Ceci était d'une politique profonde.
C'était entamer le grand Etat méridional du Rhin ébauché par
Charlemagne, construit par Louis XIV, complété et restauré par
Napoléon. C'était affaiblir l'Europe centrale, lui créer facticement
une sorte de maladie chronique, et la tuer peut-être, avec le temps,
en lui mettant près du cœur un ulcère toujours douloureux, toujours
gangrené. C'était faire brèche à la France, à la vraie France, qui est
rhénane comme elle est méditerranéenne; _Francia rhenana_, disent les
vieilles chartes carlovingiennes. C'était poster une avant-garde
étrangère à cinq journées de Paris. C'était surtout irriter à jamais
la France contre l'Allemagne.
Cette politique profonde, qu'on reconnaît dans la conception d'une
pareille pensée, se retrouve dans l'exécution.
Donner la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, c'était une idée. L'avoir
donnée à la Prusse, c'est un chef-d'œuvre.
Chef-d'œuvre de haine, de ruse, de discorde et de calamité; mais
chef-d'œuvre. La politique en a comme cela.
La Prusse est une nation jeune, vivace, énergique, spirituelle,
chevaleresque, libérale, guerrière, puissante. Peuple d'hier qui a
demain. La Prusse marche à de hautes destinées, particulièrement sous
son roi actuel, prince grave, noble, intelligent et loyal, qui est
digne de donner à son peuple cette dernière grandeur, la liberté. Dans
le sentiment vrai et juste de son accroissement inévitable, par un
point d'honneur louable, quoique à notre avis mal entendu, la Prusse
peut vouloir ne rien lâcher de ce qu'elle a une fois saisi.
La politique anglaise se garda bien de donner cette rive gauche à
l'Autriche. L'Autriche évidemment depuis deux siècles décroît et
s'amoindrit.
Au dix-huitième siècle, époque où Pierre le Grand a fait la Russie,
Frédéric le Grand a fait la Prusse; et il l'a faite en grande partie
avec des morceaux de l'Autriche.
L'Autriche, c'est le passé de l'Allemagne; la Prusse, c'est l'avenir.
A cela près que la France, comme nous le montrerons tout à l'heure,
est à la fois vieille et jeune, ancienne et neuve, la Prusse est en
Allemagne ce que la France est en Europe.
Il devrait y avoir entre la France et la Prusse effort cordial vers le
même but, chemin fait en commun, accord profond, sympathie. Le partage
du Rhin crée une antipathie.
Il devrait y avoir amitié; le partage du Rhin crée une haine.
Brouiller la France avec l'Allemagne, c'était quelque chose; brouiller
la France avec la Prusse, c'était tout.
Redisons-le, l'installation de la Prusse dans les provinces rhénanes a
été le fait capital du congrès de Vienne. Ce fut la grande adresse de
lord Castlereagh et la grande faute de M. de Talleyrand.