Persévérance_; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et qui
venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent
quelques idées là-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification
que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de
bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en
être, et qu'elle avait été _refusée_; je ne le crois pas, quoique
madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire
croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout
simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées:
_Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté,
persévérance._]
MADAME DE GENLIS, d'un air digne et sans paraître même émue de ce que
vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en
souriant, et lui dit:
Quoique je sois _entêtée_, madame, permettez-moi de vous dire que je
suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: c'est un
regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous apprécie
comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement
de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai par celle que je
mettrai toujours à vous être agréable.
Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et
son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à
elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti,
s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait
aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un
sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et
donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant
doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire
événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une
nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille,
qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse
de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous
regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur
de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait
des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois,
étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il
était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions
toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait
proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver
cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange
réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société
n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce
code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs
dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont
vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes
du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune
génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où
elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises
manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me
tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis
XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces
traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres,
était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à
écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse
parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le
paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme.
Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès
pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait
présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter
dans ce temps-là, soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit
chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la
duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de
celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette
société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On
faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange
mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable
ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à
celle de Paris par la Révolution _commençante_. On se moqua de TOUT,
de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer
de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore
bon, loyal et vertueux; on eut des façons _polies_, mais parce qu'il
fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien
que lorsqu'on est près du mal.
[Note 65: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite un
esprit spécialement fin et d'une nature à la _Sterne_, M. Dupin, le
président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces _mains
secouées_, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en
usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait
nommer cela des _patinades_.]
[Note 66: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma
bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses
quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente
ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est
ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M.
Lageard de Cherval.]
[Note 67: _Grand-père_ d'Élie de Périgord.]
Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la
société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement
excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire,
il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des
intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés
du coeur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter les
gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces épines,
de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps aux
mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on
arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des
autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà tout le
changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lève
la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie
de la _franchise_. Ajoutez à cette prétention que jamais le mensonge
ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le
monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendié du
démon pour déranger la vie de la plus simple route... C'est une étude
bien curieuse à faire que celle de cette société qui s'en va
s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et chantant HOSANNA
pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait peut-être
intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, s'ils étaient
dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... L'âme, le
coeur, le mobile de tout ici-bas, l'_intérêt_, une cause quelconque
enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait
frémir le coeur lorsque nous voyons les insensés qui conduisent la
voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté du
précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la
route.
--Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait
un beaucoup plus beau!
--Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître
l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de _l'ancien temps_!
Retournons chez madame Necker.
Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce
soir-là la société de madame Necker firent entendre un choeur de
paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible,
n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis.
Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même
qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton
aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette
époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son
esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe
qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc
de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi
était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons[69],
jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de
Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la
princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la
Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot
et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, ce qui leur
donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur aversion pour
madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce
fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de l'absente,
le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au secours
d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à lord
Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, ajoutant
que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été émue
pendant son voyage à Ferney:
[Note 68: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il
avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus
peut-être que 25,000 hommes.]
[Note 69: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine de
la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où il
fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur _de
famille_ que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le
cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit
aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus
ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur
l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son
vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par
l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le
grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient
tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait
une autre route également dans les voitures de la reine[69-A].
L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là,
ils trouvaient une table somptueusement servie pour _trente_ couverts,
mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient
à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui
flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien,
par exemple, qui était le meilleur de Paris[69-B], c'était un
sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre
pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et
l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti,
l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur,
chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non,
car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à
dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles
ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur
d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on
avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.]
[Note 69-A: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y
avait une régence, et les actes portaient son nom.]
[Note 69-B: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière le
reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La
Vaupalière s'écria:--Il ne peut y avoir qu'_un seul_ homme dans Paris
qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui,
en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence
culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners
chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et
qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec
une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait.
Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre
italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire
d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel
était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.]
--Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame
de Staël.
Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une
expression de mécontentement très-marquée.
Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame
Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de
Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne,
madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de
Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises
manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé
Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de
Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes
qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en
contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que
sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa
mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce
qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au
spectre de Banquo dans _Macbeth_...
Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du
mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker étaient inquiets... La
faction qui lui était contraire le poursuivait avec un acharnement
auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la dignité. Sa
femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, avait, dans
tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de famille, une
convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur fille, ses
passions la portaient à parler avec véhémence sur les sujets les plus
frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme lorsqu'il s'agissait de
son père! son père, qu'elle idolâtrait! Quelquefois elle avait avec
lui une discussion sur un individu de la Révolution, un homme qui, la
veille, le matin même, avait injurié son père à la tribune, ou bien
dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la
discussion s'engageait. C'était alors que madame de Staël était
adorable!... elle conduisait la discussion juste au point où il
fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de son père,
auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était pas même
possible; et lorsqu'elle avait conduit son père _à la porte_ du
triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement
aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas
vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas
madame de Staël et la jugent d'après les pauvretés qu'en rapportent
quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres personnages
n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant renommés que par
leur opposition au plus beau talent, au génie qui apparut dans le
dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de
Staël d'après _ces pièces-là_, rendront un arrêt complètement injuste,
car madame de Staël avait autant d'âme, autant de coeur que de génie,
et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale
l'aurait elle-même adorée!...
Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à
souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en
voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui
disait ou le lui faisait dire; mais il y avait _un fond_, comme on
appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours
étaient invitées de droit.
Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une
discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait
être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la
conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame
Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins
madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette
anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans quelques-unes
de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait
trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pût
diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut partie et que
le salon de madame Necker se trouva comme il devait être, alors
seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils instants que
je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le
grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... C'est
Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possède
toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à la fois
redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!...
[Note 70: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.]
En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle
était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et
elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans
une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle
était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté,
ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit
qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration
devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait
interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose
et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que
plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis,
sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après
lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette
même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes...
ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation
poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène,
devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et
les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de
Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant
qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses
avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de
Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les
inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner
la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame
de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne
pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement
opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être
de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait
donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se
convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même
souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours
convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison,
évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les
eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent
certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable,
c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à
_un vieil enfant_... On voyait qu'elle cédait par respect et par
convenance[72].
[Note 71: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait
qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa poitrine,
ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.]
[Note 72: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric de
Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous
cette vérité.]
Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy
(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes
avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et
madame de Staël voulait entendre un avis sur cette grande affaire;
elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus ardent
admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de l'abbé
Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. Madame
Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que possible, la
conversation des sujets politiques...... Madame de Staël aimait sans
doute avec passion une discussion _tribunitienne_, et pour elle le
forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes littéraires
lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de soutenir des
causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard dans le sien
lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la funeste manie qui
domina les femmes de cette époque, et fit de tous les salons de Paris
autant d'arènes où les amants, les maris et les frères, soutenus,
excités par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient,
reprenaient des opinions qu'ils _relaissaient_ encore, selon les
caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la
Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la
bataille de Saint-Antoine:
Pour obtenir son coeur, pour plaire à ses beaux yeux,
Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...
et par une suite malheureuse de cette même influence, il disait aussi
après la bataille, mais d'une voix plus dolente:
Pour obtenir son coeur, pour captiver ses voeux,
J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!
La _Fronde_ se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de
Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de
Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle,
_mademoiselle la Grande_, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets
de paille et en firent le signe de ralliement des _frondeurs_... Et
plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les
femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs,
lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries...
et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et
tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui
recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:
Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...
Tout cela venait de même source...
Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de
l'_opinion publique_; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui
partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes;
mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et
son influence doublait celle qui était immédiate... N'avons-nous pas
vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une caisse à l'adresse
d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et
ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son
fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette manière, et il
devait subir l'influence que les femmes alors exerçaient sur
l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernière, mais elle
fut immense... non-seulement dans ses effets immédiats, mais dans son
long retentissement, dans ses résultats funestes peut-être... non que
je récuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il
lui a donné une autre destination.
Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne
fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien
composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les
opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker
et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la
discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se
trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne
l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le
comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle
Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il était
fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à-fait dissemblable....
C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitôt
que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent juge de leur
cause, et il donna raison à madame Necker...