Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la Cour
de France, et grand-chambellan.--Le comte de Stainville, ambassadeur
de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à l'ambassade de
Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce fut lui qui fit
réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France; il
revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour être créé duc
et fait ministre des Affaires étrangères.--La duchesse de Choiseul
était mademoiselle Crozat; c'était une personne charmante.]
[Note 104: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au parti
lorrain.]
[Note 105: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes par
madame de Pompadour.]
[Note 106: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.]
[Note 107: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le
fameux traité.]
«La Beauvais, religieuse[108], et sa compagne.
[Note 108: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti
lorrain.]
«Les Durfort[109]; c'est à cette famille que vous devez marquer, en
toute occasion, votre reconnaissance et attention.
[Note 109: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le duc
d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et des
Durfort était dévouée au parti autrichien.]
«De même pour l'abbé de Vermont[110]. Le sort de ces personnes m'est à
coeur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais fâchée
d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne
recommander personne. _Mais vous et moi nous devons trop à ces
personnes_, pour ne pas chercher en toutes les occasions à leur être
utiles, si nous le pouvons sans trop d'_impegno_[111].
[Note 110: L'abbé de Vermont de même.--Il avait élevé
Marie-Antoinette.]
[Note 111: _Impegno_, embarras, gêne.]
«Consultez-vous avec Mercy[112]...
[Note 112: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de France.
J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.]
«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous
pouvez leur être utile.»
On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré
à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au
contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est
_reconnaissante_, elle lui recommande d'être _utile_ à tous les
Lorrains, parce qu'ils les ont obligées _toutes deux, et c'est en
faisant ce mariage_; voilà comme il faut se méfier des opinions émises
légèrement sur le compte de personnes élevées.
On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez
nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques
affections particulières, elle avait une autorité positive et assez
étendue dans la société de la Cour[113].
[Note 113: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en France à
cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les affaires.
Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire.
Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle
remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut
empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes,
attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il
n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le
Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une
personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans
action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute
d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas
éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois soeurs
n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a
beaucoup connu madame de Flavacourt[113-A], soeur de madame de Mailly
et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que madame de
Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque madame de
Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère, et qui
était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors l'état de
maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait:
«J'irai à la Cour auprès de ma soeur de Mailly: le Roi me verra, le
Roi m'aimera, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et
l'Europe.»
Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de
Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés
qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés.
Madame de Vintimille fut en effet celle des trois soeurs que Louis XV
aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la
nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies
femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de
Châteauroux et de madame de Pompadour.
Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux.......
Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour
lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient
jamais rencontrées. En voici un des motifs.
Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Châteauroux,
un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. _Dagé_ avait pour
pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il choisissait
les têtes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames,
filles du Roi, se faisaient coiffer par _Dagé_, et la suffisance, ou,
pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur était sans bornes.
Madame de Pompadour, en arrivant à la Cour, voulut avoir _Dagé_; il
refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de
Pompadour, qui s'appelait encore madame _Lenormand d'Étioles_, _négocia_
avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une résistance qui
peut-être ne demandait qu'à être vaincue. Dagé une fois _fléchi_, madame
de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie
pour l'obtenir, et la première fois qu'elle fut coiffée par lui, au
moment où la Cour était le plus nombreuse à sa toilette, elle lui dit:
--_Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la
réputation dont vous jouissez?..._
--Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la
valeur du mot: _je coiffais l'autre!_
La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon
mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En
effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux
éclats le bon mot de Dagé.... _Il coiffait l'autre!_ Ce mot, répété
par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière
proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale
pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent
madame d'Étioles _madame Celle-ci_, et madame de Châteauroux _madame
L'autre_. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de
ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit
à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus
de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de
politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être
ce mot de Dagé qui amena cette résolution.
Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre:
il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût
justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la
seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du
reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en
excitant le Roi à la guerre, mais il venait du coeur.]
[Note 113-A: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an VII de la
République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle qu'aucune
de ses soeurs, qui, du reste, étaient toutes fort ordinaires. Elle
était dame du palais de la Reine.]
[Note 113-B: Mère de Louis XVI.]
[Note 113-C: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon
IV.]
J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et dégagée de
l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se délivrer de cette
contrainte qui est peut-être une des misères mais une des nécessités
de la royauté, en habitant Trianon peu de temps après que Louis XVI
le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de madame Royale. Dans
l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit avec plaisir. Il
n'avait aucun goût pour le monde; il était défiant et sévère pour les
grands seigneurs; peu porté aux plaisirs bruyants, il n'aimait ni le
bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le faste, et encore moins le
libertinage; mais pour ce dernier défaut, il faut dire une singulière
prédiction du roi de Prusse... On parlait un jour devant Frédéric de
Louis XVI et de la Reine, et surtout du bonheur dont ils jouissaient
tous deux... Le roi de Prusse se mit à rire...
--Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses prédécesseurs,
dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue vieille et
inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne sera pas
autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire et
prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur d'être
l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien...
En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et
judicieux qui perce le voile de l'avenir... et devine la marche
forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes s'usent...
et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt qu'un autre...
Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république serait à la
place d'une favorite.
À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était
vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait,
comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces
influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les
femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une
immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV,
nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan
commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de
favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle
bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des
légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle
dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse
des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux
esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou
dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également
supérieure à son sexe, mais toujours femme néanmoins, ainsi que les
autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant jamais... En
même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe entière ce que
pouvait tenter et exécuter une femme à ferme volonté!...
Pendant ce temps, les maîtresses de Louis XV continuaient l'agitation
sociale que le gouvernement des femmes avait établie dans le monde.
Les trois soeurs[114], madame de Pompadour et madame du Barry,
précédèrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le siècle
des agitations soulevées par des femmes. Mais elles furent plus
actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui
échappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des
efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immédiate
des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec
un grand succès, du moins pendant les premières années du règne de
Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemblée
Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner,
chose qui eût été facile... Elle-même voulut _se soumettre_; elle le
tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac;
mais en n'y admettant que les personnes tout-à-fait privilégiées, les
préférences blessèrent les exilées, et il y eut des mécontents... Cela
se manifesta lorsque la Reine voulut s'établir à Trianon.
[Note 114: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de
Châteauroux.]
Trianon était un adorable séjour dont la Reine aurait dû jouir sans le
faire servir à une vengeance que depuis longtemps elle méditait contre
la noblesse de France, et surtout celle présentée à la Cour, qui
formait alors la majeure partie de la haute société de Paris. Le motif
de cette vengeance datait du jour des fêtes du mariage de
Marie-Antoinette, et sans être injuste on ne peut lui donner tort.
Marie-Thérèse avait demandé que mademoiselle de Lorraine et monsieur
le prince de Lambesc eussent rang immédiatement après les princes du
sang, dans les fêtes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France.
Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calculé les obstacles qu'il
devait rencontrer dans la noblesse française... Sa complaisance à
l'égard du Roi avait changé depuis quelques années... Elle n'était
plus ce qu'elle était, non-seulement sous les premiers temps du règne,
mais même sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent
une attitude opiniâtre, au fait, plus que fière, et opposèrent une
résistance invincible à la _prière_ du Roi, car il n'ordonna pas, de
céder la place à mademoiselle de Lorraine, après les princesses du
sang; leur fermeté alla même jusqu'à se priver du bal plutôt que
d'abandonner _leur droit_... Madame la duchesse de Bouillon surtout se
signala parmi _les opposantes_ par l'aigreur de ses refus. Le roi fut
très-choqué de cette résistance... mais la Dauphine le fut encore
plus. On prétend qu'elle écrivît sur la lettre de Louis XV aux pairs:
_Je m'en souviendrai!_ et qu'elle la renferma dans une cassette d'où
souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les fêtes
eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec madame
la duchesse de Duras, qui alors était de service au château, et par
cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un peu le
scandale que fit le retour à Paris de presque toutes les femmes
titrées qui avaient refusé de danser au mariage de la Dauphine.
Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse française fut à ses
yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame
de Noailles lui répéta vainement que l'étiquette avait parlé et qu'il
fallait lui obéir, qu'elle-même lui était soumise... La Dauphine ne
fit qu'en rire, tourna en dérision et l'étiquette et la noblesse, se
moqua avec raison des mésalliances journalières qui, déjà à cette
époque, commençaient à s'introduire parmi la haute noblesse. Elle fit
plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-même, bien décidée à
exclure de son service toutes les femmes titrées ayant _des
prétentions_, comme elle le disait...
Ces querelles furent longues à produire leur effet. Aussi la Dauphine
n'en éprouva-t-elle le désagrément que plusieurs années plus tard...
Les quatre premières qu'elle passa en France furent un véritable
enchantement. Elle était vraiment jolie: son teint éblouissant, ses
belles couleurs, l'élégance de sa taille, l'expression gracieuse de sa
physionomie, parce qu'alors, voulant conquérir, elle était toujours
prévenante[115], qualité qui, dans une princesse, a plus de charmes
que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en
faisait un être que tout le monde aimait... Elle était caressante,
enjouée, attentive à plaire... Aussi les académies, les journaux, les
poëtes lui prodiguaient la louange, et la société la plus brillante de
l'Europe, qui alors était celle de France, était à ses pieds!... Elle
était jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes,
chez nous, les formes et le ton du beau règne de Louis XIV!...
[Note 115: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour
combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.]
Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine, elle le
fit aussitôt après son mariage avec une grâce qui empêchait qu'on ne
le lui reprochât. Cependant, il y avait parfois une teinte satirique
qui ne pouvait échapper à ceux qui étaient l'objet d'une remarque ou
d'une allusion...
En arrivant à la cour de France, elle témoigna une grande admiration
pour la beauté ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne
voulait pas qu'on pût croire que cette admiration était _une
complaisance_, elle demanda un jour à madame de Noailles _quelles
étaient à la Cour les fonctions de madame du Barry?_... Madame de
Noailles, chargée de son instruction, lui répondit _que madame du
Barry était à la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire_.
--_Ah!_ dit la Dauphine, _alors je serai sa rivale?_ Le mot était
charmant! mais la question qui l'avait précédé l'était-elle?... Louis
XV en fut blessé, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du
Barry, répéta le mot sans le prendre pour une ingénuité.
Cette lutte de l'autorité légitime que devait avoir la Dauphine de
France contre celle usurpée d'une fille de joie, favorite d'un vieux
roi libertin, changea beaucoup le caractère de Marie-Antoinette.
Madame du Barry, dont la beauté était dans tout son éclat, faisait
éprouver à la jeune Dauphine la jalousie d'un succès toujours
dominant. Les fêtes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'être
faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est
en vain qu'elle était toujours bonne et caressante auprès du Roi vieux
et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'était auprès de
Louis XIV, mais les temps étaient bien différents! et pour dire la
chose, les personnages l'étaient aussi! Louis XV était blasé sur tout,
même sur la grâce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes
manières... Madame du Barry influa beaucoup sur la société de France à
cette époque; son mauvais ton, sa manière plus que naturelle, et qu'on
pouvait appeler grivoise, était ce que le roi aimait... Que
voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux maréchal de
Richelieu lui-même se mit dans la voie _de perdition_, comme lui-même
l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore à Marly et à
Choisy, où Louis XV aimait à souper de préférence, le vieux maréchal
était souvent le plus licencieux de tous les hommes qui étaient à la
table du Roi. On connaît au reste le mot de madame du Barry pour le
café. On l'a nié, mais il est positif; il révélait ce que la France
allait devenir!
La Dauphine, avec sa figure fraîche et ses blonds cheveux, sa peau de
lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait aimer de
tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrêter le torrent
dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le Roi lui en
donnerait la puissance _exécutrice_. Que faire en pareille
circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment
délicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit...
Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je
dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre
pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être
que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice
distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son
fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont
il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le
dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé
le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant
combien il avait d'heures à vivre.--Mais, avait répondu le médecin,
peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le
médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner
lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on
puisse répondre aussi affirmativement avec un sang-froid aussi dur...
En conséquence de cette réponse, tout le service d'honneur fit ses
préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de chambre jetaient
les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie folle, parce que
le séjour avait été plus long que de coutume... Par un hasard funeste
pour le mourant, son appartement se trouvait presque à la hauteur de
ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces paquets!... Il était à ce
moment où l'âme quitte le corps... C'est une lutte douloureuse... le
malheureux prince voulut prendre l'air, car il suffoquait... On roula
son lit auprès de la fenêtre, et là, il fut témoin des préparatifs du
départ... Il connaissait trop bien la Cour et tout ce qui tient à elle
pour ne pas voir ce qui en était et ce que signifiait cette occupation
générale... Un sourire, comme la mort n'en permet pas souvent, vint
errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas! le malheureux prince
avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus amère du calice de
sa vie!
Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV
mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de
vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et
alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour
Choisy!... ce qui fut fait...
Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du Pont-aux-Dames,
près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la Vrillière, qui lui
porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet homme qui avait
rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry dit en
jurant:--Beau..... règne que celui qui commence par une lettre de
cachet!...