Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son

_guignon_; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu

plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient

d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y

avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par

une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la

manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait

pas croire qu'on se moquât d'elle.

Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de plus

élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y allait; et

puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la raillerie et les

plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on n'était injurieux.

C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que

Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus

belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort

reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort

émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de

la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec

une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la

bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le

roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin _son

aïeul_; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que

son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire,

car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le

bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui

racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes,

lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et

le Roi, la tête tournée de tant de flatteries[151], ne savait plus

s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin.

[Note 151: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la moralité,

comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot, de cette

époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au Temple, au

roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes plus parées

les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles qui n'en

avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur joaillier.

Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence achevée: sa

robe était rattachée avec des noeuds de diamants et des fleurs en

pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au moment de sa

toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les noeuds de

pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours nacarat

très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre dans

cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les noeuds

très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus pressée, et

comme on allait souper, plusieurs de ces noeuds et deux fleurs

tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit qu'à son

arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande, qu'il fut

impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour chercher

les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les noeuds,

au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des noeuds ayant été

écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant échappés de la monture,

on les retrouva _tous... Sire, ils étaient trois mille[151-A]!_ et on

peut bien dire ce mot; car pour ces sortes de bijoux, il faut des

diamants d'un ou deux grains, ce qui fait appeler ces diamants de la

_grenaille_. Eh bien! on a tout retrouvé. Je n'accuse aucune époque;

mais je ne sais si aujourd'hui on serait aussi heureux que le fut

madame de Brionne. Ce n'est pas madame Schickler, du moins; car ayant

perdu, chez le comte Jules de Castellanne, une perle du prix, dit-on,

de quinze mille francs, il fut _impossible_ de la retrouver. Cela me

parut d'autant plus singulier, qu'une perle fine ne s'écrase pas

facilement.]

[Note 151-A: Vers des Templiers de Raynouard.]

Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse

de Mazarin ne doit pas être oubliée. Cependant elle n'y songeait pas:

elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son constant

malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car elle

sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait.

Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des

jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine,

elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait

ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet.

Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de

Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne

l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était

polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit avec une extrême

bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de la

maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant[152],

madame de Berchini, madame de Cambis[153], le comte de Coigny[154], le

comte de Guines[155], M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait

_clair de lune_, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et

pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de

l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données

au roi de Danemark.

[Note 152: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans

(Montesson).]

[Note 153: Soeur du prince de Chimay et de madame de Caraman.]

[Note 154: Frère du duc de Coigny.]

[Note 155: Il fut depuis duc de Guines.]

--Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame

de Mazarin.

--Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un

concert, des proverbes, et ma fête...

Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui

apparut comme un spectre...

--Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal

tourné... quelle idée vous avez eue là aussi!

--Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est vous et madame de

Luxembourg qui me l'avez conseillée!...

MADAME DE CAMBIS.

Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse.

LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Je vous assure que c'est vous.

LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, avec assurance et froidement.

La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demandé. Mais nous

ne lui avions pas dit de lâcher des moutons dans son salon comme dans

un pré... et quel salon surtout!

Et la maréchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces placées

dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au

parquet... Ces glaces étaient entourées d'une large baguette dorée...

quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion

moutonnière. Voici comment l'aventure s'était passée.

La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et

madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre

idée du monde. La maréchale lui avait donné celle d'une _fête

villageoise_; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui

pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était

au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes;

elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et

bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les

frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou

et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en

attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en

bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger

devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la

musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand

salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné,

comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau

devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on

alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain

savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on

le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine

eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de

cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que

les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne

purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils s'élancèrent hors de

la chambre, et une fois les premiers passés on sait que les autres ne

demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne fussent pas les

moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur chef grand

bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila la première

porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet rempli de

feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens, dans le

grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses forces,

habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En se

trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais

surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés,

rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le

bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle

il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en

voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait

cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de

toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre,

étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été

terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets

de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse,

on parvint à emmener le malencontreux troupeau... Il commençait à

s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait conquis

_l'étable_ et en était paisible possesseur s'avisa de venir voir aussi

la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se sauvèrent de

nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le jardin: là, une

sorte de folie les prit, et pendant une heure la chasse fut inutile,

on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à penser quelle agréable

fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le lendemain, il y eut

mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre; on la chanta sur

tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les noëls de

l'année[156]... Telle était la fête que rappelait la maréchale de

Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était pas agréable à

madame de Mazarin.

[Note 156: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur tout

ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours méchants.]

--Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi

madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau

dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze.

LE CHEVALIER DE JAUCOURT.

Non, non, un bal!... un bal....

LE COMTE DE COIGNY.

Mais il ne danse pas.

LE CHEVALIER DE JAUCOURT.

Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui.

LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la

comédie quelque part?

LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG.

Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?...

LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de

mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par coeur un

compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non,

non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela.

MADAME DE CAMBIS.

Qui donc?

LA DUCHESSE, en souriant.

C'est mon secret...

MADAME DE CAMBIS, tout bas à la maréchale.

Devinez-vous?

LA MARÉCHALE, sur le même ton.

Non, mais je suis tranquille; _nous lui avons mis une fête à la main;

laissons-la faire et nous rirons bien_...

M. DE LAVAUPALIÈRE, qui a entendu la maréchale.

Savez-vous que vous n'êtes pas bonne?

LA MARÉCHALE lui tend la main en souriant.

C'est une malice.

M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en

chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours

conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans

une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...

Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de

méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc

qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur

toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère

et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or

broché de vert qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de Cambis était

fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure était belle et

distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans son port de

tête et dans sa démarche... elle était encore une femme jeune, à cette

époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle déclara qu'elle

mettrait un habit de satin couleur de rose broché d'argent... et comme

elle avait surtout une parfaite confiance en elle-même, elle ne

s'aperçut pas des rires qui éclataient sous l'éventail autour d'elle.

Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun

inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était

bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne

ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais

sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand

joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi

de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini

par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans

aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et

vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que

beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à

entendre, surtout quand il parlait du mérite de telle ou telle

maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette

maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus

remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV.

Seulement il reprochait à son cuisinier de trop _deguiser_ les plats;

le fait est que c'était une _espièglerie_ de la duchesse, qui lui

réussissait comme les autres[157]...

[Note 157: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la

Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être

bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment

mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique

de la dame de coeur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en

mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis

exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a

jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon

cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière

s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du

dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison

de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était

souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable

régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le

fameux Thouvenel, le _mesmériste_ ou le _mesmérien_. Il était goutteux

et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le

sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de

gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus

malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand

partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à

système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a

fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie

séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.]

La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de

conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de

la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle

se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que

tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon goût et surtout

l'entente générale qui unissait toutes les parties... La duchesse

avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents

les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour chanter

devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y avait en ce

moment cette abondance de fleurs printanières qui rappellent chaque

année les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec

de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'hôtel Mazarin

étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on ne leur

connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et

le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, éblouissante de

parure et de beauté, car elle était vraiment belle, étincelante de

fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive

avec une confiance en elle-même qu'elle n'avait pas eue depuis bien

long-temps. Ses précautions avaient été si bien prises!... Bientôt ses

salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et

de tout ce que les cours étrangères nous envoyaient!... Enfin, on vint

avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui,

et le conduisit ou plutôt fut conduite par lui jusqu'à la salle du

concert, où deux cents femmes extrêmement parées, éblouissantes de

l'éclat des diamants, étaient assises par étages dans un magnifique

salon, dont les lambris n'étaient que glaces entourées de riches

baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de bougies complétait

l'enchantement.

Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet

que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé

et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il

ne cessait de répéter que _jamais, jamais_ rien de si beau n'avait été

entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux

yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi

que ce fût!...

--Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix à quelques-unes

de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout à

l'heure... patience... patience!...

Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à

Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne

la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante

salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et

d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de

prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé

à la fée _Guignon-Guignolant_? elle s'est donc raccommodée avec la

duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient

les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.

--Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!...

Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de

Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord

de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop

Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là

il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on

tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était

un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il pas

toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et presque

stupide à ces rouages continuellement montés à une telle hauteur que

bien souvent la corde casse, et presque toujours avant d'avoir rendu

un son et surtout formé un accord.

Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française;

il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi

de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût

né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était

là, la conversation ne _chômait_ jamais...; mais si, par malheur pour

son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se

brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas...

Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa

_carapace_ bariolée[158], comme Le Kain sous son costume de

Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux:

cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité

mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons

maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma

que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le

grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin

et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de

ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le

mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût

été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à

elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer...

[Note 158: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom

d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gébelin

a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en Italie.

Son origine vient du mot _lecchino_ (friand, gourmand). De _lecchino_,

_il lecchino_, on a fait _allecchino_, et de là, chez nous, on a bien

vite dénaturé et fait _arlechino_. Carlin portait un masque noir sur

le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom de _carlin_ aux

chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin improvisait une grande

partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour lui _les Deux

Billets_, _la Bonne Mère_, _les Deux Jumeaux de Bergame_, etc., etc.]

Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et

pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin _barbier paralytique_:

il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du

monde et le plus _mime_. La duchesse avait fait prendre des

informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin

ni la pièce...

Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui va suivre,

que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, _parlait très-peu_

le français, avait été accoutumé depuis son arrivée en France à

recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous les palais,

des harangues et des compliments les plus absurdes et les plus

exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on parlait

devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on la

bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement

poli: qu'on juge des révérences!...

Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là,

il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses

_lazzis_ étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule

à chaque mot qu'il disait[159]. La première fois, le roi de Danemark

se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air

presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on

s'y habitue si bien!...

[Note 159: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou

quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et

d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait

entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans

toutes les comédies de société.]

Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 17 / 20 段