[Note 73: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker évitait

les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les

recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour,

allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien

très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir

politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur,

comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se

promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère,

dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme

d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme

qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut

pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de

littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat;

il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette

époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de

Staël plus aimable que toutes les autres femmes.]

--Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en

voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux

plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Staël

et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais

il faut y céder.

Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne

commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce

ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus

intimement ensemble[74], c'est-à-dire quelques mois après; mais avant

ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant

esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son coeur... car il

était aussi bon que spirituel.

[Note 74: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers

intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.]

En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère

inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant

le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment

s'était passée la séance de l'Académie.

MADAME NECKER.

Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?...

Son discours...

M. DE LA HARPE, assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est

l'ami de la famille Necker.

.... Son discours... est un peu médiocre. C'est l'ouvrage d'un homme

âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On l'a

applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On

trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir

aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par

exemple, il dit en parlant de son prédécesseur BEAUZÉE: «_La

métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région

rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits,

de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts._»

Des _moissons_, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire!

Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de

Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de

France, il dit: «_Sa supériorité lui donne des droits à la

modestie..._» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait

qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au

contraire, que c'était même _un devoir_ pour la médiocrité que d'être

modeste.

LE MARÉCHAL DE NOAILLES.

Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui

m'intéresse après tout.

M. DE LA HARPE.

Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui

faire peut-être... (_Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de

lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de

Boufflers._) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un

léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma

qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant

à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du _Voyage du jeune

Anacharsis_, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il

retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des

maîtres barbares[75], M. le chevalier de Boufflers s'élève à la

hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je

lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie,

et je l'ai sur moi.

[Note 75: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son

discours est bien curieux, il avait _deviné_ l'avenir.]

MADAME NECKER.

M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau.

MADAME DE STAËL, allant à lui et lui serrant vivement la main, lui dit

d'un ton caressant:

M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de

vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que

vous lisez!

M. DE LA HARPE, s'inclinant.

Madame!... votre bonté me confond! (_Il tire un portefeuille de sa

poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et

lit_[76]:)

[Note 76: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai

transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau;

cependant, il a les défauts de son époque, l'_abondance stérile_ des

épithètes et des épithètes _trois_ par _trois_... Ainsi, par exemple:

.... Les tableaux _nouveaux_, _parlants_ et _vivants_...

L'_enthousiasme_, la _haine_ et l'_impartialité_, tracent le portrait

de Philippe. Chaque chose a repris sa _forme_, son _lustre_ et sa

_place_, etc., etc.

J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle

l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite

portion.]

«Mais quel autre Orphée, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces

coteaux dépouillés les arbres majestueux qui les couronnaient, et

rend à ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais, de leurs

vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels puissants accords

ont de nouveau rassemblé les pierres éparses de ces murs autrefois

bâtis par les dieux? Tous les édifices sont relevés sur leurs

fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les statues

sur leurs piédestaux. Chaque chose a repris sa forme, son lustre et sa

place, et dans cette création récente, le plus aimable des peuples a

retrouvé ses cités, ses demeures, ses lois, ses usages, ses intérêts,

ses occupations et ses fêtes. C'est vous, Monsieur, qui opérez tous

ces prodiges: vous parlez, aussitôt la nuit de vingt siècles fait

place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux le

magnifique spectacle de la Grèce entière au plus haut degré de son

antique splendeur. Argos, Sparte, Athènes, Corinthe et mille autres

villes disparues, sont repeuplées... Vous nous montrez, vous nous

ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les

édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus

intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, dans leurs

camps, à leurs écoles, à leurs cercles, à leurs repas, nous voilà

mêlés dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les cérémonies,

témoins de toutes les délibérations, associés à tous les intérêts,

initiés à tous les mystères, confidents de toutes les pensées, et

jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grèce, jamais ils ne se

sont aussi bien connus eux-mêmes que votre Anacharsis ne nous les a

fait connaître...

«Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent

à nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en

rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous découvrent

à l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et

l'impartialité tracent alternativement le portrait de Philippe. Les

tristes hymnes des Messéniens accusent l'orgueil de Lacédémone. Les

Athéniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs

agréments. Le suffrage ou le blâme distribué tour à tour par des

partisans ou par des rivaux, tous les témoignages favorables ou

contraires soigneusement recueillis, fidèlement cités, sagement

appréciés, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez

modestement prononcer à votre lecteur; il tient la balance, mais vous

y mettez les poids.

«Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur

patriotisme? En nous les offrant pour modèles, vous nous rendez leurs

émules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les exemples des

Grecs nous seraient-ils nécessaires? Non, non; ce feu sacré, trop

longtemps couvert, mais jamais éteint, n'attendait ici que le souffle

d'un _roi citoyen_[77] pour tout embraser.»

[Note 77: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la constitution

de 89, est appelé _roi citoyen_, comme Louis-Philippe, quarante-un ans

plus tard!...]

(Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe...

Madame de Staël, transportée de cette partie du discours de M. de

Boufflers, témoigne son admiration et son contentement...

Mouvement très-prononcé. Moment de repos pendant lequel on parle

du discours... M. de La Harpe reprend sa lecture.)

«...Déjà un même esprit nous vivifie, un même sentiment nous élève,

une même raison nous dirige, un même titre nous enorgueillit, c'est

celui de Français... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de

véritable existence qu'avec la liberté, sans laquelle on n'est point

homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre

(_Approbation nouvelle et prononcée_). Nous savons, comme eux, qu'au

milieu des inégalités nécessaires des dons de la nature et de la

fortune, tous les citoyens sont égaux aux yeux de la loi (_Nouvelle

approbation_), et que nulle préférence ne vaut cette précieuse

égalité, qui seule peut sauver du malheur de haïr ou d'être haï. Nous

savons, comme eux, qu'avant d'être à soi-même, on est à sa patrie, et

que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son courage, de

ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut de son ombre

et de ses fruits aux lieux où il a pris racine[78].»

[Note 78: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers est

textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de

Boufflers. (_Note de l'auteur._)]

Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour

le remercier d'avoir apporté ce fragment...

--Voilà un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de

Boufflers a montré en l'écrivant que l'auteur d'_Aline_ pouvait

produire des choses aussi fortes et profondément senties qu'il en fait

de légères et d'agréables... Qu'en dit M. Necker?

--Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincèrement mon

compliment à monsieur le chevalier de Boufflers.

On annonce: Monsieur l'abbé Barthélemy.

--Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker, mais surtout

aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le discours de M. de

Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu résister au bonheur que j'ai

éprouvé de vous entendre louer avec cette vérité[79]... et puis des

louanges vraies dites par un homme d'esprit avec cette chaleur de

coeur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il faut en remercier le

Ciel lorsque cela arrive à un de nos amis... Mais pourquoi venir si

tard?...

[Note 79: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille

Necker.]

--J'assistais à une lecture à laquelle très-peu de monde était invité.

Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa

composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression,

intitulé _les Joueurs_... Le but en est fort moral, et tous les

événements marchent avec une chaleur d'action remarquable.

--Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons joué cet

été à Maupertuis[80].

[Note 80: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à cette

époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua _les Joueurs_ dans

l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle, ainsi que

Marmontel.]

MADAME NECKER.

Comment ne nous en avez-vous pas parlé, M. de La Harpe?

MADAME DE STAËL.

Oui, vous savez que nous désirons connaître tout ce qui paraît dans

toutes les branches de la littérature, et un ouvrage de M. de

Montesquiou!... C'est un double intérêt... Est-ce bien?

M. DE LA HARPE.

Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et

d'un éloge... Mais une fois dans ce salon, on est si agréablement

détourné de la route qu'on s'est tracée en y venant, que je suis

pardonnable.

MADAME NECKER, en souriant.

Et vous serez _pardonné_, si vous nous en dites votre avis: car c'est

particulièrement à votre avis que nous tenons, vous le savez?

M. DE LA HARPE, s'inclinant.

Marmontel, qui était aussi à Maupertuis, et avait, comme moi, un rôle

dans la pièce, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de très-haute

espérance, si l'auteur veut étudier l'art dramatique. Cette pièce des

_Joueurs_ est parfaitement conduite, et réussirait à la scène avec peu

de changements. C'est une peinture des malheurs qu'entraîne avec elle

la passion du jeu: toutes les bassesses qui se commettent dans les

tripots, école de tant de fripons et l'écueil de tant de dupes, les

crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet assemblage de la bonne

et de la mauvaise compagnie associées ensemble pour même honte comme

pour même joie, toutes ces turpitudes dont la société devrait rougir

enfin, sont dépeintes dans la pièce de M. le marquis de Montesquiou

avec une vérité profondément morale et très-dramatique; les caractères

sont bien tracés, l'intérêt est bien conduit, enfin c'est une bonne

pièce: et une pièce en cinq actes et en vers, c'est une chose assez

rare pour en prendre note; mais voici qui est aussi bien curieux!...

Il y a quelques années, que le marquis de Montesquiou fit lire sa

pièce aux Comédiens français, mais sans faire dire son nom; il laissa

croire, au contraire, qu'elle était d'un jeune auteur sans nom et sans

état: elle fut refusée à l'UNANIMITÉ. Elle est pourtant bien écrite,

et elle m'a paru faire plaisir à la représentation; après cela, ce

n'est point un jugement sans appel que celui d'un parterre de comédie

de société, ce n'est pas une épreuve aussi certaine qu'une

représentation publique, et encore celle-ci ne l'est pas toujours. La

pièce de M. de Montesquiou a été aussi bien jouée, au reste, qu'il est

possible de jouer sur un théâtre de société...

MARMONTEL.

Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout été charmante! quelle

douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que

les amoureuses: deux emplois très-opposés cependant! elle a un son de

voix ravissant, et une grâce inimitable dans toute sa charmante

personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car

elle a joué _Mélanie_ d'une manière plus supérieure, dit-il, qu'il ne

l'a jamais vu jouer.

M. DE LA HARPE.

C'est la vérité: elle fit fondre en larmes toute l'assemblée; elle y

mit une telle expression, que moi-même je trouvai dans son rôle des

nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conçues dans le

caractère de Mélanie.

MARMONTEL.

La Harpe, dis donc à ces dames les vers que tu as faits pour madame

la baronne de Montesquiou.

M. DE LA HARPE, embarrassé.

Je ne crois pas me les rappeler.

MADAME DE STAËL, avec un grand naturel.

Comment, vous! avec votre mémoire! allons donc!... c'est impossible.

M. DE LA HARPE, après avoir lancé un regard de reproche sur Marmontel,

récite les vers.

_À madame la baronne de Montesquiou._

De ses talents qu'a-t-elle donc affaire?

Pour nous charmer, il suffit de ces yeux,

De ce maintien, de ce port gracieux:

En se montrant, elle est sûre de plaire...

J'entends sa voix, et je suis dans les cieux.

Naïve Annette et touchante Émilie[81],

Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!...

Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous?

Son organe ravit et son jeu nous entraîne.

Son sourire est si fin! son regard est si doux!....

Lequel lui sied mieux d'être bergère ou reine?

Chacun de ses talents rendrait une autre vaine:

Eh bien! elle est modeste en les possédant tous.

[Note 81: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans les

différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.]

MADAME DE STAËL, avec force.

Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on

connaît madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frappé de

leur beauté.

MADAME NECKER, après avoir jeté un coup d'oeil attristé sur sa fille,

éprouve néanmoins un mouvement d'orgueil maternel en l'entendant louer

une autre jeune femme sur tout ce qui lui manquait...; aussi dit-elle

d'une voix émue:

Est-elle donc si agréable, cette jeune femme?

MADAME DE STAËL.

Ah! charmante! et aussi bonne que belle!...

En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de

l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où

ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte

d'aisance et de _laisser aller_, il régnait toujours chez madame

Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une

glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait

_fondre_... mais l'heure du souper était celle des _bons contes_:

chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de

gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, malgré le génie de

madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M. Necker,

on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les discussions

littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait jamais... Ce

soir-là on était préoccupé des événements qui se préparaient. Le 6

octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre avenir se montrait à

tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau talent voyait tout

comme le plus habile publiciste, fronçait souvent le sourcil devant

une réflexion plus ou moins sombre qui passait menaçante dans son

esprit... Quant à madame Necker, toujours égale dans son humeur,

quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais résignée et

confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement troublée... Debout[82]

devant cette table que son mari et sa fille présidaient pour elle,

elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions vraiment remarquables

par leur composition... M. Necker, malgré les occupations qui

réclamaient de lui travail ou repos, tenait le fauteuil de président,

et paraissait toujours écouter madame Necker avec un grand intérêt...

La conversation devint générale: on parla théâtre, littérature,

politique, et tout cela sans bruit, avec des paroles qui ne voulaient

pas persuader en étant injurieuses; il y avait _conversation_ enfin,

et jamais dispute. Quelquefois, cependant, Marmontel élevait la voix

avec une sorte de rudesse qui tenait à sa personne[83] plutôt qu'à ses

manières... il parlait vivement, et M. de La Harpe, toujours dans les

bornes, lui répondait doucement, quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était

poussé trop avant dans ses retranchements. La discussion était sur des

pièces données au public de Paris, très-difficile encore à cette

époque, et qui faisait justice des mauvaises choses... Marmontel

prétendait que l'on y mettait de l'esprit de parti, et qu'on sifflait

les pièces qui ne flattaient pas l'esprit public.

[Note 82: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un

tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.]

[Note 83: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il était

lourd et carré, avait l'air _hommasse_ enfin.]

--Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du

moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux

d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son _Comte de Comminges_,

imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus

plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on

parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux jambes son

malheureux comte de Comminges!...»

--C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de

madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt.

--Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est

fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit,

comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y

a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est

forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois

la reconnaissance faite: là, aucune de ces vicissitudes, de ces

événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces

mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés

dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est

couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la

reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit

_bien sûr_ que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas

tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le

comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente...

Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la

toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre

chose?

--Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous entendre?...

--Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de

Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne

meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!...

--Oh! pour celui-là, c'est trop fort! s'écrie madame de Staël...

Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis

malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!...

--Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui

ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien!

il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en

creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue

d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que

ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant

tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être

aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?...

--Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker...

--Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en

oeuvre pour faire un drame avec les décorations et le jeu du

machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une

profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de

Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (_Il s'incline

devant madame Necker et chante._)

.....................

Pour émouvoir le coeur d'abord

Ah! que c'est un puissant ressort

Qu'une belle tête de mort!

COLLÉ.

(Tout le monde rit.)

--Ah ça! et _Henri VIII_, dit Marmontel, est-il aussi dans ta

disgrâce?

--Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël,

en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant

sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis

sur _Henri VIII_, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère?

--Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous

d'_Henri VIII_?

--Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont

aussi mauvais que la contexture de l'oeuvre.

--C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un avis qui n'est pas

fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi?

--Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je

trouve _Jeanne Gray_[84] un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que

le faux me révolte... Dans _Henri VIII_, tout y est à contre-sens; M.

Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a _ni

intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique[85], ni

mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite_.

[Note 84: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa jeunesse.

Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée aux yeux

du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire manuscrit

de _Jeanne Gray_, et me le prêta. C'était celui qu'originairement

avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de corrections. Elle

le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il le lui renvoya et

ce qu'il est devenu.]

Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 8 / 20 段