intérieur qu'elle s'était formé chez ses favorites, ce qu'on tramait
contre elle dans la faction opposée; et peut-être eût-elle triomphé,
si elle n'avait été en même temps la gardienne à Versailles d'un
traité[122] nuisible à la France, contraire aux intérêts de l'Europe,
mais utile à l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette à sa
maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries éclatantes avec ses deux
belles-soeurs achevèrent le mal déjà commencé, en formant à la Cour un
parti de femmes toutes occupées à se nuire, en divulguant des
aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en
avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se
faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car
tel était l'attachement que les personnes dévouées à Marie-Antoinette
lui portaient, que les femmes distinguées par elle répandaient
partout, en sortant de son intimité, l'enthousiasme des chefs de
partis pour défendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes
ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'était
dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui
causèrent les premiers effets de la Révolution. À cette époque, le
peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son
journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin maître
d'hôtel, une belle-soeur femme de chambre, un frère valet de chambre,
qui lui rapportaient l'opinion de leurs maîtres. Cette opinion était
souvent contraire à la Reine, parce que le parti opposé à ses
intérêts était plus nombreux que le sien; l'opinion passait donc du
salon à l'office, et de l'office dans les boutiques ou dans les
ateliers de Paris... Ces relations se répandaient même en province,
lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer d'Argenson, ou
d'autres aussi puissantes, allaient passer l'été dans leurs terres.
[Note 122: Le traité de 1756.--Cette cause de nos malheurs est bien
curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de notre
Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche exceptée,
étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec l'Autriche,
les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur propre intérêt.
C'est important à approfondir.]
En remontant plus haut, on voit encore une cause très-positive du
malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc
Maximilien n'avait blessé que la haute noblesse, en exigeant que
mademoiselle de Lorraine eût le pas sur les duchesses-pairesses,
tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos
industriels, en se montrant plutôt en voisin jaloux qu'en beau-frère
de Louis XVI. Au Havre et à Brest, il se permit même une demande plus
qu'indiscrète. C'était cependant un homme supérieur, et n'ayant pas,
je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire
croire pour nuire à sa soeur. MADAME, femme de MONSIEUR, frère du Roi,
avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que par
le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la
société à ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon
pour nuire. L'archiduc Maximilien avait blessé par trop de hauteur;
Joseph voulut être populaire, et le fut, en effet, à un point
peut-être exagéré. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait
Madame!...
L'archiduc Maximilien ayant été voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit
un exemplaire de ses oeuvres.--Je vous remercie, dit le prince, _je ne
veux pas vous en priver_...--Le mot n'est pas heureux.
L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de
Buffon, et lui dit:--Je viens réclamer, monsieur, l'exemplaire de vos
oeuvres _que mon frère a oublié chez vous_!...
Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France.
Il voulait connaître notre belle patrie, comme on le sait, et même on
a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre
_prospérité_ qu'il en avait _conçu de la haine_. C'est absurde et
faux. D'abord nous n'avions pas alors de prospérité au point de donner
de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient
plaire à quarante ans comme à vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas.
Joseph II, en allant à Lyon, voulut voir un homme très-habile comme
publiciste et comme jurisconsulte, M. _Prost de Royer_; il était à
cette époque lieutenant de police de Lyon; c'était un homme estimé du
comte Campomanes, l'un des plus honnêtes ministres de l'Espagne,
considéré de M. de Vergennes et de lord Chatham, modèle du comte
Rantzaw en Danemark, enfin un homme à connaître.
--M. le comte, dit-il à Joseph II, je connais le protocole des cours.
Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous
m'interrogiez et ne répondrai que par monosyllabes. Mais vous avez
parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez dû
rencontrer que des statues; vous cherchez la vérité, et vous n'avez dû
trouver que mensonge ou silence. Cette vérité, je suis capable de vous
la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de
Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thérèse, car il n'y a de
conversation possible qu'avec un échange de paroles, et le moyen de
questionner un empereur?...
--_Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les
coudes sur la table,_ répondit Joseph.
Il y fut, et le lendemain il y retourna...--Pourquoi les Français ne
m'aiment-ils pas? demanda-t-il à Royer.
--M. le comte, on n'a pas oublié le moment où Marie-Thérèse, vous
tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la
France.
Joseph II sourit.
--C'était Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts!
--Me permettez-vous encore une question?...
--Dites...
--Vous avez été élevé par le vieux Bathiani... il détestait la France
et les Français... n'avez-vous pas ses sentiments? voilà ce qu'on
craint.
--Monsieur, s'écria l'Empereur fort ému, et se levant il parcourut la
chambre à grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me
connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage
pour me dépouiller de ces vieux préjugés dont on m'avait garrotté
l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour
réussir?...
Il était agité, et Prost de Royer vit qu'il était vraiment ému.
--Me permettez-vous encore une objection?
--Parlez.
--Vous avez souvent loué la nation française, mais comment? C'est une
nation _charmante_, avez-vous dit... L'éloge est bien mince dans la
bouche du frère de notre reine.--Joseph sourit.
--On voit bien que vous êtes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela.
Je l'ai dit à Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la
France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'armée,
l'armée elle-même, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave
dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable
nation et rien de plus... Je ne m'en dédis pas, répéta l'Empereur...
--Cependant, reprit-il après avoir fait quelques tours dans la chambre
sans parler, j'en excepte la classe ouvrière et quelques-uns de nos
amis[123]... Alors la nation est intéressante; je vous autorise à dire
mon sentiment à cet égard, ajouta-t-il en souriant.
[Note 123: Les économistes comme Turgot et les autres.]
--Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre
nous comme de votre tendresse pour Frédéric, n'est-ce pas?...
Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosité.
--C'est que je suis sûr qu'aussitôt que vous pourrez toucher à la
Silésie...
Joseph sourit, mais ne répondit pas.
--Et puis on dit que vous avez l'amour des conquêtes, que vous voulez
renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce
vrai?...
--Non, répondit sérieusement Joseph... Regardez Pétersbourg plutôt que
Vienne pour les affaires de Constantinople...
Tel fut, à peu de choses près, car la place me manque pour tout
rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire
et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-là. Cette
entrevue, qui _dura quatre jours_, fut ignorée dans le temps, parce
que M. de Maurepas craignit que les Français ne fussent blessés et
inquiets d'une aussi longue conférence du premier magistrat de la
première ville manufacturière de France avec l'empereur d'Autriche; il
exigea donc le silence. Quant à Prost de Royer, il le garda pour ne
pas faire de peine à Voltaire, qui avait attendu l'Empereur à Ferney,
et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est très-bien à Prost de Royer;
cela seul fait juger un homme.
Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fâcheux pour la
Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de
Choiseul et de M. de Praslin, présentait au Roi la maison d'Autriche,
amie de l'exilé de Chanteloup, comme nuisible à la gloire de la
France. Le voyage de l'Empereur, malgré les soins de la Reine, fut
présenté sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce
qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur
d'Allemagne. Louis XVI, déjà prévenu par les mémoires et les notes
laissés par son père sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette
maison; il en vint à détester l'empereur Joseph. Quelle que fût sa
confiance dans la Reine, jamais elle ne put pénétrer dans une pièce
reculée qu'il appelait son cabinet. Cette pièce était située à
Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus élevée du château.
C'était là que le Roi avait déposé ses papiers les plus importants,
ceux enfin qui, plus tard, formèrent une terrible accusation, et
furent trouvés dans ce qu'on appelait _l'armoire de fer_.
Ce fut particulièrement à cette époque où elle vit un repoussement qui
pouvait devenir général, que la Reine résolut de se faire une société,
de former _un salon_ d'où _ses amis_, comme elle le dit elle-même à M.
le comte de Périgord[124], iraient ensuite se répandre dans les
différentes sociétés de Paris, et la défendre là contre ses ennemis.
[Note 124: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de
Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut
coadjuteur.]
--Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour,
en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce
respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui
avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des
femmes... Je suis bien malheureuse.--M. de Périgord se sentit ému au
fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel
empire, lui disant presque en pleurant:--Je suis bien malheureuse!
M. le comte de Périgord jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et
baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que ce qu'il
voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des préjugés
fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme
inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore
être respecté par la Reine...--Dès ce jour, disait-il à ma mère, je
jugeai la France perdue.
Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le
beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange.
Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la
comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain
dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe
(c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de
Périgord, étonné de ce _rendez-vous_, se rendit néanmoins à l'heure
fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui
l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit
signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour
que le comte pût le suivre[126]. Arrivés dans l'une des galeries
extérieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier très-étroit et
fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela aurait pu avoir
l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune et n'avait
d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre montèrent
pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se
trompait.--Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin.
C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait
parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages
fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] était
sa favorite bien-aimée.
[Note 125: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes les
plus dévoués à la Reine.]
[Note 126: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, assez
commun dans la famille.]
[Note 127: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie de
Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours de
la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent
faites pour garder sa charge.]
Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent
sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était
insupportable dans cet endroit, où _le supplice des plombs à Venise_
était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se
reconnaître: _C'est cela_, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de
sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide
également;... mais après avoir tourné deux tours, il s'arrêta et
frappa trois petits coups... une voix répondit de l'intérieur et dit
d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre assez sombre... Il
passa ensuite dans une seconde pièce fort simplement meublée, où il
trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi que je viens de le dire.
Le coup d'oeil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur
l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite
de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture
de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement
Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée
dans les siennes, elle lui dit avec colère:
--Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que
vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis
reine de France?
--Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez
d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne
croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous.
La Reine était visiblement offensée; le comte le vit.
--Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie
en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au coeur
depuis que je les entends, que MADAME me pardonne! elle est ma
souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je ne
veux jamais lui déplaire.
--Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété
qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite.
Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.
--J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est
pas assez, je vous en supplie.
Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait
peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se
montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en
homme d'âme et de coeur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette que
ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie
intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était
tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison.
--J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la
Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en
voyant moi-même cet appartement...
--Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet
appartement?
Elle mit un accent tellement impérieux dans cette demande, que le
comte ne répondit pas. La Reine poursuivit:
--Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces
salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied
avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu
d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je
viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et
oublier, je le répète, que je suis _Reine de France_; est-ce donc cela
qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la
France!...
Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation
violente.
--Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement...
regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il
mérite le nom d'une _petite maison_[128].
[Note 128: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans un
Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle
histoire.]
Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se
trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de
Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la
maison de la Reine... L'ameublement en était simple, mais
parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent
répété: «Faites-moi un lieu de repos _où je sois commodément_.» Dans
l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait
beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille,
et la beauté de ses bras et de ses mains...
--Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins
le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais
pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le
feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement
déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine
que je suis, en pareille matière...
La Reine pleurait!...
--Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne
sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un
serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle
était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus
m'empêcher de le lui dire.
--J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais
je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour
mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques
personnes assez discrètes pour n'en pas parler; nous y avons ri et
causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y
est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien
au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille.
Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher comte, me
donnez-vous l'absolution?
M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il
le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire.
Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au
fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de
l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là...
La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait
quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les
jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas
encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son
lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller
chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait
qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle.
Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la
comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse
de Grammont, madame la marquise de Bréhan, le comte d'Artois, madame
la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de
Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la maréchale d'Estrées,
le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et
le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles
que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils étaient moins
souvent appelés que les premiers noms que je viens de dire.
La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne
d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore
davantage contre cette famille.
Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une
personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était
douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté
le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent
quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils.
Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux,
les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son
sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et
attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire
une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoyée par le
Ciel. Lorsque sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, obtint
une place de _dame pour accompagner_, chez madame la comtesse
d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point
de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu
commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en
survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de
Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de
Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc _à brevet_, et fait
capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir
continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de
Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la
donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place
de directeur-général des postes et haras de France.
On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la
France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque,
en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu
la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac
qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques
de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser;
mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse
qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-soeur, la comtesse Diane de
Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas;
quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un
jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. Une
chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette
n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe était douce, bonne et
belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de
Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est
que la Reine avait elle-même un esprit ordinaire.
On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac
par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent
pas...
Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de
la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour
un concert ou pour une comédie.
Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse,
déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour
haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac
que pour prouver qu'elle pouvait créer une famille puissante et la
transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir.
On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse:
on prétend qu'ils ne sont qu'_entés_ sur les Polignac et qu'ils
s'appellent _Chalançon_... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac
a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel
état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de
rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de
fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province,
n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.
J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les
avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse
et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa
belle-soeur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des
places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le
reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut
être vraie et qu'il ne faut pas rejeter...