Marie-Antoinette balançait par le charme de ses manières, dans cet

intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait

contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé,

si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un

traité[122] nuisible à la France, contraire aux intérêts de l'Europe,

mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette à sa

maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses deux

belles-soeurs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la Cour un

parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des

aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en

avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se

faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car

tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette

lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient

partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de

partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes

ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était

dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui

causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le

peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son

journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître

d'hôtel, une belle-soeur femme de chambre, un frère valet de chambre,

qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette opinion était

souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé à ses

intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion passait donc du

salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou dans les

ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en province,

lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer d'Argenson, ou

d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans leurs terres.

[Note 122: Le traité de 1756.--Cette cause de nos malheurs est bien

curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de notre

Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche exceptée,

étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec l'Autriche,

les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur propre intérêt.

C'est important à approfondir.]

En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du

malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc

Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que

mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses,

tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos

industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère

de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus

qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas,

je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire

croire pour nuire à sa soeur. MADAME, femme de MONSIEUR, frère du Roi,

avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que par

le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la

société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon

pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de hauteur;

Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point

peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait

Madame!...

L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit

un exemplaire de ses oeuvres.--Je vous remercie, dit le prince, _je ne

veux pas vous en priver_...--Le mot n'est pas heureux.

L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de

Buffon, et lui dit:--Je viens réclamer, monsieur, l'exemplaire de vos

oeuvres _que mon frère a oublié chez vous_!...

Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France.

Il voulait connaître notre belle patrie, comme on le sait, et même on

a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre

_prospérité_ qu'il en avait _conçu de la haine_. C'est absurde et

faux. D'abord nous n'avions pas alors de prospérité au point de donner

de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient

plaire à quarante ans comme à vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas.

Joseph II, en allant à Lyon, voulut voir un homme très-habile comme

publiciste et comme jurisconsulte, M. _Prost de Royer_; il était à

cette époque lieutenant de police de Lyon; c'était un homme estimé du

comte Campomanes, l'un des plus honnêtes ministres de l'Espagne,

considéré de M. de Vergennes et de lord Chatham, modèle du comte

Rantzaw en Danemark, enfin un homme à connaître.

--M. le comte, dit-il à Joseph II, je connais le protocole des cours.

Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous

m'interrogiez et ne répondrai que par monosyllabes. Mais vous avez

parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez dû

rencontrer que des statues; vous cherchez la vérité, et vous n'avez dû

trouver que mensonge ou silence. Cette vérité, je suis capable de vous

la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de

Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thérèse, car il n'y a de

conversation possible qu'avec un échange de paroles, et le moyen de

questionner un empereur?...

--_Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les

coudes sur la table,_ répondit Joseph.

Il y fut, et le lendemain il y retourna...--Pourquoi les Français ne

m'aiment-ils pas? demanda-t-il à Royer.

--M. le comte, on n'a pas oublié le moment où Marie-Thérèse, vous

tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la

France.

Joseph II sourit.

--C'était Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts!

--Me permettez-vous encore une question?...

--Dites...

--Vous avez été élevé par le vieux Bathiani... il détestait la France

et les Français... n'avez-vous pas ses sentiments? voilà ce qu'on

craint.

--Monsieur, s'écria l'Empereur fort ému, et se levant il parcourut la

chambre à grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me

connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage

pour me dépouiller de ces vieux préjugés dont on m'avait garrotté

l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour

réussir?...

Il était agité, et Prost de Royer vit qu'il était vraiment ému.

--Me permettez-vous encore une objection?

--Parlez.

--Vous avez souvent loué la nation française, mais comment? C'est une

nation _charmante_, avez-vous dit... L'éloge est bien mince dans la

bouche du frère de notre reine.--Joseph sourit.

--On voit bien que vous êtes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela.

Je l'ai dit à Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la

France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'armée,

l'armée elle-même, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave

dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable

nation et rien de plus... Je ne m'en dédis pas, répéta l'Empereur...

--Cependant, reprit-il après avoir fait quelques tours dans la chambre

sans parler, j'en excepte la classe ouvrière et quelques-uns de nos

amis[123]... Alors la nation est intéressante; je vous autorise à dire

mon sentiment à cet égard, ajouta-t-il en souriant.

[Note 123: Les économistes comme Turgot et les autres.]

--Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre

nous comme de votre tendresse pour Frédéric, n'est-ce pas?...

Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité.

--C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la

Silésie...

Joseph sourit, mais ne répondit pas.

--Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez

renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce

vrai?...

--Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que

Vienne pour les affaires de Constantinople...

Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout

rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire

et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là. Cette

entrevue, qui _dura quatre jours_, fut ignorée dans le temps, parce

que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent blessés et

inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat de la

première ville manufacturière de France avec l'empereur d'Autriche; il

exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le garda pour ne

pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu l'Empereur à Ferney,

et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est très-bien à Prost de Royer;

cela seul fait juger un homme.

Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la

Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de

Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche,

amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la

France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut

présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce

qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur

d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes

laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette

maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa

confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce

reculée qu'il appelait son cabinet. Cette pièce était située à

Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château.

C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants,

ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et

furent trouvés dans ce qu'on appelait _l'armoire de fer_.

Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui

pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société,

de former _un salon_ d'où _ses amis_, comme elle le dit elle-même à M.

le comte de Périgord[124], iraient ensuite se répandre dans les

différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis.

[Note 124: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de

Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut

coadjuteur.]

--Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour,

en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce

respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui

avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des

femmes... Je suis bien malheureuse.--M. de Périgord se sentit ému au

fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel

empire, lui disant presque en pleurant:--Je suis bien malheureuse!

M. le comte de Périgord jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et

baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que ce qu'il

voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des préjugés

fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme

inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore

être respecté par la Reine...--Dès ce jour, disait-il à ma mère, je

jugeai la France perdue.

Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le

beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange.

Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la

comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain

dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe

(c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de

Périgord, étonné de ce _rendez-vous_, se rendit néanmoins à l'heure

fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui

l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit

signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour

que le comte pût le suivre[126]. Arrivés dans l'une des galeries

extérieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier très-étroit et

fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela aurait pu avoir

l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune et n'avait

d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre montèrent

pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se

trompait.--Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin.

C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait

parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages

fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] était

sa favorite bien-aimée.

[Note 125: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes les

plus dévoués à la Reine.]

[Note 126: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, assez

commun dans la famille.]

[Note 127: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie de

Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours de

la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent

faites pour garder sa charge.]

Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent

sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était

insupportable dans cet endroit, où _le supplice des plombs à Venise_

était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se

reconnaître: _C'est cela_, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de

sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide

également;... mais après avoir tourné deux tours, il s'arrêta et

frappa trois petits coups... une voix répondit de l'intérieur et dit

d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre assez sombre... Il

passa ensuite dans une seconde pièce fort simplement meublée, où il

trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi que je viens de le dire.

Le coup d'oeil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur

l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite

de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture

de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement

Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée

dans les siennes, elle lui dit avec colère:

--Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que

vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis

reine de France?

--Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez

d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne

croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous.

La Reine était visiblement offensée; le comte le vit.

--Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie

en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au coeur

depuis que je les entends, que MADAME me pardonne! elle est ma

souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je ne

veux jamais lui déplaire.

--Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété

qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite.

Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.

--J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est

pas assez, je vous en supplie.

Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait

peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se

montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en

homme d'âme et de coeur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette que

ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie

intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était

tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison.

--J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la

Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en

voyant moi-même cet appartement...

--Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet

appartement?

Elle mit un accent tellement impérieux dans cette demande, que le

comte ne répondit pas. La Reine poursuivit:

--Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces

salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied

avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu

d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je

viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et

oublier, je le répète, que je suis _Reine de France_; est-ce donc cela

qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la

France!...

Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation

violente.

--Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement...

regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il

mérite le nom d'une _petite maison_[128].

[Note 128: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans un

Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle

histoire.]

Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se

trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de

Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la

maison de la Reine... L'ameublement en était simple, mais

parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent

répété: «Faites-moi un lieu de repos _où je sois commodément_.» Dans

l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait

beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille,

et la beauté de ses bras et de ses mains...

--Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins

le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais

pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le

feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement

déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine

que je suis, en pareille matière...

La Reine pleurait!...

--Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne

sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un

serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle

était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus

m'empêcher de le lui dire.

--J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais

je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour

mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques

personnes assez discrètes pour n'en pas parler; nous y avons ri et

causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y

est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien

au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille.

Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher comte, me

donnez-vous l'absolution?

M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il

le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire.

Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au

fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de

l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là...

La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait

quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les

jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas

encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son

lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller

chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait

qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle.

Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la

comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse

de Grammont, madame la marquise de Bréhan, le comte d'Artois, madame

la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de

Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la maréchale d'Estrées,

le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et

le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles

que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils étaient moins

souvent appelés que les premiers noms que je viens de dire.

La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne

d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore

davantage contre cette famille.

Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une

personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était

douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté

le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent

quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils.

Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux,

les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son

sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et

attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire

une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoyée par le

Ciel. Lorsque sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, obtint

une place de _dame pour accompagner_, chez madame la comtesse

d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point

de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu

commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en

survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de

Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de

Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc _à brevet_, et fait

capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir

continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de

Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la

donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place

de directeur-général des postes et haras de France.

On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la

France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque,

en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu

la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac

qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques

de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser;

mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse

qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-soeur, la comtesse Diane de

Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas;

quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un

jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. Une

chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette

n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe était douce, bonne et

belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de

Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est

que la Reine avait elle-même un esprit ordinaire.

On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac

par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent

pas...

Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de

la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour

un concert ou pour une comédie.

Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse,

déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour

haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac

que pour prouver qu'elle pouvait créer une famille puissante et la

transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir.

On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse:

on prétend qu'ils ne sont qu'_entés_ sur les Polignac et qu'ils

s'appellent _Chalançon_... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac

a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel

état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de

rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de

fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province,

n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.

J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les

avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse

et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa

belle-soeur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des

places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le

reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut

être vraie et qu'il ne faut pas rejeter...

Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 13 / 20 段