et comme elle était chez elle, qu'elle donnait la comédie au Roi, elle
se crut solidaire du talent de Carlin et prit à son tour une
physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait est
que Sa Majesté danoise croyait que la pièce que jouait Carlin était
une pièce faite à sa louange, comme tous les prologues dans les fêtes
qu'on lui avait données au Temple, au palais Bourbon et à Versailles:
ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif mouvement de
plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du côté de madame de
Mazarin pour la remercier. La méprise était d'autant plus facile ce
jour-là que Carlin avec ses _lazzi_ et ses mots à double sens devait
être inintelligible pour le roi danois, qui déjà n'était pas fort
habile pour comprendre le français de Voltaire, lorsque Le Kain le
jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut, elle
aussi, dupe des saluts du Roi; mais les éclats de rire étouffés de la
maréchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame Dhusson[160],
l'avertirent qu'il y avait quelque chose qui allait mal. Jusque-là
aucune d'elles n'avait ri, la fête allait donc bien: la duchesse de
Mazarin les connaissait!...
[Note 160: Madame Dhusson était belle-soeur de M. de Donézan; elle
était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et qu'elle
était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses ou qui
prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.]
Mais la chose prit un caractère tout-à-fait comique à mesure que le
Roi voyait avancer la pièce. Jusqu'aux deux ou trois premières scènes,
les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait
autant au Palais-Royal, et partout où la comédie avait été jouée en
son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement, à ce qu'il
jugeait au moins par les bravos multipliés et les acclamations du
public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive,
que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et
répétant d'un ton pénétré:
--Madame la duchesse!... c'est trop de bonté!... je suis confus!...
vraiment... je ne sais comment m'exprimer!...
Tant que la duchesse ne vit que les révérences du Roi, cela alla bien;
mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait
Carlin pour une _Walkyrie_ déguisée, au lieu d'en rire au-dedans
d'elle-même, elle se désola de la chose, et ne répondit plus au Roi
qu'avec un visage sur lequel on aurait plutôt trouvé l'expression de
la désolation que celle de la maîtresse du palais enchanté où se
donnait la fête... La duchesse avait reconnu la traîtresse
_Guignon-Guignolant_ au passage, et au lieu de la laisser aller, et
rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrapée par l'oreille...: elle
aimait à être malheureuse.
Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce
malencontreux spectacle!... elle en hâtait la fin de tous ses voeux;
mais cette fin ne devait pas être celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut
de retour dans le salon, Sa Majesté danoise, dont la parole n'était
pas le côté brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand
ou danois, avait un sujet de conversation tout trouvé, et il ne le
voulait pas lâcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse
de la charmante pièce qu'elle avait eu la bonté de faire jouer, et se
tournant vers les deux femmes qui étaient le plus près de lui, et qui
étaient madame la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne,
il les remercia spécialement, ainsi que toutes les dames présentes, de
la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et
accueillir des louanges qu'il était loin de mériter; madame de
Brionne, toujours calme, toujours _recueillie dans sa beauté_, comme
disait madame de Sévigné de la maîtresse de M. de Louvois, ne répondit
que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut
pas autant de patience: elle s'inclina aussi très-respectueusement au
remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en silence, et elle lui dit
avec une inflexion de voix qui devait le tromper:
--Votre Majesté est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de
quoi...
Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit à son tour:
--Que vous êtes bonne!
--Sire, répondit la maréchale, c'est la première fois qu'on me le dit.
LES MATINÉES DE L'ABBÉ MORELLET.
Quoique la description de ces matinées nous reporte à un temps un peu
plus reculé que l'époque où nous sommes parvenus maintenant, je veux
cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui
figurèrent dans les matinées de l'abbé Morellet ont été connues de
tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas même un âge
très-avancé, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai
beaucoup connu et même assez intimement l'abbé Morellet lui-même,
madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La
Harpe et l'abbé Delille. Ma mère était liée avec M. de Chastellux, et
toute la société musicale d'alors. Tous ces personnages-là sont
particulièrement connus de toute la génération qui passe aussi, mais
dont les souvenirs sont encore assez actifs pour prendre part à ce que
fait éprouver un nom rappelé au souvenir de l'esprit et du coeur...
Plus tard, peut-être, j'aurai le regret de venir pour la tradition
laissée aux enfants de ceux qui ont vu et connu ceux dont j'ai à
parler.
L'abbé Morellet, avant le mariage de sa nièce avec Marmontel, avait
avec lui sa soeur et la fille de cette soeur... Cette famille donnait
un grand charme à son intérieur en lui facilitant l'admission des
femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin,
madame Suard, madame Pourah, ma mère, madame Helvétius, allaient chez
l'abbé Morellet et rendaient ses réunions agréables, tandis que sans
elles elles n'eussent été que des assemblées pour discuter quelque
point de littérature bien _ardu_ ou sujet à des querelles sans fin.
Les femmes sont plus que nécessaires à la société: car elles y portent
la chose la plus utile pour l'agrément de la vie dans la causerie.
Avec des femmes, on est presque sûr que le temps qui s'écoulera sera
rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable...
Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mêmes seront maintenus dans
des bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse entraîner
par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme j'aurais parlé
avec les hommes et les femmes de l'époque que je retrace: je ne
pensais plus que maintenant les femmes, loin de maintenir les hommes
dans des limites toujours convenables, sont les premières à élever une
dispute et à chercher comment elles auront raison... Si c'est en
criant plus fort que l'homme avec lequel elles disputent, elles ne
délaisseront pas ce moyen, et il sera employé au grand scandale de
beaucoup de personnes présentes et à l'ennui général de tout le monde.
L'abbé Morellet avait des réunions qui étaient les plus charmantes
peut-être qu'il y eût alors à Paris. Elles se composaient d'hommes et
de femmes de lettres et d'artistes distingués, de femmes et d'hommes
de la haute société, comme les Brienne, tous les jeunes Loménie, les
Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abbé
Galiani; plusieurs personnes de la même qualité et dans les mêmes
opinions étaient le fond de ces réunions vraiment charmantes, et qui
faisaient dire à l'étranger qui avait passé quelques mois à Paris:
«C'est la première ville du monde comme ville de plaisirs et surtout
pour ceux si variés de la société intime.»
L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur les Tuileries et
recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute lumineuse
contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se réunissait
plus agréables encore à habiter. La vue des beaux marronniers des
Tuileries, le calme qui à cette époque entourait encore ce beau
jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de Morellet, l'une
des plus vastes et des mieux composées des bibliothèques de Paris.
C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite
d'esprit et de coeur, on entendait les sons d'une ravissante
musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que
lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez
Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le
front:
--Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et
avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son!
--Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel...
Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants
faits pour le Ciel...
--Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en
colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France!
Ils me préfèrent Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent Gluck?...
Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être
comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien
admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait
ombrage.
Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient
ensemble le bel opéra de _Roland_. Marmontel avait refondu le poëme de
Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait
pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer.
Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit
sans affectation:
--Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de
Didon?
--Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante.
On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de
l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient
beaux...
--Celui de Didon à Énée:
Ah! que je fus bien inspirée
Quand je vous reçus dans ma cour!
Et Marmontel chantait le morceau à contre-sens pour faire plus d'effet
sur Piccini.
--Eh non! eh non! ce n'est pas cela... _Corpo d'Apollo!... Carino!...
non è questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti... senti..._
Et voilà Piccini s'établissant au piano et chantant avec une mauvaise
voix d'auteur, mais avec l'âme du compositeur, ce ravissant morceau de
Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui.
--Est-ce ainsi que Sa Majesté le chante? demanda Piccini avec un
regard inquiet, qui allait chercher la réponse dans le plus intime de
l'âme...
--Un peu moins bien, répondit Carraccioli, croyant faire merveille...
et pensant ensuite à autre chose...
--Ah! mon Dieu! s'écria Piccini... moins bien que.....
Mais alors elle l'a donc très-mal chanté! car enfin je chante mal,
monsieur le marquis!... je chante très-mal!...
La détresse de Piccini était comique; il croyait d'abord que la Reine
avait chanté son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en
tête et le sceptre en main, comme on voit les reines habillées dans
les jeux de cartes[161]... Il fallut lui dire enfin que la Reine
avait chanté son air de Didon chez madame de Polignac, à souper, ayant
une simple robe blanche faite en lévite, et qu'il n'y avait de présent
que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bésenval, madame de
Bréhan, madame de Châlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de
Dillon, quelques intimes, entre autres _M. le comte de Fersen_...
[Note 161: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et
surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était
vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il
était très-bon.]
Marmontel prononça ce nom le dernier et avec une certaine volonté
d'être compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et
pour lui, sa pensée dominante était que la Reine avait probablement
été mal accompagnée et qu'alors elle avait mal chanté.
--Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut
vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous
aviez été dans la chambre.
--Ah! ah!...
Et Piccini ouvrit de grands yeux.
--Ah! je conçois! monsieur le chevalier Gluck!
--Non, non! Gluck n'aurait pas été plus heureux que vous, mon cher
maître; Sa Majesté voulait s'accompagner elle-même, et chanter l'air
de Didon pour faire connaître notre belle poésie à M. le comte de
Fersen.
--Comment, dit Piccini très-piqué, vous croyez que la musique n'est
pas _tout_ à votre grand opéra!...
--Oh! tout! dit Marmontel très-choqué à son tour... elle y est
certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas _tout_ non
plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chanté l'air de
Didon, les paroles étaient tout pour elle... j'en appelle à ces
messieurs...
Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abbé Delille,
devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini
eut un moment les larmes aux yeux. L'abbé Arnaud, grand prôneur de
Gluck, et que, pour cette raison, Piccini détestait avec toute la
cordialité napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice
de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiéter Piccini, il enchérit sur ce
qui était déjà fait, et parlant encore des _dilettanti_ dont il était
l'oracle dans le _Journal de Paris_, il effraya Piccini de toute la
lourde solennité de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la
délicatesse de procédés, l'esprit, le goût et la raison éclairée,
faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et
dont la mission toujours conciliante était de ramener la paix là où
il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit un mot, et
tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlèrent un seul instant
tout bas. À peine Piccini eut-il compris ce que lui disaient Marmontel
et Suard, qu'il se prit à rire d'une si étrange façon que les
spectateurs rirent avec lui.
--Et moi qui ne comprenais pas! répétait-il, enchanté... Et il se
promenait en chantant avec une voix de tête pour imiter la voix de
femme.
--Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre
belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de
Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai.
--Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le
chevalier Gluck parle allemand!...
--Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de
Chastellux... je vous le demande à vous-même...
Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des
apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda
d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait
répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il
se contenta de sourire en disant:
--_Certo, certo, ha ragione... sempre ragione._ Le fait est que la
seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de
Chastellux[162], c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour
Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par
le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la
Reine étant Allemande, Gluck avait par là un grand avantage sur
lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était lui-même
admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa prévention jusqu'à
dire que Gluck _n'était qu'un barbare_... et cela à propos de
l'_Alceste_ et de l'_Iphigénie_. Certes j'apprécie Piccini, mais
j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de
Chastellux...
[Note 162: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de Chastellux,
était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement un homme
supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. Il avait
de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de conter. Il
faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article du salon de
madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en ce genre. Il
avait une belle âme et une noblesse de pensée et de volonté qui
formaient un étrange contraste avec un caractère peu prononcé. Il
était simple de manières, et sa conversation eût été particulièrement
aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes et des
calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie avait une
trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma mère, qui
l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit charmant
l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne pouvait
quelquefois tolérer la façon _de causer_ du marquis de Chastellux. Il
épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut attachée à madame
la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était remarquablement
aimable, et une personne recommandable comme femme, comme mère et
comme amie.]
Cette querelle entre les _piccinistes_ et les _gluckistes_ avait eu
pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet,
Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et
l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir
sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus
cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne
comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une
louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et
l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus
de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa
correspondance littéraire (1789):
«On vient de donner à l'Opéra _Nephté_, reine d'Égypte, d'un Alsacien
nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et
dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de _Phèdre_ où il a
eu le noble courage de défigurer un chef-d'oeuvre de Racine; dans
Nephté, c'est _Mérope_ qu'il lui a plu de mutiler cette fois... La
musique est d'un nommé _Lemoine_... DURE ET CRIARDE, COMME CELLE D'UN
DISCIPLE DE GLUCK!... mais comme ce genre de musique est encore à la
mode, Nephté a réussi.»
La musique de Gluck _dure et criarde_!... voilà donc comment M. de La
Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi
conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur
qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle
ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et
malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle
de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait
d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme
n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de
Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête
duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes
pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini
aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la
médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!...
Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en
France, en ce qu'elles ont agité la société et l'ont divisée. Elles
ont été chez nous comme précurseurs des querelles politiques, et
grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre annonçant les
troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck, arrivé à Paris
en 1774, donna son dernier opéra, _Écho et Narcisse_, pauvre et triste
composition pour un si grand maître, en 1780, et laissa inachevé le
bel ouvrage des _Danaïdes_, que Saliéri, son élève bien-aimé, finit
après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la rage forcenée des
deux partis, que souvent on les a vus se prendre de querelle assez
follement pour en venir à de graves attaques, et même aux mains. La
société perdait déjà de son urbanité dans la discussion, et les
disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y avait
beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des deux
partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en force.
L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le _Journal de Paris_, était
presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de
l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien.
Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant
ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le _Roland_ de
Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle lui donner des
airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. Gluck, au
moment où il apprit cela, travaillait à un _Roland_. Aussitôt qu'il
sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui paraissait
devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le jeta même au
feu.
--Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de
plusieurs semaines?
--Que m'importe? dit Gluck...
--Mais si Piccini fait paraître son _Roland_, et qu'il tombe?...
--J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet.
--Et s'il réussit?
--Je le referai.--
Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui
avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne
l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir
pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans
le _Journal de Paris_ un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que
Piccini faisait l'_Orlandino_ et que Gluck ferait l'_Orlando_. Piccini
fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut
Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement
que tombait tout le mordant de la parole... Il ressentit l'injure
aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, il cessa
d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas pour cela,
lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et littéraires, parce
qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas imposer
l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me croirais,
en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne parle ici
que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie habituelle du monde
et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que de vrais amis ne
prouvent au contraire leur attachement qu'en s'associant à tout ce qui
arrive à leurs amis, et deviennent solidaires pour eux, soit en
bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet le sentit comme moi; et
lorsque Marmontel épousa sa nièce, les réunions du matin cessèrent,
parce que Marmontel avait pour ennemies toutes les femmes que j'ai
nommées plus haut, et qui avaient épousé la querelle de l'abbé Arnaud,
auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce mot de l'_Orlandino_... Ce
fut cette seule parole qui sépara des amis, brisa d'anciens et
d'intimes rapports... une parole!... Cette circonstance de la vie de
l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il me la raconta. Je le
voyais alors fort souvent, non-seulement chez moi, mais tous les
mercredis chez une femme bien spirituelle dont il était l'ami, et
dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom plus souvent dans ses
ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame de Souza (madame de
Flahaut), l'auteur d'_Adèle de Sénanges_[163]. Je voyais souvent dans
cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux causer avec lui
souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien moins amusants...
Il était alors bien vieux, mais son esprit était encore jeune, et
surtout son âme. J'avoue que sa conversation me charmait; sa diction
était si pure... Il y avait dans la conversation de M. Morellet tout
le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il rappelait comme un
portrait fidèle.
[Note 163: D'_Adèle de Sénanges_, de _Charles et Marie_, d'_Eugène de
Rothelin_, et d'une foule de charmants ouvrages.]
À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet,
les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.--Vous ne pouvez,
me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient
devenues nos _matinées_ littéraires et musicales! Si l'on voulait
chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air
ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma soeur et ma nièce,
naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur
_querelleuse_, étaient devenues d'une aigreur qui les rendait
méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors de la
question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et silencieux.
Enfin, le sujet de cette _guerre civile_, Piccini, ne venait plus que
rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je rompis entièrement
et cessai mes réunions littéraires et musicales... mais cela me fut
pénible.
J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à
quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et
d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui
apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa
vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son
intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement
excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour
presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il
mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des
autres.