[Note 85: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance

littéraire.]

--Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la

noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.

--Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de

réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers

bien faits: encore cela est-il douteux...; mais sois toi-même de

bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste est d'un

écolier... Quant au sujet, c'est celui de _Marianne_... Mais il est

moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa victime,

et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme dans

_Zaïre_, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en main,

pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en

posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint

pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets

de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la

première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire

mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose...

L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si

positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense,

que la chose est certaine: ainsi donc, pas de noeud, pas d'action,

peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui

est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne

pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres

conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme

Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième

acte, on emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le roi;

mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait pas les

ressorts postiches[86].... Ce moyen est: la jeune Élisabeth, amenée à

son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la scène

des petits chiens dans _les Plaideurs_!

[Note 86: On appelle scènes et ressorts _postiches_, tout ce qui est

en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa

marche.]

.... Venez, venez, famille désolée!...

Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?...

--Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore!

--Quelle comparaison me fais-tu là!... Racine a mis un enfant sur la

scène, dans _Athalie_, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance

sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'oeuvre en ce genre

où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans

_Andromaque_, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax,

quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce...

--Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles!

s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en

regardant La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux yeux si

expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits de feu

pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient... Marmontel,

voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma _le

Philinte de Molière_, que Fabre d'Églantine venait de donner à la

nouvelle Comédie-Française.

--Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda

madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait

le talent... Il est noble cet homme-là?...

MADAME DE STAËL.

Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai

entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une

mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, _le Présomptueux_...

M. DE LA HARPE.

_Ou l'Heureux imaginaire_...

MARMONTEL.

Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des _Châteaux en Espagne_ de

Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur,

au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile.

Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement? le

connais-tu?

M. DE LA HARPE.

C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il

arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de

celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de

ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine

même, ont accueilli _le Présomptueux_ et une certaine _Augusta_, une

tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du

_Présomptueux_[87]!...

[Note 87: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez

madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme

point de comparaison pour la patience.]

MADAME DE BLOT.

Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne

famille. Madame de Barbantane vous le demande encore.

M. DE LA HARPE s'inclinant en souriant.

J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur

de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il

s'appelait alors M. _Fabre_; aucune particule ne suivait ni ne

précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre composa...

M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais comment, que:

À Toulouse il fut une belle,

Clémence Isaure était son nom;

Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.;

et M. Fabre obtint la fleur qu'_aimait_[88] Clémence Isaure, il obtint

l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins.

[Note 88: La complainte dit:

L'églantine est la fleur que j'aime,

la violette est ma couleur;

Dans le souci tu vois l'emblème

Ces chagrins de mon triste coeur, etc.]

MADAME DE BARBANTANE.

Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle _Fabre d'Églantine_?...

MARMONTEL.

Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si

parfumées!...

M. DE LA HARPE. (Il a toujours une expression sardonique en parlant de

Fabre d'Églantine[89].)

[Note 89: Il avait été maltraité par Fabre dans _le Poète de province,

ou les Gens de lettres_.]

Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme

j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises

pièces... _les Gens de lettres_; _le Présomptueux_, plate parodie des

_Châteaux en Espagne_; _Augusta_, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais

roman calqué sur _la Vestale_, mauvais drame de je ne sais plus quel

auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux

traité eût pu fournir une pièce intéressante[90].

[Note 90: Témoin le charmant opéra de _la Vestale_, par M. de Jouy.]

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La

tragédie est restée...

M. DE LA HARPE, avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout

en s'inclinant.

Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à

la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux

que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est

l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement, de relever

la pièce. _Le Journal de Paris_ est plus plaisant que le reste; il a

inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au public sur sa

_sévérité_; et pour prouver le talent de l'auteur, on cite deux vers

de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais...

MADAME DE STAËL.

Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien!

M. DE LA HARPE.

Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (_Se

recueillant._) Les voici:

Romains... c'est un mortel qui va juger un homme.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien...

C'est trop fort aussi.

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière

pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir

lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici

faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la

meilleure pièce que nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. de La

Harpe?

M. DE LA HARPE, évidemment contrarié et même blessé.

Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu

jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette

dernière oeuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la

meilleure pièce depuis Molière.

MADAME DE STAËL.

Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là?...

M. DE LA HARPE.

La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de

beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de

Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu.

M. d'Églantine aurait dû l'appeler _l'Égoïste_, car c'est lui qui, le

premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de

punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de

l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a

également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le

répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce

pas votre avis, monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se tournant vers

l'abbé Barthélemy.

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une

oeuvre aussi remarquable, n'est pas un sot.

M. DE LA HARPE, vivement piqué, et se balançant sur sa chaise.

Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère

franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour

vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze

ans de sa vie, c'est-à-dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne

produit que des satires et de méchants vers, et tout-à-coup vous

montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un

chef-d'oeuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de

réflexions...

MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas à l'abbé Barthélemy.

Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre

Fabre d'Églantine.

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi.

La conversation devint générale; madame Necker causait avec chaque

personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle

s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori

depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à-coup

quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit

aussitôt:

--Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien

de l'esprit...

MARMONTEL, regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les

plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque.

Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que

faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là?

MADAME DE SIMIANE.

Faire comme lui de jolis vers...

MARMONTEL.

Ah! mon Dieu!

MADAME DE BARBANTANE.

Piis est fort aimable!...

MARMONTEL, riant toujours.

Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la

Harpe...

M. DE LA HARPE sourit... et dit à madame de Simiane:

Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme

l'alphabet, par exemple, madame?

MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE

BLOT, s'écrient:

Sur l'alphabet!

M. DE LA HARPE.

Mon Dieu, oui!

MADAME DE STAËL.

Mais c'est impossible!

MARMONTEL.

Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour

exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M.

de Piis[91], nous allons vous montrer comment l'A _s'arroge_ sa

place, en véritable _insolent_ qu'il est, tout en haut de

_l'alphabet_, et que

A s'Adonner A mal quand il est résolu

Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu,

Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme...

[Note 91: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur

l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après,

comme je le dis ici.]

MADAME DE STAËL, s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats.

Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou!

MARMONTEL.

Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et

je le maintiens le plus sage de la ville.

M. DE LA HARPE.

Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'_A_. M. de

Piis nous apprend plus loin que

... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats...

Avenant, Attentif, Accessible, Agréable,

Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié.

Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut

retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit

non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière admirablement

burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il amusait[92],

il continue:

A la tête des Arts à bon droit on l'admire,

Mais surtout il Adore... et si _j'ose le dire_...

A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla,

Ce fut apparemment l'A qu'il articula.

[Note 92: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune auteur

de Brives[92-A] que mon beau-frère lui avait recommandé, et auquel il

prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des avis: «Mon

jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire une lecture

ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de paroles,

regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fâchez pas;

n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus

l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si vous causez

et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de

pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous

plaisez, saisissez l'à-propos, et dominez fortement.» M. Alphonse

Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont

eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a donné

10,000 francs de rentes.]

[Note 92-A: M. Alphonse Brénier.]

Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'_A_ qui

_s'adonne au mal_ et qui _assiége_... En fait de rébus, c'est, je

crois, très-bien faire... mais jugez de la fin.

Le C, rival de l'S avec une _cédille_,

Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots _fourmille_;

L'E s'Évertue ensuite, etc.

L'I, droit comme un piquet, établit son empire.

Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques,

Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques.

Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part,

dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a

l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais

son _pétard part_ ne vaut pas:

À ce péril pressant nous échappâmes, car

La porte était ouverte, et nous passâmes par.

Ailleurs ce sont des moutons

_Qui bêlent pêle-mêle!_...

Et puis une bouteille qui fait ses glouglous...

M. NECKER.

M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre

de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses

glouglous valent ceux de M. de Piis.

M. DE LA HARPE, remerciant.

Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son

ouvrage des Petites-Maisons fasse un raisonnement assez étrange pour

l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela fait

peur!...

MARMONTEL.

Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu

ses dernières pièces?

MADAME DE STAËL.

C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un

soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le

malheureux?...

M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare.

L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et

il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était _un

barbare_, _un ignorant_. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos

jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à-dire dans le

même siècle, nous méconnaissions encore _Athalie_! _Athalie_,

chef-d'oeuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour

méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit,

c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du

théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui,

où nous admettons ses beautés, nous les sentions toutes! Madame de

Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie; elles le

devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où elle put

lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait dans les

traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous suivons, avec

les hautes merveilles littéraires des autres nations, elle ne pouvait

entendre M. de La Harpe concentrer toute la littérature dans notre

langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est devenue depuis, une

femme que la voix universelle proclame la première de son temps,

n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle sentait que

pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue où il

écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les

beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de

Klopstock, dans leur idiôme?

Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait

Charles-Quint.

Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a

une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation

pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier

dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques,

à ne prendre la chose que comme publicistes seulement, et nullement

sous le rapport littéraire.

Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare

dans l'original; il lui dit que non, mais avec _un dictionnaire_[93]...

Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous reparlerai plus de

Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La Harpe comprit qu'il

se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva sur Ducis; heureusement

pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir raison, car on venait de

donner _le Roi Lear_ et _Macbeth_!... Aussi le malheureux Ducis, renvoyé

à La Harpe pour supporter sa mauvaise humeur, passa-t-il sous son

scalpel avec une sévérité cruelle; et pour dire la vérité, lorsque La

Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers du _Roi Lear_:

.... Végétaux précieux.

Si vous pouvez _m'entendre_ et _sentir mes alarmes,

Fleurissez_ pour mon père, et _croissez sous mes larmes_,

il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui

croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait

d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte

dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif à toute

discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait le

front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses convives

ne sortait de chez elle avec une impression pénible.--M. de La Harpe,

lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma fille de

vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son

attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les

absurdités du _Roi Lear_.

[Note 93: Je le lui ai entendu dire _moi-même_; et il ajoutait: _Cela

est égal_...]

M. DE LA HARPE.

Avez-vous donc été voir _le Roi Lu_[94], madame? C'est une ravissante

parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire.

[Note 94: _Le Roi Lu_, charmante parodie du _Roi Lear_; elle fut

donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites,

et bien dans le genre parodie.]

MADAME NECKER.

Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une

traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle[95].

[Note 95: Le _Philoctète_ de Sophocle, traduit presque littéralement par

La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au Théâtre-Français,

comme traduction. La couleur locale y est assez bien conservée.]

(M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se

répandre sur sa physionomie.)

MADAME NECKER, en souriant.

Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a

dû faire oublier _le Roi Lear_?...

M. DE LA HARPE.

Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me

donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la

bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma

reconnaissance est profonde.

MADAME DE STAËL vivement, et rendue à son équité naturelle.

Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une

perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de

La Harpe.

MADAME DE SIMIANE.

Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont

charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous?

MADAME DE STAËL, en riant.

Comment, madame, vous voulez que M. de La Harpe vous récite

_lui-même_ des vers à sa louange? mais c'est impossible.

MADAME DE SIMIANE, bas à la duchesse de Lauzun.

Encore un moment, et il les dirait.

MARMONTEL.

Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je

m'en charge...

MADAME NECKER, souriant avec un signe de tête.

Ce sera un double plaisir pour nous...

MARMONTEL. Il se recueille un moment pour se rappeler les vers...

_Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de Philoctète,

par M. de Florian._

Que tu m'as fait verser de pleurs!

Comme ton Philoctète est touchant et terrible!

Que j'ai souffert de ses douleurs!

Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible;

Et pour juger tes vers, il suffit de mon coeur.

La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire!

Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire

T'a choisi pour son successeur.

Va, laisse murmurer une foule timide

D'envieux désolés, d'ennemis impuissants.

Prends Philoctète pour ton guide:

Comme lui tu souffris du venin des serpents

Et possèdes les traits d'Alcide.

MADAME DE STAËL.

À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien

dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la

poésie comme celle-là.

MONSIEUR DE LA HARPE, totalement revenu de son humeur, s'inclinant

devant madame de Staël.

Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire

dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de

Brunswick[96].

[Note 96: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux

hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps

modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est

vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce

genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la

chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble

et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble

ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style

léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque

toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a

su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un

milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est

jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces

deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au

reste, est parfaitement vraie et point inventée.]

MADAME NECKER.

Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas.

MADAME DE STAËL, se levant.

Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en

rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant,

non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons!

Marmontel!...

MARMONTEL.

Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne

m'en souviens pas! ceci est une vérité...

MADAME DE STAËL. Son oeil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle parle

et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant

quoique animé.

Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 9 / 20 段