M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un

homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en

même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; M. de

Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient, comme

M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit réformateur

et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie, alors

archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M.

l'archevêque de Narbonne.

Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti

contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité

respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup

d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on

n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du

clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était

désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres

exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un

homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne

sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti

de _zélés presque fanatiques_ n'avait de relation avec le Gouvernement

que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de

l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande

vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il

parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient prouvé en

ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de l'Église,

sorties des presses du Louvre.

Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus

dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était

si craintive et la minorité si audacieuse...

L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais

sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça

un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de

Pompignan[135], le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de moeurs

simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en

donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti

religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et

le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que

la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de

Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré

seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait

au poëte, frère du prélat.

[Note 135: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et

président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur

réunion.]

Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de Paris,

celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut,

quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de

Pompignan lui en fit des reproches.

--Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour

en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa

colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!...

--Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant

besoin de sa miséricorde.

--Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en

s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses

habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses

traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui

devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave,

comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la

pensée ni dans la parole.

--Que savez-vous, encore une fois? s'écria-t-il en voyant que M. de

Pompignan ne lui répondait pas... Répondez-moi, monsieur,

répondez-moi!

--C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pénible!...

Tous les prélats qui composaient la cour de l'archevêque se

rapprochèrent de M. de Pompignan; le silence le plus profond régnait

dans le vaste salon de l'archevêché, et tous les yeux étaient fixés

sur M. de Pompignan.

--Parlez, M. l'évêque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il

faut courber la tête nous la courberons et la couvrirons de cendre...

pourtant cette tempête est rude!... mais Dieu nous accordera la force

de surmonter les maux qui nous accablent, ou la résignation pour les

supporter.

--Eh! comment espérer une trève à nos maux, lorsque c'est dans son

sein que l'Église compte ses ennemis!

--Que voulez-vous dire?

--Hélas! une triste vérité... L'archevêque de Narbonne a fait, il y a

peu de mois, un _mémoire économique_ dans toute la force de l'esprit

de la secte philosophique; ce mémoire, dont je connais plusieurs

parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne

voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est décidé, et

quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie

royale[136]!

[Note 136: Exact.]

Un profond gémissement sortit de la poitrine de l'archevêque.

--Et lorsque j'ai sollicité la réimpression des oeuvres de saint

Augustin et de saint Thomas, on m'a refusé!... dit M. de Beaumont,

accablé par une peine d'autant plus vive, que le prêtre et l'homme

souffraient en même temps...

--Et le jour où je portai la demande de Monseigneur, dit l'abbé de

Peluze, l'un des secrétaires de l'archevêque, je trouvai le directeur

de l'imprimerie royale occupé à donner des ordres pour la mise en

pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nommé Lalande...

qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines.

--Oui, voilà les nouveaux dieux!... Ô mon Sauveur, quelle faute a donc

commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?...

Et l'archevêque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec

ferveur.

--Les choses ne peuvent demeurer en cet état, dit enfin M. de

Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir à la

ruine de son royaume! Car, enfin, c'est à notre ruine que nous

courrons par ces coupables voies!

--Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il

faudrait alors qu'il répondît, et la parole d'un roi n'est jamais

indifférente.

Ce M. de Boyer avait été un moment à la feuille des bénéfices; il y

avait été placé par le cardinal de Fleury. M. de Boyer était évêque de

je ne sais plus bien quel diocèse...; il était ignorant, fanatique,

et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en Dieu. Le

cardinal de Fleury l'avait placé aux bénéfices pour composer l'Église

gallicane; mais il n'y avait pas été assez longtemps, et cette même

majorité devait son existence à M. de Jarente, d'abord évêque de

Digne, puis évêque d'Orléans. Prélat sans morale et sans moeurs...

toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus débauché de France, placé

par M. de Choiseul à la feuille des bénéfices, il fit par son ordre

des nominations contraires à celles de M. de Boyer.

--Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas présenter des

remontrances au Roi? Voici précisément l'assemblée générale du clergé,

c'est le moment.

--Il a raison, dit tout bas l'archevêque à M. de Pompignan, mais qui

désignerons-nous?...

--Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux

ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athées comme M.

Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!...

L'archevêque leva les yeux et les mains au ciel...--Mais comment

composer notre députation? il ne faut pas déplaire non plus dans cette

cour si facile à blâmer, lorsqu'elle-même est sous la censure!...

Monsieur l'évêque, quel nom désigneriez-vous?

M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression

si sublime de simplicité, et en même temps de dévouement, que tout ce

qui était dans l'appartement fut touché.

--Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole

de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le

coeur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa

main?...

--Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous

doit son assistance!...

--Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de

Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette

démarche difficile?

--Pourquoi pas notre jeune promoteur[137]? dit M. de Boyer.

[Note 137: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de l'archevêque

de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il allait

souvent.]

--L'abbé de P.......... _L'abbé couleur de rose!_ reprit avec un ton

d'aigreur M. de Beaumont...

--C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous y trompez

pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le prendre

comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre

députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien

dans l'Église...

Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris

pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par

tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun

ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était

loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi.

J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la

partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la

minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec

empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de

T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en

ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs

et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus

curieux, c'est que le président de la députation fut le président du

bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, monseigneur de

Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée du clergé, qui

déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes croyances, qui

mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin d'une religion

au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme poussé par une

puissance plus forte que l'enfer.

La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes...

Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et

ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se

sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de

M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de

nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se

séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui

déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute

M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les

augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était

bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il

fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour

qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé

Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui

ressemblait à de la haine, toutefois en lui reconnaissant bien de

l'esprit[138].

[Note 138: Surtout de l'esprit.]

Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur

l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de

la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il

dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux _représentations_

qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750,

première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit

public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin,

concluait-il, _le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des

sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du

christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne

pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?_...

[Note 139: Propres paroles de M. de Loménie.]

M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait

de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance

était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait

hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de

l'Église affligée.

M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler ainsi!...

lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme prélat, mais

comme homme du monde, était signalée à la plus dure remontrance;

c'était lui qui osait élever la voix en faveur de l'Église

souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans

l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand

l'impiété est au coeur.

Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de

P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée

du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi

les supplications du clergé de France.

Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...:

c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de

ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant

faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la

première pensée qui s'échappe du coeur de ce clergé qui se plaint? ce

n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est

contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance

qui fit révoquer l'édit de Nantes...

«Votre Majesté, disait la députation, verra dans le mémoire que nous

avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la religion

_prétendue_ réformée élèvent des autels, construisent des temples,

forment des établissements... OSENT ENFIN ADMINISTRER LE BAPTÊME et

faire la cène!... etc., etc.

«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand

encore: c'est l'incrédulité[140], qui envahit toutes les classes et

toutes les conditions; L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA

FATALE INFLUENCE SUR LES MOEURS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA

TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT!... et comment les

fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la

religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr,

le plus inaccessible, DANS LA CONSCIENCE, où Dieu a le sien.

[Note 140: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître quelque

chose; il avait soutenu le _matérialisme pur_ étant en Sorbonne avec

l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de Toulouse pratiqua la

même croyance, et le dernier acte de sa vie, qu'il termina par un

suicide, prouve que l'incrédule n'était pas converti.]

«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses

systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la

facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans les

catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte dans

les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule des

maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste palais, où

Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de ses États

toute espèce de désordre... etc.

«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse,

cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années

à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de

toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage

et les principes de l'irréligion[141]...

[Note 141: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque de

Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours de

son très-long discours, et pourtant les _évêques philosophes_ étaient

nombreux.]

«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte

cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération

future, et UN JOUR LE SORT DU ROYAUME... _Les projets de l'irréligion

sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint_[142]...

Ôtez la religion au peuple, et vous verrez la perversité, aidée de la

misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion aux grands, et

vous verrez les passions, soutenues par la puissance, se permettre les

excès les plus atroces et les passions les plus viles!...»

[Note 142: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique M. de

Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser toute

croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît Dieu! M.

Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y arriver...

Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes les

dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et

haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M.

Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il

n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.]

J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai

données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque

de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de

T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées

qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des

empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation

comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes

vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de

bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait

s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient été

par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique bien jeune

encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des bénéfices; et

l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, _trois cent mille

livres de rentes de biens du clergé!_... Le mal qui apparaissait

presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc une telle

peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées par ces

mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient l'athéisme...,

reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le réparer, par

suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais ils éprouvèrent

là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile à faire comme

le mal et rien de plus difficile que le bien, _même pour réparer_. Le

mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...; le bien

n'empêche ni la blessure ni la cicatrice.

«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est

L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE qu'elle inspire,... etc.

«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent

nécessairement:... LES FONDEMENTS DES MOEURS ET DE L'AUTORITÉ DOIVENT

CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION... Autrefois, on était vicieux par

faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le remords;...

aujourd'hui on est vicieux par système.

«Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte religion.....

D'où viennent ces principes destructeurs de toute autorité?»

* * * * *

Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même:

«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la

religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous

la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons

inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit

exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des

places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que

les places qui ont le plus d'influence sur les moeurs ne soient plus

confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout

blâme...»

On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été

obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le

même homme qui professait l'incrédulité _voltairienne_ à l'aide des

préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé

Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant

l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en

rebâtir une nouvelle... Hélas! ils ne pouvaient même employer les

décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait rougis... La

flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, _bande noire_ formée avant

le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent alors un mal

immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur fit apercevoir

aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent... mais il n'était

plus temps!... les vagues surmontaient la digue... Tout fut brisé...

tout fut englouti... élèves et maîtres!... Quelques-uns surgirent

au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer d'une portion d'héritage

maudit échappée au feu et au carnage... Est-ce une leçon pour eux?...

est-ce une leçon pour nous?... Hélas! l'expérience en donne-t-elle

jamais!...

La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez

remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il

comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple,

_continueraient_ de contribuer au succès de ses soins.

La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M.

de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction.

Elle délibéra séance tenante des remontrances _itératives_ sur l'avis

de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son comble,

et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.--Le Roi

répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le

clergé que le bruit qui avait couru de sa _prétendue_ protection aux

protestants était faux...

Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au

ministère!......

Si le clergé s'était trouvé _seul_ en présence, c'est-à-dire si les

deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants,

les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette

époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société

de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite,

mademoiselle de Bourbon[143], et puis madame de Marsan, autrefois

gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans

le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa

société était toute différente du reste de la société de Versailles:

c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant

l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société

étaient inculquées à des nièces, des soeurs et des filles. Les hommes

se moquaient un peu de tout cela; mais telle était alors la haute

puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes, incrédules sur

le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du parti auquel

ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non raison. La Reine

eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre elle, non pas parce

qu'elle paraissait être contre le parti anti-philosophique, mais parce

que dans ce parti on comptait madame de Noailles, madame de Cossé,

fille spirituelle d'un spirituel père[144], et surtout madame de

Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de conviction et de coeur. Ce

parti ensuite recevait une puissance réelle de la bonté de sa cause

sur beaucoup de points... Le parti philosophique causait en effet des

ravages immenses, et le mal faisait de rapides progrès. La conviction

était égale des deux côtés. D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de

Malesherbes et Turgot, Marmontel, tous ont été d'une conviction

profonde lors de cette malheureuse époque, et tous écrivaient avec des

intentions pures: la seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis

vinrent des haines concentrées, invétérées, des haines de dévots, des

effets de factions, et nous en avons vu les terribles conséquences.

Cependant il est positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser

la religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les

mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie

méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit

faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on

peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard.

[Note 143: Celle qui est morte en rentrant en France à la

Restauration; elle était soeur de monseigneur le duc de Bourbon.]

[Note 144: M. le duc de Nivernais.]

Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 15 / 20 段