_guignon_; elle avait de l'esprit et écrivait fort bien: j'ai connu
plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité et qui avaient
d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour méchante; mais n'y
avait-il pas un peu de cette irritabilité d'humeur qui est excitée par
une injustice incessante? Cela pourrait être...; cependant, de la
manière dont je me représente la duchesse de Mazarin, elle ne devait
pas croire qu'on se moquât d'elle.
Sa société était formée de tout ce que Paris avait alors de plus
élégant et de plus élevé: on riait de ses fêtes, mais on y allait; et
puis après tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la raillerie et les
plaisanteries n'étaient jamais amères, jamais on n'était injurieux.
C'était l'hiver où le roi de Danemark vint en France. Tout ce que
Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus
belles fêtes au roi voyageur; il était poli, gracieux, fort
reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort
émerveillé, je crois, du luxe de la France en le comparant à celui de
la cour de Copenhague. Reçu par le Roi et toute la famille royale avec
une magnificence étourdissante, qui doublait de prix par la
bienveillance et la flatterie qui se mêlaient à la moindre fête, le
roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin _son
aïeul_; il était heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que
son esprit traduisait encore à son avantage, comme on peut le croire,
car il avait le malheur de très-peu comprendre le français, et le
bonheur d'avoir une grande vanité; l'un de ses gentilshommes, qui lui
racontait tout ce qui se disait dans les académies, dans les fêtes,
lui exagérait encore les compliments déjà outrés qu'on lui faisait; et
le Roi, la tête tournée de tant de flatteries[151], ne savait plus
s'il y avait une différence entre lui et le grand Odin.
[Note 151: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la moralité,
comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot, de cette
époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au Temple, au
roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes plus parées
les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles qui n'en
avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur joaillier.
Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence achevée: sa
robe était rattachée avec des noeuds de diamants et des fleurs en
pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au moment de sa
toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les noeuds de
pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours nacarat
très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre dans
cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les noeuds
très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus pressée, et
comme on allait souper, plusieurs de ces noeuds et deux fleurs
tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit qu'à son
arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande, qu'il fut
impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour chercher
les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les noeuds,
au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des noeuds ayant été
écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant échappés de la monture,
on les retrouva _tous... Sire, ils étaient trois mille[151-A]!_ et on
peut bien dire ce mot; car pour ces sortes de bijoux, il faut des
diamants d'un ou deux grains, ce qui fait appeler ces diamants de la
_grenaille_. Eh bien! on a tout retrouvé. Je n'accuse aucune époque;
mais je ne sais si aujourd'hui on serait aussi heureux que le fut
madame de Brionne. Ce n'est pas madame Schickler, du moins; car ayant
perdu, chez le comte Jules de Castellanne, une perle du prix, dit-on,
de quinze mille francs, il fut _impossible_ de la retrouver. Cela me
parut d'autant plus singulier, qu'une perle fine ne s'écrase pas
facilement.]
[Note 151-A: Vers des Templiers de Raynouard.]
Dans le nombre des personnes qui lui donnèrent des fêtes, la duchesse
de Mazarin ne doit pas être oubliée. Cependant elle n'y songeait pas:
elle avait donné beaucoup de fêtes ce même hiver, et son constant
malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car elle
sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait.
Ses soupers particuliers étaient encore plus exquis que ceux des
jeudis, qui étaient ses grands jours. Les autres jours de la semaine,
elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait
ses amis, et dont la plupart l'étaient en effet.
Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la maréchale de
Luxembourg. La maréchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne
l'aimât pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle était
polie et prévenante chez elle, et elle l'accueillit avec une extrême
bienveillance: on annonça successivement quelques habitués de la
maison, comme le marquis de Lavaupalière, madame de Serrant[152],
madame de Berchini, madame de Cambis[153], le comte de Coigny[154], le
comte de Guines[155], M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait
_clair de lune_, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et
pâle, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitués de
l'hôtel Mazarin. La conversation tomba bientôt sur les fêtes données
au roi de Danemark.
[Note 152: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans
(Montesson).]
[Note 153: Soeur du prince de Chimay et de madame de Caraman.]
[Note 154: Frère du duc de Coigny.]
[Note 155: Il fut depuis duc de Guines.]
--Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg à madame
de Mazarin.
--Mais, répondit-elle, rien du tout. J'ai donné trois bals, un
concert, des proverbes, et ma fête...
Ici elle s'arrêta parce que le souvenir de sa fête champêtre lui
apparut comme un spectre...
--Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fête villageoise... elle a mal
tourné... quelle idée vous avez eue là aussi!
--Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est vous et madame de
Luxembourg qui me l'avez conseillée!...
MADAME DE CAMBIS.
Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse.
LA DUCHESSE DE MAZARIN.
Je vous assure que c'est vous.
LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, avec assurance et froidement.
La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demandé. Mais nous
ne lui avions pas dit de lâcher des moutons dans son salon comme dans
un pré... et quel salon surtout!
Et la maréchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces placées
dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au
parquet... Ces glaces étaient entourées d'une large baguette dorée...
quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion
moutonnière. Voici comment l'aventure s'était passée.
La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et
madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre
idée du monde. La maréchale lui avait donné celle d'une _fête
villageoise_; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui
pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était
au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes;
elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et
bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les
frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou
et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en
attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en
bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger
devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la
musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand
salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné,
comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau
devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on
alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain
savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on
le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine
eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de
cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que
les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne
purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils s'élancèrent hors de
la chambre, et une fois les premiers passés on sait que les autres ne
demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne fussent pas les
moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur chef grand
bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila la première
porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet rempli de
feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens, dans le
grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses forces,
habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En se
trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais
surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés,
rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le
bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle
il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en
voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait
cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de
toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre,
étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été
terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets
de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse,
on parvint à emmener le malencontreux troupeau... Il commençait à
s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait conquis
_l'étable_ et en était paisible possesseur s'avisa de venir voir aussi
la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se sauvèrent de
nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le jardin: là, une
sorte de folie les prit, et pendant une heure la chasse fut inutile,
on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à penser quelle agréable
fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le lendemain, il y eut
mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre; on la chanta sur
tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les noëls de
l'année[156]... Telle était la fête que rappelait la maréchale de
Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était pas agréable à
madame de Mazarin.
[Note 156: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur tout
ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours méchants.]
--Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi
madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau
dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze.
LE CHEVALIER DE JAUCOURT.
Non, non, un bal!... un bal....
LE COMTE DE COIGNY.
Mais il ne danse pas.
LE CHEVALIER DE JAUCOURT.
Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui.
LA DUCHESSE DE MAZARIN.
Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la
comédie quelque part?
LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG.
Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?...
LA DUCHESSE DE MAZARIN.
Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de
mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par coeur un
compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non,
non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela.
MADAME DE CAMBIS.
Qui donc?
LA DUCHESSE, en souriant.
C'est mon secret...
MADAME DE CAMBIS, tout bas à la maréchale.
Devinez-vous?
LA MARÉCHALE, sur le même ton.
Non, mais je suis tranquille; _nous lui avons mis une fête à la main;
laissons-la faire et nous rirons bien_...
M. DE LAVAUPALIÈRE, qui a entendu la maréchale.
Savez-vous que vous n'êtes pas bonne?
LA MARÉCHALE lui tend la main en souriant.
C'est une malice.
M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en
chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours
conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans
une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...
Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de
méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc
qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur
toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère
et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or
broché de vert qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de Cambis était
fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure était belle et
distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans son port de
tête et dans sa démarche... elle était encore une femme jeune, à cette
époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle déclara qu'elle
mettrait un habit de satin couleur de rose broché d'argent... et comme
elle avait surtout une parfaite confiance en elle-même, elle ne
s'aperçut pas des rires qui éclataient sous l'éventail autour d'elle.
Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun
inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était
bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne
ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais
sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand
joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi
de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini
par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans
aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et
vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que
beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à
entendre, surtout quand il parlait du mérite de telle ou telle
maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette
maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus
remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV.
Seulement il reprochait à son cuisinier de trop _deguiser_ les plats;
le fait est que c'était une _espièglerie_ de la duchesse, qui lui
réussissait comme les autres[157]...
[Note 157: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la
Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être
bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment
mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique
de la dame de coeur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en
mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis
exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a
jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon
cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière
s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du
dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison
de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était
souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable
régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le
fameux Thouvenel, le _mesmériste_ ou le _mesmérien_. Il était goutteux
et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le
sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de
gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus
malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand
partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à
système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a
fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie
séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.]
La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de
conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de
la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle
se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que
tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon goût et surtout
l'entente générale qui unissait toutes les parties... La duchesse
avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents
les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour chanter
devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y avait en ce
moment cette abondance de fleurs printanières qui rappellent chaque
année les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec
de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'hôtel Mazarin
étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on ne leur
connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et
le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, éblouissante de
parure et de beauté, car elle était vraiment belle, étincelante de
fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive
avec une confiance en elle-même qu'elle n'avait pas eue depuis bien
long-temps. Ses précautions avaient été si bien prises!... Bientôt ses
salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et
de tout ce que les cours étrangères nous envoyaient!... Enfin, on vint
avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui,
et le conduisit ou plutôt fut conduite par lui jusqu'à la salle du
concert, où deux cents femmes extrêmement parées, éblouissantes de
l'éclat des diamants, étaient assises par étages dans un magnifique
salon, dont les lambris n'étaient que glaces entourées de riches
baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de bougies complétait
l'enchantement.
Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet
que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé
et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il
ne cessait de répéter que _jamais, jamais_ rien de si beau n'avait été
entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux
yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi
que ce fût!...
--Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix à quelques-unes
de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout à
l'heure... patience... patience!...
Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à
Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne
la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante
salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et
d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de
prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé
à la fée _Guignon-Guignolant_? elle s'est donc raccommodée avec la
duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient
les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.
--Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!...
Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de
Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord
de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop
Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là
il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on
tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était
un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il pas
toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et presque
stupide à ces rouages continuellement montés à une telle hauteur que
bien souvent la corde casse, et presque toujours avant d'avoir rendu
un son et surtout formé un accord.
Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française;
il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi
de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût
né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était
là, la conversation ne _chômait_ jamais...; mais si, par malheur pour
son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se
brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas...
Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa
_carapace_ bariolée[158], comme Le Kain sous son costume de
Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux:
cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité
mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons
maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma
que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le
grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin
et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de
ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le
mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût
été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à
elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer...
[Note 158: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom
d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gébelin
a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en Italie.
Son origine vient du mot _lecchino_ (friand, gourmand). De _lecchino_,
_il lecchino_, on a fait _allecchino_, et de là, chez nous, on a bien
vite dénaturé et fait _arlechino_. Carlin portait un masque noir sur
le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom de _carlin_ aux
chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin improvisait une grande
partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour lui _les Deux
Billets_, _la Bonne Mère_, _les Deux Jumeaux de Bergame_, etc., etc.]
Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et
pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin _barbier paralytique_:
il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du
monde et le plus _mime_. La duchesse avait fait prendre des
informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin
ni la pièce...
Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui va suivre,
que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, _parlait très-peu_
le français, avait été accoutumé depuis son arrivée en France à
recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous les palais,
des harangues et des compliments les plus absurdes et les plus
exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on parlait
devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on la
bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement
poli: qu'on juge des révérences!...
Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là,
il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses
_lazzis_ étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule
à chaque mot qu'il disait[159]. La première fois, le roi de Danemark
se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air
presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on
s'y habitue si bien!...
[Note 159: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou
quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et
d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait
entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans
toutes les comédies de société.]