Élie de Beaumont mourut; c'était au moment le plus actif des querelles

des deux partis. Aussitôt qu'il eut ses yeux fermés, ce fut M. de

Juigné, nommé archevêque de Paris, qui fut reconnu chef du parti

religieux. Il était secondé par un homme d'un grand talent, M. de

Beauvais, évêque de Senez, celui qui parla avec tant de force à Louis

XV, et qui du haut de la chaire de vérité tonnait en sa présence

royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau,

archevêque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des

affaires ecclésiastiques; l'évêque d'Orange, qui remplissait les

fonctions d'un curé de campagne, tout grand seigneur qu'il était, et

se faisait en même temps adorer du peuple et estimer et vénérer de ses

égaux; l'archevêque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevêque de Sens,

Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrétien

et les lumières d'un académicien; l'évêque d'Amiens; l'évêque de

Saint-Pol. J'aurais encore bien des noms à placer dans cette liste,

mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit curés de

Paris, sans crainte d'être démentie par aucun de leurs paroissiens.

M. de Juigné était plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les

attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais

bientôt les bannières furent élevées. Madame de Marsan, croyant que

son devoir pieux était de prêter non-seulement son appui comme

protection au parti de l'archevêque de Paris, appuya de tout son

crédit les écrivains qui attaquèrent les philosophes. Il y avait du

courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa société,

toutes celles qui avaient une autorité dans le monde l'employèrent, et

la guerre fut continuée avec acharnement.

L'abbé de Vermont était accusé par le parti dévot d'être une des

causes principales, sinon la première, de tout ce qui se faisait à la

Cour. Le parti religieux prétendait avec raison que les nominations du

clergé, que la direction de la feuille des bénéfices était une des

causes des malheurs du temps... et la Reine, qui était son élève,

était accusée en premier ressort de ces mêmes malheurs.

Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de _Lettres d'un

marquis_, et qui sortait évidemment du salon de madame de Marsan et de

M. de Juigné, fit un fracas épouvantable. Ce pamphlet accusait de la

manière la plus virulente M. de Marboeuf, ministre de la feuille des

bénéfices, et sa coalition avec les archevêques de Bordeaux, Toulouse

et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M. de Jarente, évêque

d'Orléans et prédécesseur de M. de Marboeuf, furent rappelées; il y

eut _scandale_ pour faire le bien. Voilà où conduisent les passions.

«_Que faites-vous des fonds destinés aux pauvres prêtres? Vous avez

accordé quarante mille francs à l'évêque de Grenoble pour réparer son

palais épiscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai

vu, ce palais! Il ressemble au-dehors à une maison de débauche... au

spectacle construit récemment à Paris sous le nom de_ Redoute

chinoise.... _C'est vous qui avez donné deux abbayes à cette religieuse

concubine de M. de Brienne, réfugiée dans son palais de Paris pendant

son ministère, et qui vendait les grâces!... On prétend, il est vrai,

que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abbé de Vermont

vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'Évangile:_

«Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le.» _Mais les prélats ne

croient plus!...»_

Remarquez que c'est ici le clergé qui parle au clergé!...

M. de Juigné, au désespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il

prévoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en véritable

apôtre, comme l'aurait fait un premier père de l'Église, seulement

avec moins de moyens, surtout répressifs. M. de Beaumont était bien

violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi

que ce soit, les larmes ne remédient à rien.

La dépravation du clergé était ensuite un des motifs les plus

terribles comme sujets d'attaque... L'archevêque de Toulouse, celui de

Narbonne, mais surtout l'évêque de Strasbourg, monseigneur le prince

de Rohan, grand-aumônier de France... Ce qui arriva à M. de Rohan dans

l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et à la couronne

et au clergé. Un cardinal, un évêque, un prince de l'Église découvrant

au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses

relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au

diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le

questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et

cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit

rêver!...

C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse affaire du

collier. J'ai réuni non-seulement tous les anciens documents que je

possédais à une foule de nouveaux que j'ai recueillis, et je crois

être assez éclairée pour avoir le droit d'en parler; mais Cagliostro

est un acteur de ce grand drame. Il me faut dire aussi ce que je sais

de lui. On en a beaucoup parlé en France: le fait est que nous ne

savons rien de positif. Il est aussi sans doute prouvé que Cagliostro

n'est pas le diable; mais voilà ce qu'on peut savoir.

Il est né, _dit-on_, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille

obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme

celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout...

Son véritable nom est BALSAMO... Mais, je le répète, toutes ces

notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi,

les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et

que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas

connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne

puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation

fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans

parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes

et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos

académies. Où donc cet homme avait-il pris une si profonde

instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de

l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec

lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance

suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être

sur la nature duquel je ne puis prononcer.»

Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait

d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé _Marano_. Ce

qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont

positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé

des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie

des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui

venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en

guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de

l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la

femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla

partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan

peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot:

Cagliostro est un homme extraordinaire.

En Orient il s'appelait _Acharat_, disciple du savant Althoras, Arabe

solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on,

avec les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par suite des

plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que peu de jours

en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation, il eût

langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva une

ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père était

fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un lien

entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit.

La figure de Cagliostro était agréable: elle exprimait son génie. Son

regard de feu lisait au fond du coeur... Il attachait involontairement,

et ses traits étaient d'ailleurs agréables. Il se faisait appeler le

comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de Pellegrini ou bien

le marquis de Belmonte... Son luxe était inconcevable: à Londres, à

Paris, à Vienne, partout où il demeurait, il laissait des monceaux d'or;

une traînée de diamants, une voie lactée de pierreries révélait son

passage. Quelque temps avant la mort de M. de Vergennes, Cagliostro alla

à Strasbourg muni de lettres de recommandation de ce ministre, de M. de

Miroménil (garde des sceaux) et de M. le maréchal de Ségur: ceci est un

fait... Précédé par une réputation inouïe et fantastique, appuyé par ces

recommandations, Cagliostro fut reçu à Strasbourg avec un enthousiasme

délirant, qu'il accrut encore en visitant les hôpitaux, parlant aux

malades, les guérissant, faisant enfin le rôle d'un dieu, répandant l'or

sur son passage pour les besoins des malheureux et les médicaments les

plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, évêque de

Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme

allait combler ses désirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et

était ambitieux...

--Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit

l'homme étonnant.

Le cardinal fut au moment de se prosterner.

On revint à Paris: on était alors au commencement de l'hiver. Le

cardinal présenta Cagliostro à une femme de ses amies, madame la

comtesse de Lamothe.

--Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont,

dit à Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui

expliqua comment elle était Valois[145]. Elle était bien autre chose,

vraiment!

[Note 145: On connaît cette histoire; elle est dans les _Souvenirs de

Félicie_, et très-vraie.]

Le cardinal de Rohan était détesté de la Reine, et il le savait. Il

savait que jamais il n'arriverait au ministère tant que le

ressentiment de la Reine durerait; de plus il était doublement

malheureux, car il aimait la Reine. Mais la Reine savait qu'il avait

mis tous les obstacles possibles à son mariage avec Louis XVI, et

jamais elle ne l'oublia.

Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix

dans le coeur du cardinal en lui promettant de le faire réussir: quels

moyens devait-elle employer? voilà ce qu'on ignorait.

Bohmer, joaillier de la Couronne, avait présenté à la Reine un collier

de diamants du prix de seize cent mille francs; la Reine le fit voir

au Roi:--J'aime mieux avoir un vaisseau, dit-il.

Bohmer remporta le collier.

Quelques jours après, une voiture très-élégante et armoriée s'arrête

chez lui; c'est une femme ayant toutes les apparences de la haute

classe qui vient de la part de la Reine, et lui dit que, toutes

réflexions faites, la reine prend le collier, _mais à l'insu du Roi_:

elle le paiera en quatre billets, de quatre cent mille francs chacun.

Bohmer hésite: la chose ne lui paraissant pas suffisamment claire, il

demande une garantie donnée par une personne marquante: le cardinal de

Rohan se présente. Bohmer livre le collier à madame de Lamothe et

reçoit les quatre billets, soi-disant de la Reine; le premier paiement

devait avoir lieu le 1er août, le paiement ne se fait pas. Bohmer

alarmé va trouver Campan[146], et la ruse est découverte... La Reine,

confondue de cette hardiesse, rassembla ses preuves, et parla de cette

affaire au Roi.

[Note 146: Attaché au service de la chambre de la Reine, et beau-père

de madame Campan ou son mari.]

Ce fut le comble de l'imprudence de la part de la Cour... Le cardinal

arrivant à Versailles pour y officier en rochet et en camail, est

arrêté et conduit d'abord dans le cabinet du Roi; là il trouve

Marie-Antoinette, M. le baron de Breteuil et le Roi.

LE ROI.

M. le cardinal, vous avez acheté des diamants à Bohmer?

LE CARDINAL.

Oui, sire.

LE ROI.

Qu'en avez-vous fait?

LE CARDINAL.

Sire...

LE ROI, tremblant de colère et avançant sur le cardinal.

Qu'en avez-vous fait, monsieur?...

LE CARDINAL.

Je croyais que la Reine les avait.

LE ROI.

Qui vous avait chargé de cette commission?

LE CARDINAL.

Une dame de condition.

LE ROI, d'une voix forte.

Son nom, monsieur.

LE CARDINAL.

Madame la comtesse de Lamothe-Valois. Elle m'a montré une lettre de la

Reine par laquelle Sa Majesté...

LA REINE, en l'interrompant.

Comment pouvez-vous croire, monsieur, que moi, qui ne vous ai pas

adressé la parole depuis huit ans, je vous aurais écrit une seule

ligne?

LE CARDINAL.

Je vois que j'ai été trompé... indignement trompé.

LE ROI, lui montrant une lettre.

Comment avez-vous pu écrire une pareille lettre, monsieur le

cardinal?...

LE CARDINAL, la parcourant en tremblant.

Je ne me souviens pas de l'avoir écrite... mais si l'original est

signé...

LE ROI.

Il l'est, monsieur...

LE CARDINAL.

Alors elle est vraie...

LE ROI, très-ému.

Et vous avez eu, monsieur, la sottise d'ajouter foi à des lettres

signées de cette manière?

Et le Roi mit sous les yeux du cardinal la copie des billets de la

Reine et ses lettres; tout était signé: _Marie-Antoinette de

France_... Le cardinal se frappe le front comme un homme qui sort d'un

rêve!...

Grand Dieu, est-il possible!...

LE ROI.

Vous avez l'air surpris, monsieur...: vous soutiendrez peut-être que

vous ne saviez pas comment signait une archiduchesse d'Autriche! vous

qui avez été ambassadeur à Vienne!... Ne proférez pas un mensonge de

plus.

LE CARDINAL, pâlissant et s'appuyant sur la table.

Sire... que Votre Majesté m'excuse... mais je ne suis plus à moi.

LE ROI.

Remettez-vous, monsieur; et si notre présence vous trouble, passez

dans la chambre voisine... vous y trouverez des plumes et du papier...

écrivez.

Le cardinal passa dans la pièce voisine, où il écrivit pendant un

quart d'heure. Quand il rentra dans la chambre, il était pâle et

tremblant... La feuille qu'il avait écrite était obscure et

inintelligible; le Roi sourit avec amertume... il se tourna vers la

Reine, et lui parla quelques moments à voix basse...--Qu'on avertisse

M. de Villeroi, dit le Roi à M. de Breteuil.

Et il congédia le cardinal.

Celui-ci, en sortant du cabinet du Roi, fut arrêté par M. le duc de

Villeroi, capitaine des gardes de service et conduit à la Bastille,

sans même aller chez lui; mais il eut le temps de dire deux mots en

allemand à un domestique de confiance à lui, qui se trouva sur son

passage, et ses papiers importants furent mis à l'abri.

Madame de Lamothe fut arrêtée dans une terre de son mari près de

Bar-sur-Aube; son mari s'était sauvé en Angleterre. Elle nia toute

l'affaire, mais elle dénonça le comte de Cagliostro comme connaissant

des secrets qui y étaient relatifs. Cagliostro fut arrêté rue

Saint-Claude au Marais, où il demeurait, au moment où il partait pour

aller à Lyon établir une loge égyptienne; il avait acquis un immense

empire sur le cardinal. La veille du jour où le cardinal fut arrêté,

il avait soupé chez lui avec Cagliostro, Gabrielle d'Estrées et Henri

IV.

Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procès, que je

n'en parle que dans les détails qui se sont mûris. Le Roi envoya des

lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui

respiraient le plus grand mécontentement... Cette conduite fut bien

imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la

malignité s'en mêlât; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de

l'esprit de révolte et de haine qui existait alors contre la Reine,

lorsqu'il courait dans Paris une caricature infâme qui représentait un

animal informe; au-dessous était écrit:

«Cet animal se nomme _fagua_; il a été trouvé dans un lac de

l'Amérique Méridionale, et il est maintenant exposé à la curiosité des

savants, pour déterminer de quelle espèce il est; on le croit

amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe féminin

prévaut de beaucoup en lui, surtout pour la fécondité. Mais ce qui

surprend est sa voracité: il lui faut par jour un taureau, un bélier,

deux boucs et plusieurs sangliers.»

Le cardinal fut acquitté. Madame de Lamothe fut condamnée à être

fouettée et marquée, et le fut en effet, et puis ensuite enfermée à la

Salpêtrière[147]. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas

toutefois au même instant. Il y demeura encore plusieurs mois caché à

Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins

des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement

qu'il occupait au Raincy, et qui m'a été montré par une vieille femme

employée à la lingerie, et qui vivait encore retirée à Bondy... Cette

femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses

nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrême peur aux paysans

de Bondy et des environs.

[Note 147: D'où elle s'échappa aidée de la supérieure elle-même.--Tout

le monde fut contre la victime dans cette odieuse affaire,--et cette

victime, c'était la Reine!...]

Quant à ce qui concerne mademoiselle Oliva et à sa ressemblance avec

la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai

seulement que le cardinal fut exilé, malgré les efforts de la Reine,

qui voulait une autre punition, à son abbaye de La Chaise-Dieu... Son

ressentiment fut terrible. Il prétendit toujours avoir été joué; il

avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup. Elle lui

avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance, qu'elle

lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se faisait

conduire par le cardinal lui-même au bas de l'un des escaliers dérobés

qui menaient chez la Reine, et là, elle le faisait attendre une ou

deux heures; puis elle descendait après avoir erré dans les corridors

du château, et rapportait au cardinal une fleur--un ruban--une chose

qui avait appartenu à la Reine, disait-elle, et elle l'abandonnait au

cardinal, qui plaçait le gage sur son coeur, et qui faisait ainsi plus

de niaiserie qu'un enfant à peine sorti de ses langes.--Lui, le

cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!...

Cette affaire fut désastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier

coup donné à cette renommée qui avait tant de rayons lumineux qui

s'éteignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire.

Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense à cette

époque, où les gens qui ne croyaient déjà guère ne demandaient pas

mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juigné fit une prière

quotidienne pendant quarante jours, pour demander à Dieu de calmer sa

colère et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il

abandonnait. J'ai connu un ecclésiastique qui était auprès de lui

alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son oratoire, en

priant pour le salut du cardinal...

--Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Israël nous sont envoyés

aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de

nous-mêmes, Seigneur, sauvez-nous!...

Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemblée des notables.--Le clergé

y était ainsi appelé:

L'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, celui de Narbonne, celui

de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les évêques de Blois, de

Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.--

Une particularité très-peu connue, et que j'ai apprise il y a

seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire

du collier, madame de Marsan reçut un homme qui lui apporta un

pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel étaient des lettres de

Marie-Antoinette, à ce qu'il prétendait: elles étaient sans doute

fausses comme les autres; mais elles étaient là, et la haine aussi.

Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brûla. L'homme s'appelait

_Mariani_: il était Italien d'origine, mais Français;--il n'avait pas

fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla

jamais de cette aventure; la Reine avait toujours été mal pour elle,

comme pour toutes les vieilles dames de la Cour[148], et son

ressentiment était aggravé par sa piété, qui était blessée chaque

jour; mais cette même piété lui disait aussi de pardonner et de rendre

le bien pour l'injure.

[Note 148: J'ai été bien aise de rapporter ce fait dont je puis

certifier la vérité et qui ne peut être qu'agréable à la famille de

madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez

près pour cela.]

SALON DE Mme LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connaître, et où je fais

passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparaître

les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette société

brillante et joyeuse, où les défauts étaient assez tolérés pour que

les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le côté

satirique de notre esprit s'exerçât sur un sujet, et nous n'étions pas

encore assez méchants pour creuser profondément lorsqu'on voyait du

mal à la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que

nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?...

Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait à la duchesse de

Mazarin; nous avons tous rencontré des femmes, et même des hommes, qui

avaient de la beauté, de l'esprit, de la fortune, de la naissance, et

qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids,

ennuyaient plus que des bêtes, avaient plus de privations que des

pauvres et finissaient cette belle existence-là par être moins

considérés que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons

connu, mais nous en connaissons encore.

La duchesse de Mazarin était belle personne, mais immense, et

disposant tellement de son gros individu que rien n'en était perdu

pour la disgrâce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage

très-coloré[149]; dans les moments où il l'était le plus, elle mettait

toujours une robe rose pâle ou bleu céleste. Sa manière de s'habiller

n'était pas la partie la moins ridicule de sa personne... Son

ameublement, qui était des plus magnifiques, était toujours en

désaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donné plusieurs

surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les

connaissait. La maréchale de Luxembourg[150], dont le bon goût était

reconnu, ne pouvait pardonner à madame de Mazarin ses continuelles

gaucheries...

[Note 149: Hortense Mancini, nièce de Mazarin, épousa, en 1661,

Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du maréchal de ce

nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle

mourut en 1699, laissant un fils qui hérita de cette fabuleuse

fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui à son tour fit entrer la

riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'où elle a

passé par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des

Matignons, ducs de Valentinois...]

[Note 150: Duchesse de Boufflers en premières noces.]

--Pauvre femme! disait la maréchale: elle a reçu tous les dons que les

fées peuvent faire à une créature humaine; mais on a oublié de convier

la méchante fée _Guignon-Guignolant_, qui l'a douée de tout faire de

travers, même de plaire.

C'est aussi la maréchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin

dont on vantait l'extrême fraîcheur devant elle:

--Ah! vous trouvez qu'elle est fraîche? vous appelez cela de la

fraîcheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est fraîche

comme une rose... mais comme de la viande de boucherie...

Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de

girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en étaient

allongées d'un pouce... Ce fut ce soir-là que M. d'Ayen dit qu'elle

ressemblait à un lustre.

Ses soupers étaient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de

Paris, et les choses les plus rares y étaient admirablement employées;

mais elle avait une singulière manie qui désolait M. de Lavaupalière:

c'était de vouloir que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne

pût connaître ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalière ne parlait

jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colère

fort amusante, parce qu'en résumé il convenait que ces soupers étaient

excellents et surtout servis à merveille. Eh bien! on se moquait de

ces malheureux soupers, parce que M. de Bièvre avait dit que la

duchesse de Mazarin, étant trop grasse pour danser, ne donnerait plus

de bal, mais des _soupers masqués_...

Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 16 / 20 段