royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une
princesse tout-à-fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce
que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de
France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du
prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé
à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une
cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La
princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce
qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé
de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée
à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le
plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus
recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à
Compiègne[116] et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le Dauphin. Le
jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses femmes, et revint
à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour, et recevoir la
fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire à la mort.
C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et de
l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné
que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes
furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer
une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable
magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt
millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette
époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes
des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut
du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers
du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en
France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le
trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à la
nation française... Le luxe que les étrangers déployaient luttait avec
celui que par devoir comme par orgueil et par goût déployaient les
Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à la Cour, mais
dans les maisons particulières; tout était motif de réjouissance, tout
devenait sujet à une fête parmi les personnes de la Cour et parmi
celles de la finance, dont les alliances avec la noblesse étaient
fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que nous prenions de
le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût. C'est surtout dans le
contraste frappant qu'on trouve dans l'observance ridicule du goût
antique qu'il faut trouver le mauvais genre de l'époque; madame de
Pompadour s'habillait en Vénus avec des paniers, et M. de Chabot
faisait Adonis avec une coiffure poudrée _à frimas_. Cette violation
du goût pur et exercé des anciens était la faute des yeux et du goût
de l'époque, puisque les modèles étaient là. Il faut dire que madame
du Barry fut plus élégante en cela que madame de Pompadour; elle était
plus belle et moins spirituelle cependant, mais le désir de plaire
donne du goût et de l'esprit, même aux plus sottes. Madame du Barry
suivait assez bien les modes, selon le bon goût; il existe d'elle des
portraits où le costume oriental est assez bien observé. L'histoire de
ce costume est plaisante.
[Note 116: 14 avril 1770.]
[Note 117: Le 15 avril.]
Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de Choiseul;
tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait. Enfin,
Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en faveur
dut souvent recevoir bien des humiliations.
Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de
l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de
Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de
cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de
beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers
pays.--Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la
Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de
ces pays sont dans les provinces d'Asie.
À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie:
--C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la
Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe.
--C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en
rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent
en _troupeau_ pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à
Paris.
Le propos revint à madame du Barry; elle fut furieuse. À dater de ce
jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la Turquie, et
elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit babil que sa
gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable; car ce n'était
pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. Enfin, la
turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de se faire
peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de la Cour en
habitants du sérail; il y avait même un _Mesrour_, à ce que disent les
mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre spirituellement à
M. de Choiseul. On fit une magnifique table en porcelaine qui fut
peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de personnes habillées à
l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi que madame du Barry.
Cette table fut longtemps à La Malmaison[118].
[Note 118: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il était
premier consul.]
Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois
qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y
manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait
des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus
grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas
et qu'il n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de bien des
religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit à en
dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait
interdit.
--Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu!
--Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins
qu'ils font de beaux enfants.
Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux.
Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours
silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le
détestant.
Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour
la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour
d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société
intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà
un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout
ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là, elle oubliait les
ennuis de la Cour; là, madame de Noailles ne la persécutait plus,
comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer
_madame l'Étiquette_ par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que
non-seulement la Reine se permettait de s'égayer sur son compte, mais
encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour, donna sa
démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de distinction, qui ne
voulurent pas servir de point de mire à des traits d'esprit ou de
texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença alors à jouir
de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de joies et de
fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir ses
belles-soeurs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun appareil,
et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle voulait amener
la Cour de France:
--Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu
moins entourée de cette _étiquette_, dont vous faites votre noblesse;
car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous
avez en France! C'est l'_étiquette_ seule qui la fait.
La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas
pour toute notre noblesse. Chérin[119] avait dans son cabinet de quoi
répondre aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La noblesse la
plus pure de France n'était pas celle peut-être qui montait dans les
carrosses.
[Note 119: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves de
noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était
incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène,
que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait
opposée à de belles personnes _pleurant à ses pieds_. Lorsqu'il
vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves
comme celles fournies par mon oncle.]
La Reine avait connaissance des recommandations faites par
l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour
de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques,
et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour
beaucoup d'autres.
La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections
intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle
était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer
dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du
monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa
retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la
Reine l'appelait _ma grande_. La duchesse de Mailly mourut jeune et
vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et
dévouée, comme elle devenait ennemie implacable.
La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle
aimait avec une vive et profonde amitié. Elle était jeune, agréable
et spirituelle; c'était la marquise de B....n. La Reine la fit dame du
palais pour l'avoir auprès d'elle. Cette intimité amena des rapports
de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de B....n
aimait avec un sentiment d'amour _idéalisé_ monsieur le comte Étienne
de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait
également, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait
une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amitié:
elle en eut bientôt le devoir à remplir.
Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vérité pour ne pas
s'apercevoir si elle-même était moins aimée. Elle s'aperçut d'une
froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit
que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit à personne,
elle renferma ce secret en elle-même, et pleura en silence.
Le vicomte de Ségur, homme fort spirituel mais très-méchant, aimait
depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui
défendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea même
pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitôt qu'il vit le
gonflement de ses yeux, la pâleur de ses joues, il accourut, et
prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. Rien
n'émeut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui, tout
méconnu qu'il est, ne laisse pas néanmoins d'être un des intérêts de
la vie:... aussi dès que le vicomte de Ségur eut seulement levé les
yeux sur la marquise, elle fondit en larmes.
--Qu'avez-vous? lui dit-il.
Elle ne répondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait
lui répondre.
--Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le
dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et
je dois à ma conscience de vous dire qu'il en est indigne.
Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte
passa outre.
--Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas
digne.
Madame de B....n poussa un cri déchirant.
--Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!...
--Non! je ne vous crois pas!
Le vicomte sourit sans répondre...
Madame de B....n vit son arrêt dans ce sourire!... elle regarda le
vicomte avec une expression suppliante.--Voulez-vous la preuve de ce
que je vous ai dit?.
Madame de B....n fit un signe de tête affirmatif.--Eh bien! vous
l'aurez dans quatre jours... peut-être demain!
M. de Ségur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de
Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle était
belle-soeur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux
duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de
Souza était jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle
avait une belle tête, mais aucune cervelle dans cette belle tête, et
elle avait de plus l'avantage d'être provinciale au dernier point...
Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui
disaient souvent qu'elle était jolie, et M. de Ségur était un de ceux
qui le lui avaient le plus répété... aussi dès qu'il parut devant
elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle était
assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur
qu'à cette époque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne
donnait la main qu'à une personne aimée enfin, et se tenant pour
avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont à
cet égard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte à deviner
ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec
admiration:
--Mon Dieu, que vous êtes belle!
Et c'était vrai! elle était ravissante dans son négligé du matin, à
moitié coiffée et n'ayant aucune prétention... elle avait un grand
peignoir de mousseline des Indes garni d'un point d'Angleterre fort
beau; les manches étaient rattachées au poignet avec un ruban bleu
clair, ainsi que le col, et une grande ceinture bleue serrait sa
taille... ses cheveux n'avaient qu'_un oeil_ de poudre, comme on
commençait à porter les cheveux alors...
--Oui, vous êtes bien belle!... répéta le vicomte!... Madame de Souza
se regarda dans la glace avec une complaisance toute gracieuse...
--Mais vous êtes si coquette!...
--Moi! quelle idée!
--Oh! en effet, elle est absurde!...
Madame de Souza fut embarrassée; M. de Ségur la regardait avec une
sévérité dont lui-même s'amusait fort, et qui paraissait à madame de
Souza la trompette du jugement dernier: car elle le redoutait et ne
l'avait aimé que par crainte.
--Oui, madame, vous êtes très-coquette... et plus que cela!... vous
êtes infidèle!
Madame de Souza joignit les mains... le vicomte _fut généreux_...
--Allons, je vous pardonne! je suis bon... et de plus je suis votre
ami: c'est ce qui me fait venir auprès de vous. Vous aimez le comte
Étienne?...
La comtesse de Souza rougit jusqu'aux yeux!...
--Hé bien! c'est à merveille! Qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas me
croire jaloux? Oh! je ne fais plus de ces folies-là, moi!... Je laisse
les fureurs d'Orosmane à des jeunes gens... à M. le duc de Lauzun par
exemple!... à M. le comte d'Artois, qui, à ce qu'on dit, est jaloux
comme un Africain Berbère.... mais moi, non; ainsi revenons à notre
affaire. Vous aimez le comte Étienne... eh bien! si vous voulez le
conserver il faut l'empêcher de conserver cette ancienne passion...la
marquise de B....n!
Madame de Souza tenait ses yeux baissés et roulait les deux bouts de
sa ceinture dans ses doigts et ne disait mot. Mais elle releva les
yeux lorsque le vicomte eut fini pour trouver une parole et ne trouva
pas un mot... Ce n'était pas son fort d'abord, et puis le vicomte
l'avait effrayée sur le sort de ses amours...
--Si vous voulez le conserver, tâchez de le brouiller avec elle, pour
que tout rapport soit enfin rompu... Tâchez, par exemple, d'avoir son
portrait, son anneau et ses lettres.
Une femme a toujours de l'esprit pour ses affaires de coeur. On a dit
depuis longtemps que l'amour en donnait aux plus bêtes, et c'est vrai.
Madame de Souza comprit l'importance de ce qu'elle allait tenter. Elle
s'y prit si adroitement, que le comte lui remit le portrait et les
lettres de la marquise de B....n... Lorsque le vicomte de Ségur les
eut, il sourit avec cette joie infernale qui fait aussi sourire Satan.
--Maintenant, dit-il, elle est à moi!...
Ce qui prouve que devant un coeur de femme un homme, quelque esprit
qu'il ait, lorsqu'il a de l'esprit, demeure sans intelligence,
lorsqu'il n'y a aucun rapport ni cette union d'âme qui révèle à l'un
ce que l'autre éprouvera.
En recevant cette preuve de l'infidélité du seul homme qu'elle eût
aimé, la marquise de B....n ressentit une de ces impressions terribles
qui vous montrent la mort comme un lieu de refuge, car vous souffrez
trop!
Le vicomte comprit, cependant, que cette douleur sans cris et sans
larmes avait une force devant laquelle toutes ses petites intrigues
étaient bien nulles!... Il se retira sans parler et sans avoir la
force de hasarder même une parole devant cette femme dont le deuil du
coeur était si solennellement profond!...
Demeurée seule, la marquise de B....n regarda d'abord ce portrait que
tant de prières avaient sollicité!... Qu'était-il maintenant? un
morceau d'ivoire peint, sans que rien pût lui donner la force et la
vie qui l'animaient il y avait seulement deux mois!...
--Et ce n'est qu'un espace de quelques jours qui me rend si différente
de moi-même! disait la pauvre délaissée avec une voix brisée par les
sanglots; car elle était seule maintenant, et la fierté ne retenait
plus ses larmes!.....
Elle ouvrit le paquet de lettres et voulut en relire une!... Oh!
qu'elle souffrit!...
Et cependant elle relut cette lettre, et puis une autre, et encore une
autre... enfin elle relut le paquet tout entier... Cet effort lui
brisa le coeur!... Elle se leva, alla à son secrétaire, et prit les
lettres du comte Étienne. En les relisant elle souffrit tout ce qu'une
âme humaine peut souffrir...
--C'est une _agonie_ en effet! dit-elle avec une expression
déchirante, car on l'aimait encore en ce monde, et il y avait des
êtres qui devaient souffrir du parti qu'elle allait prendre; mais il
était irrévocablement arrêté dans son âme... Elle sonna sa femme de
chambre, se déshabilla, fit plusieurs dispositions qui devaient en
précéder une dernière, puis étant demeurée seule, elle avala une dose
de vert-de-gris qu'elle s'était procurée...
Elle fut horriblement mal... Le poison avait été si abondamment donné
à ce corps si gracieux, mais si frêle et si petit! Les médecins ne
répondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais il lui resta
TOUTE SA VIE[120] un tremblement nerveux, une agitation terrible, qui
lui causaient des douleurs spontanées qui, dans les premiers temps,
lui paraissaient un retour des cruelles souffrances qu'elle avait
supportées pendant plusieurs heures! On la sauva; et pourquoi?... pour
sa douleur. La vie était décolorée pour elle maintenant, et ce qu'elle
voulait c'était mourir! Mais on ne meurt pas ainsi!... Il faut du
temps pour mourir!...
[Note 120: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple, lorsqu'elle
était de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait signe d'ôter
ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la cachait.]
Madame de B....n était d'une douceur achevée, et elle avait de la
piété.... Elle était malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus
pour que la religion prît sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie
eut une consolation accordée par le Ciel: un ami intime s'attacha
tellement à elle qu'il ne la quitta plus; touché par sa résignation et
par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de
M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'à
sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa
blessure.
Madame la marquise de B....n était un des ornements les plus agréables
de la société intime de la Reine. Elle avait un ravissant talent de
peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habileté peu
commune à l'époque où madame de B....n était encore jeune et belle.
Que de fois elle peignit des modèles de fleurs pour que la Reine pût
les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces réunions de Trianon,
qu'on a tant calomniées, il arrivait souvent que les matinées
s'écoulaient comme dans un château du fond de l'Auvergne ou de la
Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la
Reine martyre n'étaient autre chose qu'une lecture faite en commun,
tandis que la Reine et les dames nommées pour être de ce petit voyage
travaillaient soit au bord de l'eau, près du moulin, soit dans la
salle de marbre fraîche et blanche de la laiterie. Le nombre des élus
était fort restreint: ce fut ce qui attira le plus à la Reine cette
foule d'ennemis qui commencèrent le parti de l'opposition, dans lequel
se mirent d'abord de hautes notabilités de vertu comme mesdames de
Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de
Coigny!... Trianon avait toujours été désiré par la Reine avec
passion; Louis XVI lui en fit présent à sa première couche, et
Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle propriété avec ce plaisir vif
et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime. Le vent
faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le temps où les
Français forçaient les acteurs de répéter le beau choeur d'Iphigénie,
_Chantons, célébrons notre reine!_ lorsque leur souveraine entrait à
l'Opéra, ce temps était déjà oublié!...
Un des plaisirs de la Reine était de jouer la comédie. On dit qu'elle
jouait et chantait mal; voilà son tort plus encore peut-être que de
jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer à la critique,
pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La
perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux
que nous reconnaissons assez supérieurs à nous pour nous commander:
c'est donc un reproche à notre propre jugement que de reconnaître dans
nos maîtres des imperfections qui deviennent des ridicules dès
qu'elles sont prétentions. On a reproché à la Reine, lorsqu'elle
jouait à Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rôles
qui n'étaient pas d'accord avec la majesté de son rang; si elle les
avait bien joués, la chose, encore une fois, eût été égale.
Louis XVI avait de la simplicité, de la bonhomie même; mais il avait
le sentiment de sa dignité à un degré assez intime lorsqu'il n'était
pas à son enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le Vulcain, mais
il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'était d'ailleurs le
métier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait qui prouve que
Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un _ridicule royal_.
Il était un matin plus activement occupé qu'à l'ordinaire, lorsque le
serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques
Derhin[121], se mit à rire aux éclats en le regardant. Le Roi lui
demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne
pouvait parler, mais il montrait à Louis XVI son propre visage, et lui
indiquait par là ce qui excitait ainsi sa gaîté. Comme il n'y avait
pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pièce voisine:
aussitôt qu'il se fut regardé, et qu'il put voir son visage tatoué
d'une si étrange sorte qu'il en était méconnaissable, il partagea la
gaîté de Jacques Derhin, et se mit à rire, de ce bon rire franc et
joyeux qu'on connaît peu sous une couronne....
[Note 121: Celui qui était avec le Roi avant Gamin.]
Mais après avoir donné satisfaction à sa propre gaîté, le roi jugea ne
pas devoir prolonger celle de son _compagnon_:
--Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras à ma santé
ce soir à ton souper, avec ta femme et tes enfants, _mais sans leur
raconter_ ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas ce que je
viens de te dire, mon garçon?...
Et il appuya sur ce dernier mot.
Ce ne fut que bien longtemps après qu'un cousin de Jacques Derhin,
employé dans les travaux que je fis faire dans mon hôtel, me raconta
ce que je viens de dire. Lui et son frère étaient fort habiles dans
leur état de serrurier, surtout pour faire les clefs.
Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on
pût rire de lui; cette crainte du ridicule me plaît dans un roi.
Comme la Reine était jeune et jolie femme, elle le redoutait moins,
parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on
peut faire la caricature de la Vénus de Médicis, et qu'on a parodié
les plus belles oeuvres du génie. Je crois aussi qu'elle méprisait la
voix populaire: ceci est encore un tort.
Mais il était excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce
terrible mot: le PEUPLE!.. Hélas! elle devait apprendre cruellement à
quel degré montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore
aujourd'hui, ne songe ni même ne parle sur la classe élevée: pour lui,
c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme
là-dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on
juge de ce qu'il était en 1784!...
Quant à la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne l'estimait. Il
y avait peu de familles en France dont l'écusson n'eût une tache dans
son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi lorsque l'offense des
duchesses-pairesses la blessa si vivement aux fêtes de son mariage,
elle s'en vengea chaque jour depuis cette époque par des épigrammes
sanglantes sur les alliances de la haute noblesse avec la finance. Les
Noailles surtout furent en butte plus que tous les autres aux traits
de sa satire, pour atteindre madame de Noailles, son ancienne dame
d'honneur, qui lui faisait des leçons assez sévères sur l'oubli de sa
dignité.
Étant un jour sur un âne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle
ne voulut pas qu'on la relevât, et riant aux éclats:
--Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on
relève la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un
âne.
La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que
pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se
fâcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette
retraite fut d'autant fâcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu à la
seconde époque de son séjour en France, lorsque ses différends avec
ses deux belles-soeurs et M. et madame de Maurepas divisèrent la
société en deux partis, et lorsque la Reine, voulant vivre en simple
_grande_ dame, mais point en reine, prit la direction de l'un de ces
partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles, mais surtout
son mécontentement, entraîna toute une puissante famille, celle des
Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par des
services rendus à l'État, dans le parti contraire à la Reine. Cette
famille mécontente se jeta depuis dans les premières scènes de la
Révolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la Reine
avait aussi mécontentés, et qui depuis longtemps dirigeaient l'opinion
des salons de Versailles et de Paris.