l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal
pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de
prince que celle qui vous fait élancer dans un fleuve qui gronde[97],
pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du repos que
germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une barque et
affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de Rome... de
l'empire du monde!... et puis il était _avec sa fortune_, il jouait sa
vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais celui-ci! où
allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux malheureux qui lui
tendaient les bras!... Il les entendait crier au secours, et le noble
jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il était suivi!... _et
sans être suivi!_... Cependant, en arrivant sur le lieu du malheur, il
montrait à tous ses mains généreuses remplies d'or!... Oh! Marmontel!
Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce pas?...
[Note 97: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient affreuses.]
Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec
attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis
de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet
ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en
lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son
père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait sur son épaule...
Là, elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, qui
d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant... Madame
Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne paraissait au
dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je crois, beaucoup
plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M. Necker, en
écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle fille.
Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la
confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si
grand besoin d'affection!...
--Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est
tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon coeur ne bat plus
quand je crois qu'on ne m'aime pas.
Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son
père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard
presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras
croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la
regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque,
madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la
volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de
son père, où elle avait été chercher un coeur parmi cette multitude
qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration qu'elle lui
inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui allait mal; elle
le savait, ce qui redoubla son embarras...
--Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible.
MARMONTEL.
Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous
donner en la sortant de votre coeur... vous voulez que j'aille vous
ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait
pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait.
MADAME DE BLOT.
Ah çà! voilà déjà bien des fois que j'entends parler de ce M.
Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-là?
M. DE LA HARPE.
C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est à elle de
vous faire connaître M. Abauzit; c'est à un ange à faire connaître un
sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion.
MADAME NECKER.
Mais vous avez donc oublié tout ce qu'en a raconté Rousseau?... il
l'a rendu célèbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il en dit....
MADAME DE BLOT.
Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore même en quoi il peut
être fameux.
MADAME NECKER.
Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour
davantage... Si M. Abauzit eût vécu du temps d'Épictète, il en eût été
fort estimé; aujourd'hui cette vertu commence à passer un peu pour de
la niaiserie.
MADAME DE BARBANTANE.
Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme
un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque
chose de lui....
Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.--Oh! oui! quelque
bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de
Staël, et ce sera parfait, ma mère!...
Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'oeil autour
d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et
quand tout fut prêt, elle commença:
--Vous saurez que M. Abauzit ne s'est JAMAIS de sa vie mis en
colère... JAMAIS il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a
dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme
qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité
d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils
consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis _trente ans_, était à
son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait
arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne
pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement
qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un
pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas
vu son maître une seule fois _en colère_!...--Une seule fois!... Mais
c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce
n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!--Mais je ne puis
pas mentir! disait la bonne femme.--Mais comment parvenir à le
fâcher?... Aide-nous.--Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il
y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le
_fâcher_ qu'il faut venir à bout...
Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir
examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite
crut avoir trouvé le moyen de faire gagner le pari.--Quoique en
vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous
voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..--Que t'importe? nous
l'aimons autant que toi.--Cela n'est pas sûr.--Nous l'aimons, te
dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude
sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé?
--Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché;
c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le
plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié.
L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit
viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la
journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué
de sa journée et content de trouver son lit et le repos.
Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin
il dit à Marguerite:
--Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez
de ne pas l'oublier aujourd'hui...
--Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour
savoir le résultat.
--Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'_oublier_
aujourd'hui!...
--_Mais tu l'oublieras?_... Songe aux conditions!...
Le lendemain, même affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigué
d'une longue promenade et trouve son lit dans le même état que le
matin... En se levant, il appelle Marguerite:
--Tu as encore oublié de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie,
songes-y donc?
Le matin, même enquête des amis, même réponse de la vieille
gouvernante. C'était le second jour... Le soir, en arrivant devant son
lit, M. Abauzit le trouve dans l'état où se trouve un lit fait ou
plutôt défait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle
Marguerite:
--_Marguerite_, lui dit-il, mais sans élever la voix, _vous n'avez pas
encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti
là-dessus et que cela vous paraît trop fatigant; mais après tout, il
n'y a pas grand mal, car je commence à m'y faire_.
Touchée de cette bonté, car ici ce n'est plus de la patience, et je
crois que M. Abauzit l'avait devinée, Marguerite se jeta aux pieds de
son maître en fondant en larmes, et lui avoua tout!...
Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de
Socrate?
MADAME DE STAËL, émue et irritée en même temps.
Ah çà!... j'espère que M. Abauzit a chassé, le même jour, la vieille
gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu
ses amis prétendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des
expériences sur son humeur et même sur son coeur!... C'est tout
simplement indigne...
MADAME NECKER, en souriant.
Voilà mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les
brigands de coeur...
MADAME DE STAËL, souriant aussi.
Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve
admirable par le rôle qu'il y joue, m'a toujours révoltée, en songeant
à celui de ses prétendus amis qui disent aimer un homme, et qui
travaillent à l'envi à détruire en lui une qualité que peut-être il a
acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignorées!... Non,
je suis fort sévère pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon
père?
M. NECKER, touché de cette demande.
Non, mon enfant! il y a une équité de coeur dans votre indignation qui
trouve en moi une entière approbation. (_Et l'attirant à lui, il
l'embrassa et la retint longtemps sur son coeur._)
MADAME NECKER.
Vous avez raison tous deux... La question, présentée sous cet aspect,
la place en effet comme un acte d'égoïsme complet de la part des amis
de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un véritable sage.
MADAME DE STAËL, entourant sa mère d'un de ses bras tandis qu'elle
passe près d'elle, et l'embrassant d'un air caressant.
Et vous en faites un saint, ma mère, par votre ravissante manière de
conter...
MADAME NECKER, l'embrassant sur le front et se dégageant d'elle sans
affectation, car tous les mouvements violents lui étaient étrangers et
presque désagréables, lui dit en souriant:
Vous êtes une _flatteuse_, ma fille, je le sens; mais il est doux de
se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous
retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne à santé
de M. Necker...
M. DE LA HARPE, s'inclinant.
J'accepte pour moi et pour Marmontel...
MARMONTEL.
Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprécier le vin de Sillery
de madame Necker.
MADAME DE STAËL.
Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir
mauvais? Elle le ferait, j'en suis sûre, si elle le pouvait.
MADAME NECKER, avec le ton du reproche.
Ma fille!!...
MADAME DE STAËL.
Ma mère, demandez à madame de Blot et à madame la duchesse de Lauzun
si j'ai tort d'être méchante!.. Méchante, d'ailleurs!... En quoi le
suis-je donc pour elle, moi?...
PLUSIEURS VOIX ENSEMBLE.
Vous ne l'êtes pour personne!... pour personne!!!
MADAME DE STAËL, avec émotion.
Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas méchante;
qu'y a-t-il d'étonnant?... Je ne fais là que mon devoir de membre
social de la grande famille humaine... Je disais donc, ma mère, que
je n'étais pas méchante pour madame de Sillery; et après tout je
pouvais l'être, mais je ne l'ai pas été. Je ne me suis pas réjouie du
mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait d'elle!...
Jamais, je l'avoue, je n'ai porté le degré de haine jusque-là. C'est
pourtant ce qu'elle a fait.
MADAME DE BARBANTANE.
Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi
donc madame de Genlis et vous, mon coeur, avez-vous pu être réunies?
MADAME DE STAËL.
Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, après tout, et bien
originale.
MADAME DE BARBANTANE.
Mais encore!...
MADAME DE BLOT.
Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien
amusée.
MADAME DE STAËL.
Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (_Se tournant
vers M. de La Harpe._) N'est-ce pas, M. de La Harpe? (_M. de La Harpe
s'incline._) Depuis que c'est la mode _d'avoir de l'esprit_ et qu'on
ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à tout prix,
car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce qu'elle
prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas l'esprit
nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y suppléer,
par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est la
manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et tout
est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, qui
s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des libelles
diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il croit
peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes, que le
gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et
l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne
sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut _valoir_.
Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe
le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas
assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille
pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la
prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et
les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard
contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit contenant
une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une épigramme
fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être pourvu. La
parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon M. de
Buffon, qui, _chargé d'ans et de gloire_, et la tête courbée sous le
poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir le
venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne
m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien
faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante.
M. NECKER, vivement.
Et comment n'ai-je pas connu cette affaire?
MADAME DE STAËL, en riant.
Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que
moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y
songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce
misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui
n'oublie jamais, dans celle du coeur, car j'ai eu de la reconnaissance
pour celui qui m'a su venger sans donner de la publicité à mon
offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma personne, elle
m'en a voué un surcroît de haine. Vous conviendrez que cela est
injuste!...
MADAME DE BARBANTANE.
Oh! la drôle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis,
ayant M. de Buffon pour chevalier!... (_Elle rit._) De celui-ci du
moins on ne médira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un
vers sans m'en douter!...
MADAME DE BLOT.
Et les vers de M. de Rulhières, qui se les rappelle ici?
MADAME DE STAËL.
Moi...
MADAME DE SIMIANE.
Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers!
MADAME DE STAËL.
Être haï, mais sans se faire craindre,
Être puni, mais sans se faire plaindre.
Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mépris;
En recherchant la haine, il trouve le mépris.
En jeux de mots grossiers parodier Racine,
Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine,
Débiter pour dix sous un insipide écrit,
C'est décrier la médisance,
C'est exercer sans art un métier sans profit.
Il a bien assez d'impudence,
Mais il n'a pas assez d'esprit.
Il prend, pour mieux s'en faire accroire
Des lettres de cachet pour des titres de gloire;
Il croit qu'être HONNI, C'EST ÊTRE RENOMMÉ;
Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de médire;
C'est peu d'être méchant, il faut savoir écrire,
Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé.
MADAME DE SIMIANE.
Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir
par coeur, ces vers!... Sont-ils imprimés?
MADAME DE STAËL.
Non, madame[98], mais je les écrirai, et j'aurai l'honneur de vous les
envoyer.
[Note 98: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car je
ne crois pas qu'ils soient dans les oeuvres de M. de Rulhières, avec
les _Disputes_ et les _Jeux de mains_, deux petits poëmes ravissants
également de lui.]
Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut
encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel répondaient ses
yeux... _On croyait voir_ dans son regard.
«Madame, dit-elle à madame Necker, je ne vous dirai pas de vers, car
je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de charmants,
s'il plaît à l'auteur.--Monsieur de Marmontel, je vous dénonce à
madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous étions à Auteuil,
madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de Marmontel de
chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui imposa d'en
_faire_ un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il serait
obligé de travailler sur un _mot_; on lui donna ce mot, il fit le
couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui un
_mot_!...»
Marmontel se récria!... C'était une perfidie!... «Eh bien! dit madame
Necker, je vais vous donner un _mot_, et vous nous ferez un
couplet...»
Elle rêva un moment... Tout-à-coup le bouchon d'une bouteille de vin
de Champagne vint à partir...
«Ah! s'écria-t-elle, le voilà tout trouvé!... _Champagne!_...»
Marmontel rêva quelques instants... puis, sans écrire, sans revoir ce
qu'il venait de faire, il s'adressa à madame Necker en lui chantant le
couplet suivant:
Champagne, ami de la folie[99],
Fais qu'un moment Necker s'oublie,
Comme en buvant faisait Caton;
Ce sera le jour de ta gloire:
Tu n'as jamais sur la raison
Gagné de plus belle victoire.
[Note 99: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des petits
jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker donna en
effet le mot CHAMPAGNE.]
SALON DE MADAME DE POLIGNAC.
Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais
faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne
pas dire impossible, de rendre compte du _salon_ de la Reine, et c'est
pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable _maîtresse de maison_
à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de
madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la
hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la
Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de
Polignac avec cette grâce charmante qui faisait, comme la tradition
nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire, comme on
n'oubliait jamais aussi son regard de dédain.
Marie-Thérèse l'avait élevée pour être _reine de France_: avec cette
finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle
avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille
allait être souveraine[100], puisqu'elle n'avait aucune autre
puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette
puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille
fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du
monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât
en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune
fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de
madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile
pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant
idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un
pour la haute classe et l'autre pour celle inférieure, et les
manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité
allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la
famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice
sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis
cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus
élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui
recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès
de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus
aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et
possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles
viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles...
Ayant la volonté d'_être ce que sa mère voulait qu'elle fût_,
Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la
France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les
principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie,
c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine
n'ayant pas encore quinze ans[101].
[Note 100: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768; il
n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, favorite
en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort de la
Reine. (22 avril 1769.)]
[Note 101: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à
Vienne le 2 novembre 1755.]
Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de ses goûts.
Sans être très-grande, sa taille avait une juste proportion, qu'elle
doublait lorsqu'elle traversait la galerie de Versailles avec cette
dignité gracieuse qui la rendait adorable et se manifestait par le
moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient charmants, son teint
admirable, ses bras et ses mains beaux à servir de modèle. Si l'on
ajoute à tous ces avantages une bonne grâce inimitable et le prestige
magique du rang de reine de France, on ne s'étonnera plus de
l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps Marie-Antoinette à la
France entière.
Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la
société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec
sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un
intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique,
broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle
avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie
familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa
mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait
l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à
parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille
bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le monde et ses
relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes soumises à ce
tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et faisait la loi.
Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi sévère, non pas
qu'il y eût plus de moeurs, il y en avait moins qu'ailleurs au
contraire: mais la règle établie par le code du monde social avait
prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur quelle tête ils
étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait aussi qu'une
main habile pouvait facilement conduire cette société élégante et en
devenir la Reine, comme elle l'était des belles provinces de France...
Elle donna des instructions à Marie-Antoinette pour ajouter encore aux
premières, données moins secrètement. Celles-ci furent uniquement
consacrées à tracer à la Dauphine une règle de conduite comme la mère
d'une jeune fille les lui donnerait à son entrée dans le monde... Ceci
expliquera comment la Reine avait des amitiés intimes peu de temps
après son arrivée en France, et comment elle voulut organiser une
société _à elle_... La pièce que je place ici est authentique... J'ai
conservé l'orthographe de l'Impératrice et sa manière de nommer les
individus sans leur donner aucune qualification... Ce fut au moment
même de se séparer de sa fille que l'impératrice lui remit cette
liste, avec prière d'y donner la plus grande attention:
«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos
affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez
aller qu'après un mûr examen...
_Liste des gens de ma connaissance_[102].
Le duc et la duchesse de Choiseul[103];
Le duc et la duchesse de Praslin;
Hautefort[104];
Les Duchâtelet;
D'Estrées (le maréchal)[105];
D'Aubeterre[106];
Le comte de Broglie;
Les frères de Montazel; }
M. d'Aumon; }[107].
M. Blondel; }
M. Gérard. }
[Note 102: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice
Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette
recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France
et l'intérieur des familles de la Cour.]