La Russie a dévoré la Turquie.
L'Angleterre a dévoré l'Espagne.
C'est, à notre sens, une dernière et définitive assimilation. Un Etat
n'en dévore un autre qu'à la condition de le reproduire.
Il suffit de jeter les yeux sur deux cartes d'Europe dressées à
cinquante ans d'intervalle, pour voir de quelle façon irrésistible,
lente et fatale la frontière moscovite envahit l'empire ottoman. C'est
le sombre et formidable spectacle d'une immense marée qui monte. A
chaque instant et de toutes parts le flot gagne, la plage disparaît.
Le flot, c'est la Russie; la plage, c'est la Turquie. Quelquefois la
lame recule, mais elle surgit de nouveau le moment d'après, et cette
fois elle va plus loin. Une grande partie de la Turquie est déjà
couverte, et on la distingue encore vaguement sous le débordement
russe. Le 20 août 1828, une vague est allée jusqu'à Andrinople. Elle
s'est retirée; mais, lorsqu'elle reviendra, elle atteindra
Constantinople.
Quant à l'Espagne, les dislocations de l'empire romain et de l'empire
carlovingien peuvent seules donner une idée de ce démembrement
prodigieux. Sans compter le Milanez que l'Autriche a pris, sans
compter le Roussillon, la Franche-Comté, les Ardennes, le Cambrésis et
l'Artois, qui ont fait retour à la France, des morceaux de l'antique
monarchie espagnole il s'est formé en Europe, et encore laissons-nous
en dehors le royaume d'Espagne proprement dit, quatre royaumes: le
Portugal, la Sardaigne, les Deux-Siciles, la Belgique; en Asie, une
vice-royauté, l'Inde, égale à un empire; et, en Amérique, neuf
républiques: le Mexique, le Guatemala, la Colombie, le Pérou, Bolivia,
le Paraguay, l'Uruguay, la Plata et le Chili. Soit par influence, soit
par souveraineté directe, la Grande-Bretagne possède aujourd'hui la
plus grande part de cet énorme héritage. Elle a à peu près toutes les
îles qu'avait l'Espagne et qui, presque littéralement, étaient
innombrables. Comme nous le disions en commençant, elle a dévoré
l'Espagne, de même que l'Espagne avait dévoré le Portugal.
Aujourd'hui, en parcourant du regard les domaines britanniques, on ne
voit que noms portugais et castillans, Gibraltar, Sierra-Leone, la
Ascension, Fernando-Po, las Mascarenhas, el Cabo Delgado, el Cabo
Guardafu, Honduras, las Lucaïas, las Bermudas, la Barbada, la
Trinidad, Tabago, Santa-Margarita, la Granada, San-Cristoforo,
Antigoa. Partout l'Espagne est visible, partout l'Espagne reparaît.
Même sous la pression de l'Angleterre, les fragments de l'empire de
Charles-Quint n'ont pas encore perdu leur forme; et, qu'on nous passe
cette comparaison qui rend notre pensée, on reconnaît toute la
monarchie espagnole dans les possessions de la Grande-Bretagne comme
on retrouve un jaguar à demi digéré dans le ventre d'un boa.