VII

Cela dit une fois pour toutes, continuons l'examen des ressemblances

entre les deux empires qui ont alarmé le passé et les deux empires qui

inquiètent le présent.

Première ressemblance. Il y a du tartare dans le turc, il y en a aussi

dans le russe. Le génie des peuples garde toujours quelque chose de sa

source.

Les Turcs, fils des Tartares, sont des hommes du Nord, descendus à

travers l'Asie, qui sont entrés en Europe par le Midi.

Napoléon à Sainte-Hélène a dit: _Grattez le Russe, vous trouverez le

Tartare_. Ce qu'il a dit du Russe, on peut le dire du Turc.

L'homme du Nord proprement dit est toujours le même. A de certaines

époques climatériques et fatales, il descend du pôle et se fait voir

aux nations méridionales, puis il s'en va, et il revient deux mille

ans après, et l'histoire le retrouve tel qu'elle l'avait laissé.

Voici une peinture historique que nous avons sous les yeux en ce

moment: «C'est là vraiment l'homme barbare. Ses membres trapus, son

cou épais et court, je ne sais quoi de hideux qu'il a dans tout le

corps, le font ressembler à un monstre à deux pieds ou à ces

balustres taillés grossièrement en figures humaines qui soutiennent

les rampes des escaliers. Il est tout à fait sauvage. Il se passe de

feu quand il le faut, même pour préparer sa nourriture. Il mange des

racines et des viandes cuites ou plutôt pourries sous la selle de son

cheval. Il n'entre sous un toit que lorsqu'il ne peut faire autrement.

Il a horreur des maisons comme si c'était des tombeaux. Il va par vaux

et par monts, il court devant lui, il sait depuis l'enfance supporter

la faim, la soif et le froid. Il porte un gros bonnet de poil sur la

tête, un jupon de laine sur le ventre, deux peaux de boucs sur les

cuisses, sur le dos un manteau de peaux de rats cousues ensemble. Il

ne saurait combattre à pied. Ses jambes alourdies par de grandes

bottes, ne peuvent marcher et le clouent à la selle, de sorte qu'il ne

fait qu'un avec son cheval, lequel est agile et vigoureux, mais petit

et laid. Il vit à cheval, il traite à cheval, il achète et vend à

cheval, il boit et mange à cheval, il dort et rêve à cheval.

«Il ne laboure point la terre, il ne cultive pas les champs, il ne

sait ce que c'est qu'une charrue. Il erre toujours, comme s'il

cherchait une patrie ou un foyer. Si vous lui demandez d'où il est, il

ne saura que répondre. Il est ici aujourd'hui, mais hier il était là;

il a été élevé là-bas, mais il est né plus loin.

«Quand la bataille commence, il pousse un hurlement terrible, arrive,

frappe, disparaît et revient comme l'éclair. En un instant il emporte

et pille le camp assailli. Il combat de près avec le sabre, et de loin

avec une longue lance dont la pointe est artistement emmanchée.»

Ceci est l'homme du Nord. Par qui a-t-il été esquissé, à quelle époque

et d'après qui? Sans doute en 1814, par quelque rédacteur effrayé du

_Moniteur_, d'après le Cosaque, dans le temps où la France pliait?

Non, ce tableau a été fait d'après le Hun, en 375, par Ammien

Marcellin et Jordanis[5], dans le temps où Rome tombait. Quinze cents

ans se sont écoulés, la figure a reparu, le portrait ressemble encore.

[5] Voyez Jordanis, 24.--Ammien Marcellin, 12.

Notons en passant que les Huns de 375, comme les Cosaques de 1814,

venaient des frontières de la Chine.

L'homme du Midi change, se transforme et se développe, fleurit et

fructifie, meurt et renaît comme la végétation; l'homme du Nord est

éternel comme la neige.

Deuxième ressemblance. En Russie comme en Turquie rien n'est

définitivement acquis à personne, rien n'est tout à fait possédé, rien

n'est nécessairement héréditaire. Le Russe comme le Turc peut, d'après

la volonté ou le caprice d'en haut, perdre son emploi, son grade, son

rang, sa liberté, son bien, sa noblesse, jusqu'à son nom. Tout est au

monarque, comme dans de certaines théories plus folles encore que

dangereuses, qu'on essayera vainement à l'esprit français, tout serait

à la communauté. Il importe de remarquer, et nous livrons ce fait à la

méditation des démocrates absolus, que le propre du despotisme, c'est

de niveler. Le despotisme fait l'égalité sous lui. Plus le despotisme

est complet, plus l'égalité est complète. En Russie comme en Turquie,

la rébellion exceptée, qui n'est pas un fait normal, il n'y a pas

d'existence décidément et virtuellement résistante. Un prince russe se

brise comme un pacha; le prince, comme le pacha, peut devenir simple

soldat et n'être plus dans l'armée qu'un zéro dont un caporal est le

chiffre. Un prince russe se crée comme un pacha. Un porte-balle

devient Méhémet-Ali; un garçon pâtissier devient Menzikoff. Cette

égalité, que nous constatons ici sans la juger, monte même jusqu'au

trône et, toujours en Turquie, parfois en Russie, s'accouple à lui.

Une esclave est sultane; une servante a été czarine.

Le despotisme, comme la démagogie, hait les supériorités naturelles et

les supériorités sociales. Dans la guerre qu'il leur fait, il ne

recule pas plus qu'elle devant les attentats qui décapitent la société

elle-même. Il n'y a pas pour lui d'hommes de génie; Thomas Morus ne

pèse pas plus dans la balance de Henri Tudor que Bailly dans la

balance de Marat. Il n'y a pas pour lui de têtes couronnées; Marie

Stuart ne pèse pas plus dans la balance d'Elisabeth que Louis XVI dans

la balance de Robespierre.

La première chose qui frappe quand on compare la Russie à la Turquie,

c'est une ressemblance; la première chose qui frappe quand on compare

l'Angleterre à l'Espagne, c'est une dissemblance. En Espagne, la

royauté est absolue; en Angleterre, elle est limitée.

En y réfléchissant, on arrive à ce résultat singulier: cette

dissemblance engendre une ressemblance. L'excès du monarchisme

produit, quant à l'autorité royale, et à ne le considérer que

sous ce point de vue spécial, le même résultat que l'excès du

constitutionnalisme. Dans l'un et dans l'autre cas le roi est annulé.

Le roi d'Angleterre, servi à genoux, est un roi nominal; le roi

d'Espagne, servi de même à genoux, est aussi un roi nominal. Tous deux

sont impeccables. Chose remarquable, l'axiome fondamental de la

monarchie la plus absolue est également l'axiome fondamental de la

monarchie la plus constitutionnelle. _El rey no cae_, le roi ne tombe

pas, dit la vieille loi espagnole; _The king can do no wrong_, le

roi ne peut faillir, dit la vieille loi anglaise. Quoi de plus

frappant, quand on creuse l'histoire, que de trouver, sous les

faits en apparence les plus divers, le monarchisme pur et le

constitutionnalisme rigoureux assis sur la même base et sortant de la

même racine!

Le roi d'Espagne pouvait être, sans inconvénient, de même que le roi

d'Angleterre, un enfant, un mineur, un ignorant, un idiot. Le

parlement gouvernait pour l'un; le Despacho universal gouvernait pour

l'autre. Le jour où la nouvelle de la prise de Mons parvint à Madrid,

Philippe IV se réjouit très-fort en plaignant tout haut _ce pauvre roi

de France, ese pobrecito rey de Francia_. Personne n'osa lui dire que

c'était à lui, roi d'Espagne, que Mons appartenait. Spinola,

investissant Breda, que les Hollandais défendaient admirablement,

écrivit dans une longue lettre à Philippe III le détail des

innombrables impossibilités du siége; Philippe III lui renvoya sa

lettre après avoir seulement écrit en marge de sa main: _Marquis,

prends Breda_. Pour écrire un pareil mot, il n'y a que la stupidité ou

le génie, il faut tout ignorer ou tout vouloir, être Philippe III ou

Bonaparte. Voilà à quelle nullité pouvait tomber le roi d'Espagne,

isolé qu'il était de toute pensée et de toute action par la forme même

de son autorité. La grande charte isole le roi d'Angleterre à peu près

de la même façon. L'Espagne a lutté contre Louis XIV avec un roi

imbécile; l'Angleterre a lutté contre Napoléon avec un roi fou.

Ceci ne prouve-t-il point que dans les deux cas le roi est purement

nominal?--Est-ce un bien? Est-ce un mal? C'est là encore un fait que

nous constatons sans le juger.

Rien n'est moins libre qu'un roi d'Angleterre, si ce n'est un roi

d'Espagne. A tous les deux on dit: _Vous pouvez tout, à la condition

de ne rien vouloir_. Le parlement lie le premier, l'étiquette lie le

second; et, ce sont là les ironies de l'histoire, ces deux entraves si

différentes produisent dans de certains cas les mêmes effets.

Quelquefois le parlement se révolte et tue le roi d'Angleterre;

quelquefois l'étiquette se révolte et tue le roi d'Espagne.

Parallélisme bizarre, mais incontestable, dans lequel l'échafaud de

Charles Ier a pour pendant le brasier de Philippe III.

Un des résultats les plus considérables de cette annulation de

l'autorité royale par des causes pourtant presque opposées, c'est que

la loi salique devient inutile. En Espagne comme en Angleterre, les

femmes peuvent régner.

Entre les deux peuples il existe encore plus d'un rapport qu'enseigne

une comparaison attentive. En Angleterre comme en Espagne, le fond du

caractère national est fait d'orgueil et de patience. C'est là, à tout

prendre, et sauf les restrictions que nous indiquerons ailleurs, un

admirable tempérament et qui pousse les peuples aux grandes choses.

L'orgueil est vertu pour une nation; la patience est vertu pour

l'individu.

Avec l'orgueil on domine; avec la patience on colonise. Or, que

trouvez-vous au fond de l'histoire d'Espagne comme au fond de

l'histoire de la Grande-Bretagne? Dominer et coloniser.

Tout à l'heure nous tracions, l'œil fixé sur l'histoire, le tableau

de l'infanterie castillane. Qu'on le relise. C'est aussi le portrait

de l'infanterie anglaise.

Tout à l'heure nous indiquions quelques traits du clergé espagnol. En

Angleterre aussi il y a un archevêque de Tolède; il s'appelle

l'archevêque de Cantorbéry.

Si l'on descend jusqu'aux moindres particularités, on voit que, pour

ces petits détails impérieux de vie intérieure et matérielle qui sont

comme la seconde nature des populations, les deux peuples, chose

singulière, sont de la même façon tributaires de l'Océan. Le thé est

pour l'Angleterre ce qu'était pour l'Espagne le cacao: l'habitude de

la nation; et par conséquent, selon la conjoncture, une occasion

d'alliance ou un cas de guerre.

Passons à un autre ordre d'idées.

Il y a eu et il y a encore chez certains peuples un dogme affreux,

contraire au sentiment intérieur de la conscience humaine, contraire à

la raison publique qui fait la vie même des Etats. C'est cette fatale

aberration religieuse érigée en loi dans quelques pays, qui établit en

principe et qui croit qu'en brûlant le corps on sauve l'âme, que les

tortures de ce monde préservent une créature humaine des tortures de

l'autre, que le ciel s'achète par la souffrance physique, et que Dieu

n'est qu'un grand bourreau souriant, du haut de l'éternité de son

enfer, à tous les hideux petits supplices que l'homme peut inventer.

Si jamais dogme fut contraire au développement de la sociabilité

humaine, c'est celui-là. C'est lui qui s'attelle à l'horrible chariot

de Jaghernaut; c'est lui qui présidait il y a un siècle aux

exterminations annuelles de Dahomet. Quiconque sent et raisonne le

repousse avec horreur. Les religions de l'Orient l'ont vainement

transmis aux religions de l'Occident. Aucune philosophie ne l'a

adopté. Depuis trois mille ans, sans attirer un seul penseur, la pâle

clarté de ces doctrines sépulcrales rougit vaguement le bas du porche

monstrueux des théogonies de l'Inde, sombre et gigantesque édifice qui

se perd, à demi entrevu par l'humanité terrifiée, dans les ténèbres

sans fond du mystère infini.

Cette doctrine a allumé en Europe au seizième siècle les bûchers des

juifs et des hérétiques; l'inquisition les dressait, l'Espagne les

attisait. Cette doctrine allume encore de nos jours en Asie le bûcher

des veuves; l'Angleterre ne le dresse ni ne l'attise, mais elle le

regarde brûler.

Nous ne voulons pas tirer de ces rapprochements plus qu'ils ne

contiennent. Il nous est impossible pourtant de ne pas remarquer

qu'un peuple qui serait pleinement dans la voie de la civilisation ne

pourrait tolérer, même par politique, ces lugubres, atroces et infâmes

sottises. La France au seizième siècle a rejeté l'inquisition. Au

dix-neuvième, si l'Inde était colonie française, la France eût depuis

longtemps éteint le suttee.

Puisqu'en notant çà et là les points de contact inaperçus, mais réels,

de l'Espagne et de l'Angleterre, nous avons parlé de la France,

observons qu'on en retrouve jusque dans les événements en apparence

purement accidentels. L'Espagne avait eu la captivité de François Ier;

l'Angleterre a partagé cette gloire ou cette honte. Elle a eu la

captivité de Napoléon.

Il est des choses caractéristiques et mémorables qui reviennent et se

répètent, pour l'enseignement des esprits attentifs, dans les échos

profonds de l'histoire. Le mot de Waterloo: _La garde meurt et ne se

rend pas_, n'est que l'héroïque traduction du mot de Pavie: _Tout est

perdu, fors l'honneur_.

Enfin, outre les rapprochements directs, l'histoire révèle, entre les

quatre peuples qui font le sujet de ce paragraphe, je ne sais quels

rapports étranges et, pour ainsi parler, diagonaux, qui semblent les

lier mystérieusement et qui indiquent au penseur une similitude

secrète de conformation et, par conséquent peut-être, de destination.

Enregistrons-en ici deux seulement. Le premier va de l'Angleterre à la

Turquie: Henri VIII tuait ses femmes comme Mahomet II. La deuxième va

de la Russie à l'Espagne: Pierre Ier a tué son fils comme Philippe II.

Le Rhin, Tome IV · 第 34 / 53 题