littéraire.]
--Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la
noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.
--Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de
réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers
bien faits: encore cela est-il douteux...; mais sois toi-même de
bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste est d'un
écolier... Quant au sujet, c'est celui de _Marianne_... Mais il est
moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa victime,
et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme dans
_Zaïre_, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en main,
pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en
posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint
pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets
de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la
première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire
mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose...
L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si
positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense,
que la chose est certaine: ainsi donc, pas de noeud, pas d'action,
peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui
est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne
pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres
conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme
Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième
acte, on emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le roi;
mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait pas les
ressorts postiches[86].... Ce moyen est: la jeune Élisabeth, amenée à
son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la scène
des petits chiens dans _les Plaideurs_!
[Note 86: On appelle scènes et ressorts _postiches_, tout ce qui est
en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa
marche.]
.... Venez, venez, famille désolée!...
Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?...
--Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore!
--Quelle comparaison me fais-tu là!... Racine a mis un enfant sur la
scène, dans _Athalie_, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance
sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'oeuvre en ce genre
où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans
_Andromaque_, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax,
quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce...
--Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles!
s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en
regardant La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux yeux si
expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits de feu
pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient... Marmontel,
voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma _le
Philinte de Molière_, que Fabre d'Églantine venait de donner à la
nouvelle Comédie-Française.
--Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda
madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait
le talent... Il est noble cet homme-là?...
MADAME DE STAËL.
Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai
entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une
mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, _le Présomptueux_...
M. DE LA HARPE.
_Ou l'Heureux imaginaire_...
MARMONTEL.
Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des _Châteaux en Espagne_ de
Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur,
au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile.
Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement? le
connais-tu?
M. DE LA HARPE.
C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il
arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de
celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de
ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine
même, ont accueilli _le Présomptueux_ et une certaine _Augusta_, une
tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du
_Présomptueux_[87]!...
[Note 87: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez
madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme
point de comparaison pour la patience.]
MADAME DE BLOT.
Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne
famille. Madame de Barbantane vous le demande encore.
M. DE LA HARPE s'inclinant en souriant.
J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur
de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il
s'appelait alors M. _Fabre_; aucune particule ne suivait ni ne
précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre composa...
M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais comment, que:
À Toulouse il fut une belle,
Clémence Isaure était son nom;
Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.;
et M. Fabre obtint la fleur qu'_aimait_[88] Clémence Isaure, il obtint
l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins.
[Note 88: La complainte dit:
L'églantine est la fleur que j'aime,
la violette est ma couleur;
Dans le souci tu vois l'emblème
Ces chagrins de mon triste coeur, etc.]
MADAME DE BARBANTANE.
Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle _Fabre d'Églantine_?...
MARMONTEL.
Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si
parfumées!...
M. DE LA HARPE. (Il a toujours une expression sardonique en parlant de
Fabre d'Églantine[89].)
[Note 89: Il avait été maltraité par Fabre dans _le Poète de province,
ou les Gens de lettres_.]
Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme
j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises
pièces... _les Gens de lettres_; _le Présomptueux_, plate parodie des
_Châteaux en Espagne_; _Augusta_, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais
roman calqué sur _la Vestale_, mauvais drame de je ne sais plus quel
auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux
traité eût pu fournir une pièce intéressante[90].
[Note 90: Témoin le charmant opéra de _la Vestale_, par M. de Jouy.]
L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La
tragédie est restée...
M. DE LA HARPE, avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout
en s'inclinant.
Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à
la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux
que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est
l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement, de relever
la pièce. _Le Journal de Paris_ est plus plaisant que le reste; il a
inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au public sur sa
_sévérité_; et pour prouver le talent de l'auteur, on cite deux vers
de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais...
MADAME DE STAËL.
Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien!
M. DE LA HARPE.
Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (_Se
recueillant._) Les voici:
Romains... c'est un mortel qui va juger un homme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien...
C'est trop fort aussi.
L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière
pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir
lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici
faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la
meilleure pièce que nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. de La
Harpe?
M. DE LA HARPE, évidemment contrarié et même blessé.
Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu
jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette
dernière oeuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la
meilleure pièce depuis Molière.
MADAME DE STAËL.
Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là?...
M. DE LA HARPE.
La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de
beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de
Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu.
M. d'Églantine aurait dû l'appeler _l'Égoïste_, car c'est lui qui, le
premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de
punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de
l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a
également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le
répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce
pas votre avis, monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se tournant vers
l'abbé Barthélemy.
L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une
oeuvre aussi remarquable, n'est pas un sot.
M. DE LA HARPE, vivement piqué, et se balançant sur sa chaise.
Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère
franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour
vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze
ans de sa vie, c'est-à-dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne
produit que des satires et de méchants vers, et tout-à-coup vous
montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un
chef-d'oeuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de
réflexions...
MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas à l'abbé Barthélemy.
Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre
Fabre d'Églantine.
L'ABBÉ BARTHÉLEMY.
J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi.
La conversation devint générale; madame Necker causait avec chaque
personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle
s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori
depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à-coup
quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit
aussitôt:
--Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien
de l'esprit...
MARMONTEL, regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les
plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque.
Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que
faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là?
MADAME DE SIMIANE.
Faire comme lui de jolis vers...
MARMONTEL.
Ah! mon Dieu!
MADAME DE BARBANTANE.
Piis est fort aimable!...
MARMONTEL, riant toujours.
Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la
Harpe...
M. DE LA HARPE sourit... et dit à madame de Simiane:
Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme
l'alphabet, par exemple, madame?
MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE
BLOT, s'écrient:
Sur l'alphabet!
M. DE LA HARPE.
Mon Dieu, oui!
MADAME DE STAËL.
Mais c'est impossible!
MARMONTEL.
Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour
exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M.
de Piis[91], nous allons vous montrer comment l'A _s'arroge_ sa
place, en véritable _insolent_ qu'il est, tout en haut de
_l'alphabet_, et que
A s'Adonner A mal quand il est résolu
Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu,
Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme...
[Note 91: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur
l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après,
comme je le dis ici.]
MADAME DE STAËL, s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats.
Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou!
MARMONTEL.
Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et
je le maintiens le plus sage de la ville.
M. DE LA HARPE.
Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'_A_. M. de
Piis nous apprend plus loin que
... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats...
Avenant, Attentif, Accessible, Agréable,
Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié.
Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut
retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit
non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière admirablement
burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il amusait[92],
il continue:
A la tête des Arts à bon droit on l'admire,
Mais surtout il Adore... et si _j'ose le dire_...
A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla,
Ce fut apparemment l'A qu'il articula.
[Note 92: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune auteur
de Brives[92-A] que mon beau-frère lui avait recommandé, et auquel il
prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des avis: «Mon
jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire une lecture
ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de paroles,
regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fâchez pas;
n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus
l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si vous causez
et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de
pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous
plaisez, saisissez l'à-propos, et dominez fortement.» M. Alphonse
Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont
eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a donné
10,000 francs de rentes.]
[Note 92-A: M. Alphonse Brénier.]
Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'_A_ qui
_s'adonne au mal_ et qui _assiége_... En fait de rébus, c'est, je
crois, très-bien faire... mais jugez de la fin.
Le C, rival de l'S avec une _cédille_,
Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots _fourmille_;
L'E s'Évertue ensuite, etc.
L'I, droit comme un piquet, établit son empire.
Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques,
Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques.
Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part,
dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a
l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais
son _pétard part_ ne vaut pas:
À ce péril pressant nous échappâmes, car
La porte était ouverte, et nous passâmes par.
Ailleurs ce sont des moutons
_Qui bêlent pêle-mêle!_...
Et puis une bouteille qui fait ses glouglous...
M. NECKER.
M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre
de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses
glouglous valent ceux de M. de Piis.
M. DE LA HARPE, remerciant.
Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son
ouvrage des Petites-Maisons fasse un raisonnement assez étrange pour
l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela fait
peur!...
MARMONTEL.
Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu
ses dernières pièces?
MADAME DE STAËL.
C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un
soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le
malheureux?...
M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare.
L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et
il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était _un
barbare_, _un ignorant_. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos
jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à-dire dans le
même siècle, nous méconnaissions encore _Athalie_! _Athalie_,
chef-d'oeuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour
méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit,
c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du
théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui,
où nous admettons ses beautés, nous les sentions toutes! Madame de
Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie; elles le
devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où elle put
lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait dans les
traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous suivons, avec
les hautes merveilles littéraires des autres nations, elle ne pouvait
entendre M. de La Harpe concentrer toute la littérature dans notre
langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est devenue depuis, une
femme que la voix universelle proclame la première de son temps,
n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle sentait que
pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue où il
écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les
beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de
Klopstock, dans leur idiôme?
Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait
Charles-Quint.
Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a
une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation
pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier
dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques,
à ne prendre la chose que comme publicistes seulement, et nullement
sous le rapport littéraire.
Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare
dans l'original; il lui dit que non, mais avec _un dictionnaire_[93]...
Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous reparlerai plus de
Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La Harpe comprit qu'il
se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva sur Ducis; heureusement
pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir raison, car on venait de
donner _le Roi Lear_ et _Macbeth_!... Aussi le malheureux Ducis, renvoyé
à La Harpe pour supporter sa mauvaise humeur, passa-t-il sous son
scalpel avec une sévérité cruelle; et pour dire la vérité, lorsque La
Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers du _Roi Lear_:
.... Végétaux précieux.
Si vous pouvez _m'entendre_ et _sentir mes alarmes,
Fleurissez_ pour mon père, et _croissez sous mes larmes_,
il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui
croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait
d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte
dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif à toute
discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait le
front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses convives
ne sortait de chez elle avec une impression pénible.--M. de La Harpe,
lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma fille de
vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son
attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les
absurdités du _Roi Lear_.
[Note 93: Je le lui ai entendu dire _moi-même_; et il ajoutait: _Cela
est égal_...]
M. DE LA HARPE.
Avez-vous donc été voir _le Roi Lu_[94], madame? C'est une ravissante
parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire.
[Note 94: _Le Roi Lu_, charmante parodie du _Roi Lear_; elle fut
donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites,
et bien dans le genre parodie.]
MADAME NECKER.
Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une
traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle[95].
[Note 95: Le _Philoctète_ de Sophocle, traduit presque littéralement par
La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au Théâtre-Français,
comme traduction. La couleur locale y est assez bien conservée.]
(M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se
répandre sur sa physionomie.)
MADAME NECKER, en souriant.
Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a
dû faire oublier _le Roi Lear_?...
M. DE LA HARPE.
Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me
donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la
bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma
reconnaissance est profonde.
MADAME DE STAËL vivement, et rendue à son équité naturelle.
Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une
perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de
La Harpe.
MADAME DE SIMIANE.
Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont
charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous?
MADAME DE STAËL, en riant.
Comment, madame, vous voulez que M. de La Harpe vous récite
_lui-même_ des vers à sa louange? mais c'est impossible.
MADAME DE SIMIANE, bas à la duchesse de Lauzun.
Encore un moment, et il les dirait.
MARMONTEL.
Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je
m'en charge...
MADAME NECKER, souriant avec un signe de tête.
Ce sera un double plaisir pour nous...
MARMONTEL. Il se recueille un moment pour se rappeler les vers...
_Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de Philoctète,
par M. de Florian._
Que tu m'as fait verser de pleurs!
Comme ton Philoctète est touchant et terrible!
Que j'ai souffert de ses douleurs!
Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible;
Et pour juger tes vers, il suffit de mon coeur.
La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire!
Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire
T'a choisi pour son successeur.
Va, laisse murmurer une foule timide
D'envieux désolés, d'ennemis impuissants.
Prends Philoctète pour ton guide:
Comme lui tu souffris du venin des serpents
Et possèdes les traits d'Alcide.
MADAME DE STAËL.
À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien
dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la
poésie comme celle-là.
MONSIEUR DE LA HARPE, totalement revenu de son humeur, s'inclinant
devant madame de Staël.
Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire
dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de
Brunswick[96].
[Note 96: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux
hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps
modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est
vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce
genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la
chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble
et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble
ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style
léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque
toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a
su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un
milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est
jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces
deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au
reste, est parfaitement vraie et point inventée.]
MADAME NECKER.
Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas.
MADAME DE STAËL, se levant.
Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en
rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant,
non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons!
Marmontel!...
MARMONTEL.
Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne
m'en souviens pas! ceci est une vérité...
MADAME DE STAËL. Son oeil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle parle
et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant
quoique animé.