allemagne, héroïque dans la guerre,
redevient rêveuse à la paix. Tout ce qui est illustre, tout ce qui est
sublime, même hors de sa frontière, plaît à son enthousiasme sérieux
et désintéressé. Quand son ennemi est digne d'elle, elle le combat
tant qu'il est debout; elle l'honore dès qu'il est tombé. Napoléon
était trop grand pour qu'elle n'en revînt pas à l'admirer, trop
malheureux pour qu'elle n'en vînt pas à l'aimer. Et pour la France, à
qui Sainte-Hélène a serré le cœur, quiconque admire et aime
l'empereur est Français. Les deux nations étaient donc invinciblement
amenées dans un temps donné à s'entendre et à se réconcilier.
L'Angleterre et la Russie prévirent cet avenir inévitable; et, pour
l'empêcher, peu rassurées par la chute de l'empereur, motif momentané
de rupture, elles créèrent entre l'Allemagne et la France un motif
permanent de haine.
Elles prirent à la France et donnèrent à l'Allemagne la rive gauche du
Rhin.