de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame
Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable,
et Marmontel avait su l'apprécier.
Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé Morellet,
il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de prose.
L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le souvenir du
temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui arrivaient de
sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique qu'on était de
Lyon pour parvenir auprès de lui.
Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un
jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M.
Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations
avec la famille de l'abbé Morellet[164]. Il donne ordre d'introduire
ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques
moments après.
[Note 164: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et l'aîné
de quatorze enfants.]
En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa
taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et
cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans
appui.
Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme.
C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles,
ses jeûnes et toutes ses austérités! Il était pâle, ses yeux étaient
caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible, et comme
une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme, me dit
Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise était
décente, il était en noir et convenablement vêtu.
Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune
homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une
admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les
différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se
trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient
relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces
in-folios précieux qu'il dévorait en apparence.
En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit
légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre
une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était
évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui
faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin,
dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet:
--Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un
intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux....
Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans trouver... Enfin,
une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié ce qu'il
cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le bureau:
--Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre
sera restée avec _Cha_....
Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui
demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il
se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se
lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans
l'antichambre pour y chercher sa lettre.
Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui
recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M.
Morellet:
«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je
vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami
de votre père.»
Le jeune homme s'appelait _Narcisse Prou_. Tout devait être comique
dans le pauvre garçon!
Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse
continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de
l'oeil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au
ciel comme pour témoigner son admiration d'une pareille richesse...
Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit:
--Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!...
L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette
étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.
M. _Narcisse Prou_ était timide; mais, comme toutes les timidités
véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à
l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M.
Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu
depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses
coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres,
et dit à Morellet:
--Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur,
c'est-à-dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi...
Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que
ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien;
et puis il poursuivit:
--J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet
patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur?
--Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant un Guillaume, numéro
cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien fait...
--Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me
soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!...
Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de
Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un
moment, puis il leur dit:
--Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma
famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une
tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de
gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques
instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter.
M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le
Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa
longue taille l'avait frappé.
--Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé.
Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse
rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre
d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours,
lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se mit, mais
très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit.
C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux,
celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était
particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le
devenir de Marmontel, qui était là, à côté de Piccini, disposé à
railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne
s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!...
Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit,
le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame
Suard et madame Saurin... En voyant cette _foule_, comme il
l'appelait, Narcisse se sentit défaillir...
--Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!...
--Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui
riaient à l'envi en voyant cet immense corps enfermé dans un habit
noir comme dans une gaîne, et surtout en remarquant l'air effaré que
le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'était formé autour de
lui... Enfin, il prit tout-à-coup son parti... jeta un regard rapide
autour de lui, et dépliant son manuscrit, il dit à haute voix:
--_Chamouny et le Mont-Blanc!_... tragédie en cinq actes et en vers...
À ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupéfait, éclata si
bruyamment que le pauvre Narcisse en fut étourdi. Le fait est que
l'abbé Morellet lui-même avait donné l'exemple; il lui avait été
impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarité
générale fut un peu apaisée, l'abbé Morellet se leva de sa place et
fut près de Narcisse pour lui demander s'il ne s'était pas trompé, et
si ce n'était pas une pièce de vers sur _la Vallée de Chamouny et le
Mont-Blanc_; mais non, c'était bien _Chamouny et le Mont-Blanc!
tragédie en cinq actes et en vers_.
--Mais comment avez-vous eu cette pensée? lui demanda Marmontel.
--Comment! répondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez
comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspiré une tragédie!... Si
vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre.
--Oh! oh! dit Marmontel à monsieur de Chastellux, il est méchant!...
--Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dénouement ne soit _à la
glace_? lui dit le chevalier de Chastellux[165], qui ne pouvait, pour
sa part, dire deux paroles sans qu'il y eût un jeu de mots ou bien un
calembour... Il me semble que votre scène sera toujours bien froide et
le dénouement _à la glace_, je le répète.
[Note 165: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit railleur.]
--Je le crois bien, monsieur: mon héros meurt gelé!...
Ici, les rires recommencèrent avec si peu de retenue que M. Narcisse
fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit
tout-à-coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une
sorte d'égarement, s'arrêtant sur chacun des hommes qui l'entouraient,
comme pour désigner celui à qui il jetterait le gant... Mais l'abbé
Morellet ne voulant pas que la raillerie allât plus loin l'engagea à
lire...
--Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en écoutant la
pièce, peut-être trouverons-nous que vous avez raison.
--Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse;
ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas?
Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant
l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut
dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin
qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet
horrible événement eut lieu en 1770; mais le jeune homme ayant fait
de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus complète, sur un
sujet des plus tristes.
Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires
étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par
la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main
convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet:
--Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez
faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez
vous...; quant à moi, je...
Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien
ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors
de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir,
et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le _roi des
glaciers_ était _Velouti_[166].
[Note 166: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci
allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au
coin du boulevard.]
En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette
expression maligne et _voltairienne_ qui dominait sur toute autre
lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au reste
fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions philosophiques et
_pyrrhoniennes_, mais aussi par la forme du visage, et par ce sourire
caustique et plus que malin qui révélait chez tous deux une absence
complète de cour et d'affection.
Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie
vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet,
avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître
une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand
le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu
puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait
toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées
par lui... Voilà comment les philosophes du XIXe siècle entendaient
leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la
religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas!
il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux,
fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet
fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable
espérance.
Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je
causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne
touche jamais une carte, je cherche toujours de préférence une
causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de
Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver
alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza,
lorsque _Charles de Flahaut_, son fils, était chez elle, et disposé à
faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti
qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes
fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir,
chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à
l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus
charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait
une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque
souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la
seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des
talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de
Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de
n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et
l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des
histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait
rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans comme moi et quatre-vingts
comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que nous vivions
dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme aujourd'hui,
on médisait comme aujourd'hui, car enfin _on péchait_ comme
aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, qui,
après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne le
pas braver avec autant d'impudence que cela se fait maintenant[167];
et quand on parlait d'une femme pour raconter une aventure, c'était
au moins à demi-voix.
[Note 167: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la fortune,
de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le monde, a tout
mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime plus que TOUT,
même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même le désespoir de
l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies délirantes et ses
extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier, qu'on reste sans
voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans la retraite où
l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait de tant de biens
perdus, et on sourit devant cette puissance du coeur frappant de
nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis demeurée sans force
pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez grand pour avoir fait
oublier à une femme qu'elle était épouse et mère... Enfin, je
comprenais son délire tout en la plaignant... lorsque tout-à-coup
cette femme sort de sa retraite enchantée, où l'amour ne lui suffit
plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la lumière des yeux de son
amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont franchi le mur d'airain
qu'elle-même avait élevé entre elle et lui... Elle a reparu
tout-à-coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai souffert pour
elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de dédain!... et
l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le peu de droit
qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette souffrance que j'ai
ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a dû être sa
violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la
résignation?--Non.--Elle serait sans but, et la résignation en a
toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle
aime?--Non.--Il serait sans dignité et porterait même avec lui une
teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de
l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est
adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne
d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc
le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette
femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au
contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.]
Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une
impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait
de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à
former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des
gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et
de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait
ce qu'il avait vu de ces hommes de la Révolution, tels que Condorcet,
Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents encore, comme
Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens de nommer,
avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine perverse... Je le
regardai plus attentivement que je ne le voulais probablement, car il
me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui cherchaient ma
pensée:
--Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas?
--Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je
croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte
philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à
promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a
fait tant de mal.
L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant:
--On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux
causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme
instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous
qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que
mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le
résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur,
laissez-moi vous montrer combien j'ai été puni par le Ciel de ces
mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la faute!...
Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante.
--Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me
raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour...
--Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne
joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter
secours si j'oubliais quelque chose.
Madame de Souza venait alors de publier _Charles et Marie_, charmant
petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages...
Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son
histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit
comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et
doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le
bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et
nombreuse[168], comment après avoir épuisé tous les genres de
félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs d'une
secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité, comment,
après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme de la
foudre à l'âge de soixante-dix ans!...
[Note 168: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait encore, et
ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le quatorzième enfant
de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à tous les degrés.]
--Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les
formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer
toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!...
J'étais SEUL!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un
vieillard!... un isolement entier!...
Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien
souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits.
--J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se
trouvait _isolé_ comme il me le disait, _et entièrement isolé_!
C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par
ce mot d'_isolement_; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il
me fit frémir aussi.
Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré
dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à
la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en
avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa
chambre... Un homme de peine venait le matin pour frotter son
appartement, cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au
lendemain, et laissait l'abbé entièrement _seul_, occupé à écrire...
livré à une humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats...
À ce souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement
où il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui
connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en
suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!...
--Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations.
Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était
plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles;
c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais
seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour
de moi... J'étais FOU enfin! et je le sentais, ce qui était
horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur
quoi?... quel était le sujet de mes travaux?...
Il tremblait...
J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la
terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs
victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le
moment où le _cheval pâle_ de l'Apocalypse parcourait notre triste
patrie et que la prostituée buvait le sang des saints[169]!...
[Note 169: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela
m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai
pas perdu un mot.]
Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de
prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange...
--Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une
boucherie nationale... On aurait été _contraint_ de s'y pourvoir et
d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au
charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates
que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût
toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils
pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire
payer la vie de son père!...
Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement.
Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait
au plus haut degré...
--Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait _le Préjugé
vaincu_!... ou _Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé
au Comité de salut public, en messidor de l'an II[170] de la
République française, une et indivisible_.
[Note 170: Juillet 1794.]
--J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor...
Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en
détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La
seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que
de bons avis.
Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse
respectueuse.
--Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai
dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même...
J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé
me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu
franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes
penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez
publié votre livre, pas un oeil de femme ne se serait reposé sur une
de ses pages.