différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit
calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même;
on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution. D'après
cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette coutume
humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut tout
obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait qu'elle
pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les vaudevilles,
les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont placés en haut
lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne, dans le livre
qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver que la famille
Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins presque rien.
La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème
que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité
de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était,
comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle
était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce,
aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement
redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et
vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et
qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla _lui-même_ rechercher
sa soeur à Saint-Cyr, en la _suppliant_ de revenir, de _patienter_ et
_souffrir_[129] la comtesse Diane. Le résumé de tout ce qu'on vient de
lire, c'est que la famille Polignac avait un immense crédit par le
moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la nation comme une
garde avancée.
[Note 129: Propres paroles de Louis XVI.]
J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante
des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même.
Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne
pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter
de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes
titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle
y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut
Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais
il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les
distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en
soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son
frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce
qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux
Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui
attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela,
pourquoi, je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: _Vive le
Roi!_ sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve toujours un
côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent à des
individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif, seulement
pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon nombre en
France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut
n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette
opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des
voeux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en
l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou
plutôt on le sait bien. Ils ont crié: _Vive l'Empereur!_ aussi
fortement qu'ils crient maintenant _vive Henri V!_ ou _vive Henri IV!_
C'est vrai au moins ce que je vous dis là.
La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y
remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles,
qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors
universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours.
Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons
de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de
Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y
perdirent leur temps, mais d'autres profitèrent des leçons et prirent
un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui fut organisé
chez madame de Polignac.
Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux
enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre,
mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine,
belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle
de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son
frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère,
avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu
théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges,
voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez
madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent _Iphigénie en
Tauride_: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran
remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de
Polignac[130], les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames
d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un
souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi
et la Reine LES SERVIRENT et se tinrent debout, l'un derrière Oreste,
l'autre derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique fort
jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la rendit
célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en
consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange
gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait.
Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à
entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de
Versailles pour aller dans un couvent... Là, plus de fêtes, plus de
spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans
son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de
madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut
y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de
Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la
laissa veuve avec un enfant[131], deux ans après leur mariage. Elle
fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe.
[Note 130: Le ministre de Charles X.]
[Note 131: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de
plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau
roman du _Monde comme il est_ tient peut-être le premier rang. Sa mère
était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un
culte dans le coeur de son fils.]
Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait dans le
salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince et la
princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait
Édouard ou plutôt _le beau Dillon_: on a prétendu que la Reine l'avait
aimé, je ne le pense pas.
La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela
l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle
n'avait aucun succès; car on disait hautement:
--_C'est royalement mal joué!_...
Alors on fit de la musique.--La Reine chantait et chantait aussi mal
qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait
encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela
lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage
plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: _Ah!
que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!_
Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose
qu'une très-vive coquetterie de coeur. La Reine fut si sérieusement
occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de
Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à
consacrer à l'amour... Comment aimer avec l'existence infernale que
cette malheureuse princesse subissait alors.
Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette
époque un relâchement de moeurs très-fortement excité par le siècle
lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme
madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction,
à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en
pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur,
le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de
Polignac et quelques autres.--M. de D...... n'était pas un homme
corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme
digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout
simple.
La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde
année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer
la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure
du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est
d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M.
Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier
rapprochement, quant au sujet...
On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la famille
royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du
sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de
la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut
de l'estampe!...
Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus
réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête,
elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez
généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans
que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.--Il était convenu que madame
de Polignac _avait_ M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme
qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi
M. de Vaudreuil:--elle aurait failli à la politesse et au bon goût
sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait
manqué...
Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus
charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et
charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une
jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne
de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en
contravention avec son propre serment. Archambaud de P....... était
alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il était jeune,
élégant, riche[132], et surtout à la mode, par une foule de succès et
d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant dans le monde
et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu sacrifiée et
l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc Archambaud, et M.
de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant longtemps sous le charme
d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors;
pour ne pas compromettre madame de G....., il prenait toutes les
mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le temps lui inspirât
enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il sautait par une des
fenêtres de l'appartement de madame de G....., il tomba au milieu
d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la commandait le
reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne put s'empêcher
de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur, qui commandait
cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet officier était
des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui dit en riant
qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. Archambaud, le voyant
en si bon train de crédulité, lui dit qu'il avait eu une fantaisie
pour une femme-de-chambre de madame de G...... L'officier supérieur,
qui était M. d'Agout, neveu du vieux lieutenant des gardes-du-corps,
se mit à rire de bon coeur et félicita M. de P....... sur sa bonne
fortune, mais ne crut pas un mot de ce qu'Archambaud lui avait dit.
[Note 132: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.]
«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé
le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.»
Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula
dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était:
Sautez par la croisée, etc.
C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon
de madame de Polignac donnait naissance à des vers d'une facture bien
opposée!...
La famille de Polignac n'était pas aimée avant la Révolution; mais
cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publié son
livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce
que la famille Polignac a coûté à la France. Ce total est énorme. À la
publication de cet ouvrage, la rage fut à son comble. La Reine, voyant
elle-même combien elle était peu puissante pour protéger sa favorite,
lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle, de quitter
la France, et d'aller chercher la paix dans une terre étrangère. La
famille tout entière quitta Paris et traversa le royaume au milieu des
cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait avec les
Vaudreuil, comme eux désignés à la haine de la nation. Fugitifs,
proscrits, ils ne parvinrent aux frontières qu'en maudissant
quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assemblé sur
les places publiques!... Enfin, cette femme trop louée et trop accusée
parvint à sortir de France, et alla demander à Vienne un asile au
neveu de la souveraine dont elle était l'amie, et qui l'aimait au
point de dire lorsqu'elle était avec elle:
_Je ne suis plus la Reine, je suis moi._
Madame de Polignac, déjà fort souffrante à son arrivée à Vienne,
mourut à la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait
alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, où il obtint des
terres en Ukraine de l'impératrice Catherine.
Je résumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou
plutôt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut
fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine,
fut funeste à la France par l'action très-immédiate qu'eut cette
conduite sur le reste de la nation, en laissant écrouler le vieil
édifice de l'ancienne société française et cette forme de _salon_ qui,
jusque-là, avait servi de modèle à l'Europe entière. La Reine crut
punir une noblesse insolente, et elle porta un coup irréparable à
cette même noblesse, véritable soutien du trône;... elle inspira le
désir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle est toujours
un modèle à suivre pour la foule et les masses; la magnificence des
équipages, la somptuosité des ameublements, le grand nombre des
valets, toute cette richesse élégante qui nous donnait le pas sur tous
les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs de la société
et que Marie-Antoinette elle-même détruisit, toutes ces fautes sont à
lui reprocher, parce que de la réunion de tout ce que je viens de
rappeler dépend l'ensemble de la société. Elle fut la première à
proscrire les étoffes coûteuses de Lyon et à porter du _linon_ et de
la mousseline; chez elle ce tort était grave: elle était Reine, et
l'exemple d'un luxe bien entendu était un devoir; elle fit déserter la
cour de Versailles à toute la vieille noblesse, scandalisée de voir si
peu de grandeur dans la représentation royale; Versailles n'était
quelquefois habité que par la famille royale et le service des
princesses et des princes... Versailles ainsi abandonné, Paris devint
plus habité; ses salons se remplirent; celui de madame de Coigny,
dont je parlerai tout à l'heure, devint comme le centre de
l'opposition contre la Reine; elle-même se mit à la tête de cette
opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands voyages
étant abandonnés, ce moyen de rallier la noblesse mécontente vint
aussi à manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de tout
détruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un château royal _à elle
seule_, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une Reine
ne doit pas chercher à aller au-devant des courtisans, ils doivent
solliciter la faveur d'être admis auprès d'elle. Sans doute on criait:
_vive la Reine!_ mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en coûtait à la
police, pour que ce cri remplaçât celui des Parisiens, qui ne
cessaient de crier tout le long du chemin: «Nous allons à Saint-Cloud
voir les eaux et l'Autrichienne!...
SALON DE Mgr DE BEAUMONT,
ARCHEVÊQUE DE PARIS.
Louis XVI avait reçu une éducation toute religieuse, et les Mémoires
de son père contribuèrent à établir dans son âme une foi solide plus
qu'éclairée, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus
grande, si même elle ne fut sa seule consolation.
Mais à l'époque où M. Turgot et M. de Malesherbes occupèrent le
ministère et entourèrent le Roi, il fut tout-à-fait dominé par le
spécieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la
philosophie saine et bien raisonnée jetait de clarté sur une foule de
sujets devenus obscurs par la volonté même de ceux dont le devoir
était de les expliquer. Dans l'équité de son âme, et il en avait
beaucoup, Louis XVI fut irrité de cette morale scolastique unie à une
morale débauchée, et il le fut surtout de trouver ces défauts et même
ces vices dans le haut clergé de France.
Cependant les circonstances étaient graves pour ce même clergé, qui
semblait braver ses adversaires et leur répondre par de nouvelles
fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministériel:
c'était un homme intègre, nourri des plus purs principes de la
philosophie éclairée, et l'homme philanthrope par conscience et par
goût, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher
par la violence plutôt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois
demandé.
Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'après les
opinions bien connues de ces hommes célèbres, juger de la nature des
siennes; il n'était pas irréligieux, mais il rejetait les choses
douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clergé: il
voulait _des prêtres_ et pas de clergé[133].
[Note 133: Telle était aussi la volonté de Napoléon.]
Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il
commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de
son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les rois de
France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase surtout le
choquait, c'était celle qui parlait de l'_extermination des
hérétiques_; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment
illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que
le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.--En
tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop
favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.--Il voulait bien
autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord
par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux
lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui
passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat
utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte
ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà
attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se
conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au
dix-huitième siècle.
Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts
cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... _cela s'était-il jamais
vu!!!_... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais
le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et
surmontaient le bruit de son enclume, le Roi décida que le sacre se
ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au moment où le
trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le nombre des
fautes non plus que leur gravité.
Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à
cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé
était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait
justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si
la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la
philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses
forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque
identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales;
il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une
partie _constituante_ et constitutive; il conservait dans les États
généraux des provinces son autorité individuelle et _indivisible_,
sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en
apparence le conservateur des moeurs publiques, la règle de la
doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État.
Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de
leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle
des peuples. C'était devant ses livres liturgiques que Clovis et les
Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête et
déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans les
actes et les traités le roi _très-chrétien_.--Partout dans ses
souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en
même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et
craignent de perdre.
C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives
alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires.
Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité
philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le
plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef
de cette phalange hérétique.
Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des
évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir
cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de
cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse.
Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de _prélats
administrateurs_, avouait hautement sa partialité en faveur de M.
Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes
très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de Narbonne,
président-_né_ des États du Languedoc, homme de génie et d'un esprit
d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette nonchalance coupable
qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre qu'il peut être actif
pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait du bien cependant à
son diocèse[134], mais il ne s'occupait que de ses plaisirs, chassait
une partie de l'année, et ressemblait au _Damp abbé_ de _Petit Jehan
de Saintré_. Je ne sais pas s'il avait des rendez-vous avec une dame
des Belles-Cousines, mais je sais que l'archevêque faisait un
chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant qu'il menait ainsi
joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais que les curés
prissent la même distraction que lui: il défendit la chasse à ses
curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui rencontrait
tous les jours son archevêque sonnant _tayaut_, ne fit que rire du
mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un garde de
l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut sévèrement
réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence, dans un
village presque perdu au milieu d'un pays désert.
[Note 134: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le
commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien...
mais il pouvait bien plus!]
Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint
aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un
ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant
une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste.
--Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez
beaucoup la chasse?
--Oui, Sire.
--Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également
beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous
la permettez? vous avez tort comme eux.
--Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque:
c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés
sont d'eux-mêmes.
À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de
Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M.
de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon
souvenir de son administration.